Magazine Diplomatie

Le Cachemire, ce contentieux territorial insoluble et inquiétant

Cette situation n’est toutefois pas inédite dans ce périmètre agité depuis près de trente ans par les éruptions insurrectionnelles. En juillet 2016, la mort de Burhan Wani, un emblématique commandant cachemiri local du mouvement séparatiste Hizbul Mujahideen (7), lors d’un accrochage avec les forces de sécurité indiennes, avait débouché sur quatre longs mois de violence (une centaine de victimes déplorées ; plusieurs milliers de blessés), de couvre-feu et de paralysie dans la vallée du Cachemire. Un épisode de grande tension insurrectionnelle qui, comme par hasard, trouva un prolongement dans les rapports déjà dégradés entre New Delhi et la capitale pakistanaise.

Attaque contre la base militaire d’Uri : la provocation de trop ?

Deux mois plus tard (le 18 septembre 2016), en plein chaos dans la vallée du Cachemire et de paralysie de sa capitale d’été Srinagar, survient un événement d’une gravité particulière, à quelques dizaines de kilomètres de là : un commando de quatre militants armés attaque la base militaire de l’Indian Army à Uri, située à proximité de la Line of Control. La surprise est totale et le bilan humain élevé : avant d’être abattus, les militants (appartenant selon les sources aux groupes terroristes Jaish-e-Mohamed – JeM – ou au Lashkar-e-Taiba (8)) parviennent à tuer une vingtaine de soldats, dans ce qui constitue alors l’attaque la plus meurtrière perpétrée depuis vingt ans contre les forces armées indiennes au Cachemire.

Cette attaque réveille, huit ans plus tard, auprès de l’opinion publique comme du gouvernement indien, le traumatisme des tragiques événements de Mumbai de l’automne 2008… déjà imputés au voisin pakistanais et qui ranima sans tarder – si tant est qu’ils aient été ne serait-ce qu’assoupis… – de forts désirs de vengeance à l’endroit du voisin de l’ouest. L’administration Modi, soumise à la fois à l’ire de ses électeurs et au souhait de ses généraux de ne pas demeurer sans réagir, autorisa dix jours plus tard ses forces armées à « frapper chirurgicalement » un objectif (camp d’entrainement du JeM) en territoire pakistanais. New Delhi ne se répandit guère en détails sur cette action, ni sur son bilan humain, qui suscitèrent les réactions que l’on peut imaginer du côté des cercles du pouvoir – civil et surtout militaire – d’Islamabad.

Ces développements préoccupants débordant du J&K pour se répandre de part et d’autre de la LoC (9) – alors qu’officiellement prévaut en théorie depuis 2003 un cessez-le-feu sur cette frontière de fait – et repousser d’autant les (improbables) perspectives de résolution de ce contentieux et de détente indo-pakistanaise, ne sont pas sans susciter quelque inquiétude dans la communauté internationale ; laquelle brille historiquement surtout par son impuissance à infléchir la position des parties prenantes ou à ramener ces dernières à de meilleures manières.

Ingérence ou non-ingérence ? La Chine, la Turquie et les États-Unis, entre bons offices et rebuffades

En visite dans la capitale indienne le 1er mai 2017 pour donner quelque élan nouveau aux échanges commerciaux entre les 7e (Inde) et 18e (Turquie) économies mondiales, le chef de l’État turc R. T. Erdogan s’égara lors de ses échanges avec le Premier ministre indien N. Modi sur la question sensible de la médiation extérieure dans le dossier cachemiri. Le visiteur intrépide évoqua notamment à son hôte (très réservé sur le sujet) la piste du « dialogue multipartite » pour solder le différend sur la souveraineté du Cachemire ; une suggestion louée par Islamabad, mais mécaniquement rejetée par les autorités indiennes depuis 1949. Aimable avec son visiteur, mais ferme et univoque, le chef de gouvernement indien déclina la proposition en rappelant la dimension strictement bilatérale de ce différend (10) …

Quelques jours plus tôt, la représentante américaine aux Nations Unies, la très dynamique Nikki Halley (d’origine indienne), laissait de son côté entendre la disposition de l’administration Trump à s’impliquer dans toute entreprise de décrispation (11) entre les deux pierres de touche d’Asie du Sud ; une proposition accueillie là encore par un remerciement poli du côté des autorités indiennes.

Les Nouvelles Routes de la Soie, le Cachemire et le Pakistan

Puis vint le tour du rival stratégique de l’Union indienne, l’ambitieuse et irascible République populaire de Chine. Le 1er mai toujours, le (très proche du pouvoir) quotidien Global Times suggérait, dans un article au titre éloquent (« China ready to play a greater role in resolving conflicts in South & Southeast Asia » [La Chine prête à jouer un rôle plus important dans la résolution des conflits en Asie du Sud et du Sud-Est]), ni plus ni moins qu’une médiation de Pékin, en se basant à la fois sur sa tentative récente (mais déclinée par Naypyidaw) de médiation entre la Birmanie et le Bangladesh sur la question des Rohingyas, et sur des arguments matériels plus dimensionnants, sonnants et trébuchants : « Eu égard aux investissements massifs consentis par la Chine dans divers pays participant au projet “One Belt, One Road”, la Chine a désormais un intérêt particulier à aider à la résolution des conflits régionaux, dont le différend sur le Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ».

Le quotidien fait ainsi allusion aux 46 milliards de dollars investis (par Pékin) dans le projet industriel sino-pakistanais dit China-Pakistan Economic Corridor (CPEC ; une déclinaison régionale partielle du plus ambitieux projet chinois One Belt, One Road – OBOR – ou Nouvelles Routes de la Soie), lequel entend à terme relier Kashgar (Xinjiang chinois) au port pakistanais de Gwadar (province du Baloutchistan) en passant par… la région du Gilgit-Baltistan (partie du Cachemire administrée par Islamabad).

En dépit d’une possible invitation, adressée par la Chine (12) à l’Inde, à participer à l’initiative OBOR, ici encore, la réponse négative de la diplomatie indienne à l’offre impromptue et non souhaitée de médiation chinoise dans le dossier cachemiri ne surprendra personne.

Le Cachemire, l’eau (se raréfiant) et la paix

Il est encore une déclinaison du contentieux sur la souveraineté du Cachemire interpellant le regard extérieur… et justifiant quelque crainte légitime de probables grandes tensions à venir entre l’Inde et le Pakistan : l’accès à la précieuse et irremplaçable ressource en eau douce.

En 2017, ces deux États voisins totalisant près d’un milliard et demi d’habitants à eux deux comptent déjà depuis des années parmi les pays les plus exposés au monde au déficit en eau douce (situation de grave stress hydrique) ; pour ne mentionner que l’Inde, ce sont 300 millions d’individus (un quart de la population totale) qui se trouvent quasi privés d’eau. Quant au Pakistan et à son économie en développement largement primaire et très dépendante de ses ressources en eau (alimentation, agriculture, production de coton et de riz), le World Resources Institute le place d’ici une génération d’homme (horizon 2040) parmi les 25 pays les plus exposés au stress hydrique…

À propos de l'auteur

Olivier Guillard

Olivier Guillard

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM) et directeur de l’information de la société Crisis24 (GardaWorld).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Phasellus sed pulvinar ut ut ut vel, elementum id velit, ante.

Pin It on Pinterest

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR