Magazine Moyen-Orient

Jérusalem : enjeux historiques et politiques des fouilles archéologiques

Ainsi, les autorités israéliennes saisissent la moindre occasion de creuser dans les sous-sols. En 2007, elles profitent de travaux de réfection de la rampe en bois menant à la porte des Maghrébins pour engager des fouilles archéologiques sous l’esplanade des Mosquées. Plusieurs pays musulmans se soulèvent alors aux côtés de la Cisjordanie, dénonçant une opération destinée à judaïser le troisième Lieu saint de l’islam et à fragiliser ses fondations. Depuis peu, ce réseau souterrain aux abords de l’esplanade est connecté avec celui de Silwan. Au départ de la piscine de Siloé, plusieurs tronçons d’une voie romaine, considérés comme hérodiens, ont été dégagés sous terre afin d’atteindre l’enceinte sacrée. De là, après une courte distance à l’air libre, il est possible de replonger sous la surface du sol pour longer le mur vers le quartier musulman. La jonction réalisée entre ces deux pôles de la ville est un pas décisif dans le processus de judaïsation de l’espace urbain. La poursuite des travaux afin de relier le « Temple » aux caves de Zédékias permettra un jour de traverser de part en part Jérusalem, sous terre, depuis son extrémité sud jusqu’au rempart septentrional. À défaut de la véritable Cité de David, les autorités israéliennes s’acharnent à reconstituer la prestigieuse cité d’Hérode sous la ville moderne.

L’archéologie touristique : entre culture orientée et parc d’attractions

Le discours des visites guidées, orienté sur les périodes liées à la Jérusalem biblique, s’adresse aux jeunes militaires, aux écoliers et aux touristes de plus en plus nombreux à arpenter les galeries souterraines qui procurent le frisson inédit de l’expérience physique des mystères de l’histoire juive. Actuellement, le centre des visiteurs de Silwan a l’allure d’un parc d’attractions agrémenté de cafétérias, de boutiques de souvenirs, d’un auditorium et de spectacles son et lumière centrés sur l’histoire de David et de Salomon. Et cela ne s’arrêtera pas là : prochainement sera édifié à l’emplacement des fouilles du Givati Parking Lot un complexe touristique de plusieurs étages, le Centre Kedem.

Un second projet de construction est prévu face au mur des Lamentations, sur le site archéologique connu pour avoir livré le célèbre sceau portant le nom d’un fonctionnaire juif, ­Netanyahou Ben-Yoash, ayant vécu entre le VIIIe et le VIe siècle avant Jésus-Christ, qui a été pris pour référence par son homonyme, le Premier ministre israélien, afin de légitimer les lointaines racines d’Israël à l’occasion d’un discours prononcé en 2010. À cet endroit s’élèvera un édifice de trois étages doté de bureaux, d’un auditorium et d’installations visant à raconter aux touristes l’histoire du mur. Ces deux complexes se joindront au Centre Davidson aménagé dans les sous-sols d’un édifice omeyyade situé à proximité de l’esplanade, qui permet d’accueillir de nombreux visiteurs auxquels il est offert le privilège de visionner des vidéos comparant les pèlerins d’aujourd’hui à ceux du Second Temple, et d’admirer une reconstitution virtuelle du Temple en 3D avec laquelle il est possible d’interagir en ayant la sensation réelle de pénétrer dans le sanctuaire.

Une science en territoire occupé

Depuis l’annexion de Jérusalem-Est en 1967, les fouilles réalisées par les Israéliens en territoires occupés sont illégales au regard du droit international. De la même façon, aucune équipe étrangère n’est autorisée à œuvrer dans la ville, si ce n’est dans le cadre d’une coordination entre les autorités et les propriétaires des sites archéologiques, et au seul titre de la conservation menacée du site. C’est ainsi que des fouilles ont pu être engagées dans la crypte de l’église de saint Jean-Baptiste Prodromos, dans le quartier du Mauristan, à la demande du Patriarcat grec qui a placé les travaux sous la direction de l’archéologue dominicain Jean-Baptiste Humbert. Par ailleurs, des chantiers français ont été entrepris dans les domaines nationaux acquis par la France au cours de la seconde moitié du xixe siècle, qui forment aujourd’hui des îlots neutres en zone occupée. Tel est le cas du projet « Bethesda », qui eut lieu au sein du domaine de Saint-Anne dans le quartier musulman, ou encore des travaux effectués dans le « Tombeau des rois » au nord de la porte de Damas. Ce dernier, daté du Ier siècle après Jésus-Christ, fait l’objet de revendications de la part des Israéliens en raison de la tradition juive qu’ils lui rattachent, mais aussi à cause de sa situation à Jérusalem-Est, dans le quartier de Cheikh Jarrah. Ce site majeur est dissimulé à la vue du public par une grille, à l’abri des convoitises.

L’action des scientifiques étrangers est donc limitée compte tenu de la situation actuelle qui condamne toute initiative de collaboration avec la « puissance occupante », selon les termes d’une résolution de l’UNESCO sur le statut de Jérusalem. Les institutions étrangères et les universités en place se doivent de tenir cette position dans une ville où les autorités israéliennes refusent de cesser leurs activités archéologiques, conformément à leurs obligations stipulées par le Comité du patrimoine mondial, « au titre de la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé de 1954 […], de la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel de 1972 et comme clairement indiqué dans la Recommandation de l’UNESCO de New Delhi en 1956 concernant les fouilles en territoire occupé. » Le monopole des fouilles archéologiques de la vieille ville de Jérusalem reste donc aux mains illégitimes des autorités israéliennes qui utilisent le patrimoine comme moyen de justifier leur présence.

L’archéologie dans la vieille ville de Jérusalem

Notes

(1) Vincent Lemire, Jérusalem 1900 : La ville sainte à l’âge des possibles, Armand Colin, 2013.

(2) Jean-Pierre Payot, La guerre des ruines : Archéologie et géopolitique, Choiseul, 2010.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°38, « Bilan géostratégique 2017 : le défi Trump », avril-juin 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Ville sainte des trois grandes religions du Livre, Jérusalem éveille les passions chez les archéologues, quitte à ce qu’ils deviennent des acteurs d’enjeux politiques. © Shutterstock/Sangaku

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