Les pays arabes, meilleurs amis de la France et de son industrie d’armement ?

D’une certaine manière, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si la comparaison entre les années 2010 et les années 1980 ne doit pas être poussée à l’excès, force est de reconnaître que la France bénéficie des mêmes paramètres aujourd’hui favorisant ses ventes d’armes aux pays du Golfe. Les commandes des pays du Moyen-Orient ont été portées ces dernières années par des cours très élevés des hydrocarbures, d’importantes tensions régionales et une nette dégradation des relations entre les pays arabes et les États-Unis qui ne sont plus perçus, de ce fait, comme leur fournisseur naturel.

Les succès annoncés par le président de la République et le ministre de la Défense se concrétisent dans les chiffres des exportations. Le carnet de commandes de l’industrie française de défense est garni de commandes des pays du Golfe. Trop garni peut-être, car l’évolution récente crée une dépendance de plus en plus forte vis-à-vis de ce marché en particulier. En effet, le Moyen-Orient représente 76 % des prises de commandes de l’industrie française de défense à l’exportation en 2015 (contre seulement 19 % en 2011). Ce niveau de dépendance est encore plus marqué en raison d’un fait important : une grande partie repose sur deux clients, le Qatar et l’Égypte.

Même si les commandes se concrétisent par des livraisons étalées dans le temps, le poids du Moyen-Orient dans le chiffre d’affaires de l’industrie de défense française est devenu tout à fait perceptible en matière de livraisons. Cette région représentait en moyenne 29 % des livraisons entre 2006 et 2015. Son poids relatif dans les exportations françaises d’armement est passé de 23 % en 2011 à 43 % en 2015.

Une analyse détaillée par pays montre certains changements dans les flux vers le Moyen-Orient. Alors que l’attention s’est récemment portée sur le Qatar, en particulier sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il apparaît que ce pays est certes un client notable, mais qu’il reste d’un poids relativement limité en ce qui concerne les livraisons. À l’inverse, les flux d’équipements se dirigent principalement vers l’Égypte et l’Arabie saoudite. Nous pouvons aussi noter une baisse relative des livraisons aux Émirats arabes unis bien que ce pays soit un client fidèle et important de la France depuis les années 1980.

De nouveaux enjeux géopolitiques et économiques

Il est nécessaire de prendre du recul afin de ne pas se laisser emporter par l’euphorie de la signature des contrats. Les succès à l’international de la France sont importants dans cette zone, mais l’industrie manque de succès équivalents dans d’autres régions du monde. Et les relations privilégiées avec les pétromonarchies du Golfe ne sauraient se limiter à des contrats, car ces pays attendent plus de la France afin d’assurer leur sécurité, voire de concrétiser leurs ambitions internationales dans la région et au-delà.

L’euphorie de la signature des contrats au Moyen-Orient est légitime. Ces ventes à l’exportation constituent une bouffée d’oxygène pour préserver l’autonomie stratégique de la France en pérennisant son outil industriel de défense. Cependant, la concentration des commandes dans cette région du monde crée une dépendance économique qui pourrait s’avérer périlleuse si elle devenait excessive.

Le modèle de l’industrie française d’armement a toujours été conçu comme un équilibre entre commandes nationales et ventes internationales, car la France n’a pas les moyens de faire vivre une industrie autonome grâce aux seules commandes de ses armées. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les exportations au Moyen-Orient sont venues contrebalancer une réduction des commandes nationales. À la fin de la guerre froide, l’industrie nationale a été préservée grâce à des livraisons record dans cette région.

Cependant, la tendance actuelle, si elle se poursuivait, entraînerait une bien plus grande dépendance structurelle. En effet, à terme, plus de la moitié du chiffre d’affaires de l’industrie pourrait être dépendante des exportations et les trois quarts des livraisons seraient concentrés sur cette région bien particulière. Cela exposerait l’industrie française à tout risque de retournement des marchés du Moyen-Orient. Et les causes d’une telle tendance peuvent être multiples.

Nous le constatons déjà avec l’effondrement du cours du pétrole. Ces pays sont très dépendants de la production des hydrocarbures, entraînant une corrélation indéniable entre le cours du baril et leur niveau de dépenses militaires. Or nous pouvons estimer que le marché s’est aujourd’hui retourné et que les commandes dans les années à venir seront beaucoup moins importantes qu’au cours des trois dernières années. Hormis l’Arabie saoudite pour les besoins de ses opérations au Yémen, beaucoup de pétromonarchies ont suspendu ou reporté des projets d’acquisitions.

La France a aussi bénéficié d’une dégradation de la relation entre les États-Unis et les pays du Golfe. Faute de pouvoir se doter d’armements américains et ne pouvant se tourner vers la Russie qui arme leurs adversaires, ces pays se sont de nouveau rapprochés de la France ou d’autres partenaires européens. Or cette conjoncture géopolitique n’est pas nécessairement pérenne. De plus, la France a toujours eu du mal à faire face au rouleau compresseur américain sur les marchés d’armement. Le retour en force des États-Unis sur les marchés d’exportation est déjà perceptible du fait de moindres commandes du Pentagone, une tendance qui devrait s’accentuer dans les prochaines années. Les années 1990 ont montré à quel point les États-Unis peuvent être agressifs pour accaparer les marchés ouverts – et la France a peu de chance de préserver ses parts de marché…

Un risque d’entraînement dans de nouveaux conflits ?

Au-delà de la dépendance de l’industrie française, nous ne devons pas perdre de vue les engagements associés à la livraison d’armements aux pays de la région. Si la France a réussi à vendre des quantités importantes d’armement au Moyen-Orient, cela s’explique en partie par un phénomène de course régionale aux armements. En effet, cette région est traversée de multiples crises et conflits qui alimentent l’accroissement des dépenses militaires.

Certes, l’effondrement de certains États comme l’Irak et la Syrie a permis l’émergence de mouvements radicaux, mais ce n’est qu’un facteur mineur permettant d’expliquer l’explosion des dépenses militaires des pays arabes et le boom des importations d’armement qui l’accompagne. En effet, les rivalités anciennes et le manque de confiance entre pays voisins ont été réactivés du fait de ces crises régionales. Le retrait américain a permis à des différends de ressurgir, en particulier entre sunnites et chiites avec un engagement direct ou indirect notamment de l’Iran et de l’Arabie saoudite dans les foyers de crises.

Les succès à l’exportation de la France reposent en partie par un effet de substitution aux États-Unis comme allié de monarchies fragilisées du Golfe et ressentant un risque croissant d’agression. Or les ventes d’armement s’appuient aussi sur une coopération militaire renforcée. Le choix d’implanter une base militaire dans les Émirats arabes unis n’est pas anodin (cf. carte), car la France pourrait être entraînée dans les tensions régionales. Pour vendre ses équipements, notre pays n’a-t-il pas été trop empressé de signer des accords de sécurité ? Le prix à payer se révélerait plus élevé que prévu. S’il n’est pas envisageable à court terme que le Golfe s’embrase, la France pourrait cependant devoir intervenir auprès de ses alliés et clients que sont l’Égypte, les Émirats arabes unis et le Qatar. Cela crée des zones d’ambiguïté, voire de risque, par exemple en Libye, où ces pays sont fortement impliqués. Le partenariat privilégié entre la France et le Moyen-Orient ne saurait être à sens unique, même si certains tendent à l’oublier. Les ventes d’armes sont avant tout un acte politique. Il n’est pas possible de les considérer uniquement du point de vue économique, car les armes ne sont pas des biens comme les autres.

La volonté et parfois la nécessité de vendre à l’international entraînent les entreprises et l’État français à accepter des transferts de technologie et le développement de compétences industrielles dans les pays importateurs. Ce choix peut apparaître acceptable à court terme comme la contrepartie d’un contrat, mais il peut finalement réduire la capacité de la France à exporter ses armements si ces États se dotent d’une industrie locale.

La vente d’armes pose des enjeux économiques, mais aussi, et surtout, politiques, que ce soit dans la relation aux pays clients ou dans le soutien que les ventes internationales apportent pour assurer la pérennité d’une industrie de défense autonome. Une approche globale est essentielle pour ne pas prendre de risques inconsidérés ou placer la France dans une position de dépendance vis-à-vis de quelques pays clients ou d’une région du monde comme le Moyen-Orient, ce qui est antinomique avec le but recherché : l’autonomie stratégique de notre pays.

Armement et militaires français au Moyen-Orient
Les forces françaises dans le Golfe
Article paru dans la revue Moyen-Orient n°34, « France : le retour d’une « politique arabe » ? », avril-juin 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Un rafale ravitaillé en carburant près de l’Irak. Octobre 2016. ©U.S. Air Force photo by Senior Airman Tyler Woodward

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