Magazine Moyen-Orient

Les pays arabes, meilleurs amis de la France et de son industrie d’armement ?

Les monarchies du Golfe se sont tournées plus encore vers l’offre d’équipements militaires française dont les industriels sont soutenus par une politique d’exportation plus adaptée. La croissance des ventes d’armement françaises bénéficie d’une politique de soutien à l’exportation réformée par différentes mesures depuis la fin des années 2000. Fin 2008, une Position commune adoptée par l’Union européenne (UE) redéfinit le cadre des exportations pour les pays membres et tend à assouplir les critères de décision. La directive européenne 2009/43 du 6 mai 2009 sur « les conditions des transferts de produits liés à la défense dans la Communauté » tend à simplifier les règles et procédures.

Parallèlement, la coordination des exportations de la France s’effectue dans un nouveau cadre. Alors que l’Élysée occupait une place essentielle sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le ministère de la Défense est redevenu un véritable acteur de coordination sous celle de François Hollande. Le nouveau Comité ministériel des exportations de défense, créé en 2013 et placé directement sous sa tutelle, a contribué à mener une politique de croissance en lien avec les industriels de défense. Cette réforme a été complétée par une politique à la fois active et efficace du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, pour promouvoir les équipements français à l’international. Cette action dynamique et cohérente a permis de remporter de nombreux succès qui expliquent l’accroissement des prises de commandes de 4,8 milliards d’euros en 2012 à 16,9 milliards d’euros en 2015.

Une prédominance des livraisons dans le Golfe

Le lien fort qui unit la France et de nombreux pays arabes se traduit par une relation privilégiée en matière d’armement, tendant d’ailleurs à devenir une relation de dépendance. Si les pays du Moyen-Orient ont été historiquement des clients importants, notamment au cours des années 1980 et de la première moitié des années 1990, les livraisons vers cette région deviennent aujourd’hui très importantes, voire essentielles pour la préservation de la base industrielle de défense de la France.

Selon le SIPRI, sur la période 2012-2016, le Moyen-Orient est la deuxième région au monde, après l’Asie, pour les importations mondiales d’armement avec 28 % des livraisons. Son poids s’est d’ailleurs nettement accru sur ce marché : sur les cinq dernières années, la valeur annuelle moyenne des importations des pays du Moyen-Orient est 86 % plus élevée que sur la période 2007-2011. Cette région est ainsi devenue le marché en plus forte croissance pour les pays exportateurs d’armement puisque les ventes mondiales n’ont augmenté que de 8,4 % entre ces deux périodes.

La France profite pleinement de cette croissance. D’une certaine manière, il s’agit là d’un retour à une situation que l’industrie a déjà connue. En effet, le Moyen-Orient a été le marché le plus important du premier « âge d’or » des exportations françaises d’armement entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. À cette époque, l’industrie française a bénéficié d’une demande forte de cette région compensant la baisse des commandes nationales résultant de la fin de la guerre froide.

D’une certaine manière, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si la comparaison entre les années 2010 et les années 1980 ne doit pas être poussée à l’excès, force est de reconnaître que la France bénéficie des mêmes paramètres aujourd’hui favorisant ses ventes d’armes aux pays du Golfe. Les commandes des pays du Moyen-Orient ont été portées ces dernières années par des cours très élevés des hydrocarbures, d’importantes tensions régionales et une nette dégradation des relations entre les pays arabes et les États-Unis qui ne sont plus perçus, de ce fait, comme leur fournisseur naturel.

Les succès annoncés par le président de la République et le ministre de la Défense se concrétisent dans les chiffres des exportations. Le carnet de commandes de l’industrie française de défense est garni de commandes des pays du Golfe. Trop garni peut-être, car l’évolution récente crée une dépendance de plus en plus forte vis-à-vis de ce marché en particulier. En effet, le Moyen-Orient représente 76 % des prises de commandes de l’industrie française de défense à l’exportation en 2015 (contre seulement 19 % en 2011). Ce niveau de dépendance est encore plus marqué en raison d’un fait important : une grande partie repose sur deux clients, le Qatar et l’Égypte.

Même si les commandes se concrétisent par des livraisons étalées dans le temps, le poids du Moyen-Orient dans le chiffre d’affaires de l’industrie de défense française est devenu tout à fait perceptible en matière de livraisons. Cette région représentait en moyenne 29 % des livraisons entre 2006 et 2015. Son poids relatif dans les exportations françaises d’armement est passé de 23 % en 2011 à 43 % en 2015.

Une analyse détaillée par pays montre certains changements dans les flux vers le Moyen-Orient. Alors que l’attention s’est récemment portée sur le Qatar, en particulier sous la présidence de Nicolas Sarkozy, il apparaît que ce pays est certes un client notable, mais qu’il reste d’un poids relativement limité en ce qui concerne les livraisons. À l’inverse, les flux d’équipements se dirigent principalement vers l’Égypte et l’Arabie saoudite. Nous pouvons aussi noter une baisse relative des livraisons aux Émirats arabes unis bien que ce pays soit un client fidèle et important de la France depuis les années 1980.

De nouveaux enjeux géopolitiques et économiques

Il est nécessaire de prendre du recul afin de ne pas se laisser emporter par l’euphorie de la signature des contrats. Les succès à l’international de la France sont importants dans cette zone, mais l’industrie manque de succès équivalents dans d’autres régions du monde. Et les relations privilégiées avec les pétromonarchies du Golfe ne sauraient se limiter à des contrats, car ces pays attendent plus de la France afin d’assurer leur sécurité, voire de concrétiser leurs ambitions internationales dans la région et au-delà.

L’euphorie de la signature des contrats au Moyen-Orient est légitime. Ces ventes à l’exportation constituent une bouffée d’oxygène pour préserver l’autonomie stratégique de la France en pérennisant son outil industriel de défense. Cependant, la concentration des commandes dans cette région du monde crée une dépendance économique qui pourrait s’avérer périlleuse si elle devenait excessive.

Le modèle de l’industrie française d’armement a toujours été conçu comme un équilibre entre commandes nationales et ventes internationales, car la France n’a pas les moyens de faire vivre une industrie autonome grâce aux seules commandes de ses armées. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les exportations au Moyen-Orient sont venues contrebalancer une réduction des commandes nationales. À la fin de la guerre froide, l’industrie nationale a été préservée grâce à des livraisons record dans cette région.

À propos de l'auteur

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Professeur à l'Institut Français de Géopolotique (université de Paris-VIII Vincennes Saint-Denis) et auteur de Géographie militaire et géostratégie (Armand Colin, 2015).

À propos de l'auteur

Renaud Bellais

Renaud Bellais

Chercheur associé à l'École nationale supérieure de techniques avancées Bretagne, auteur (avec Martial Foucault et Jean-Michel Oudot) d’Économie de la défense (La Découverte, 2014).

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