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Le Cachemire, ce contentieux territorial insoluble et inquiétant

Depuis 1960, un traité international (Indus Waters Treaty ou IWT), négocié sous l’égide de la Banque mondiale, administre pour le Cachemire la répartition/distribution, entre l’Inde et le Pakistan, des eaux douces provenant de la demi-douzaine de fleuves profitant aux populations de ces deux États. Cet instrument juridique international a traversé depuis lors, (presque) sans sourciller, les innombrables crises indo-pakistanaises.

Ce document, allouant trois fleuves à chaque pays (Beas, Ravi et Sutlej pour l’Inde ; Indus, Chenab et Jhelum pour le Pakistan) n’avait, à l’origine, pas pris en compte l’impact à venir de la croissance démographique, ni celui du réchauffement de la planète, très sensible dans ces régions extrêmes (fonte accélérée des glaciers), moins encore une situation de rareté de la ressource. De l’avis des experts, l’IWT se montre somme toute très généreux à l’endroit du Pakistan, en ce qu’il réserve à ce dernier 80 % du total des eaux du bassin de l’Indus (contre 20 % à l’Inde).

Or, dans la foulée immédiate de l’attaque contre la base militaire indienne d’Uri décrite plus haut, diverses autorités indiennes (notamment le ministère des Affaires étrangères, le 22 septembre 2016) ont laissé entendre que la révocation de ce traité – et de son cadre arrangeant au profit du voisin pakistanais – était considérée au plus haut niveau de l’État. « Le sang et l’eau ne peuvent pas couler ensemble » (13) résuma notamment le Premier ministre indien Narendra Modi, ce à quoi Sartaj Aziz (conseiller du Premier ministre pakistanais N. Sharif pour les Affaires étrangères) répondit que la révocation par Delhi dudit traité équivaudrait à « un acte de guerre » (14) .

De fait, en raison de sa situation orientale amont, l’Inde, 7e économie mondiale énergivore à la recherche du moindre mégawatt (MW) d’électricité disponible (à plus forte raison en énergie propre et renouvelable), projette depuis des années d’exploiter plus sérieusement le potentiel hydroélectrique du Cachemire, estimé à 20 000 MW (contre 2500 MW environ actuellement). Une trentaine de barrages hydroélectriques indiens seraient à des stades avancés de réalisation, dont le plus emblématique et disputé d’entre eux, celui de Kishanganga. Sa réalisation nourrit depuis 2007 le courroux des autorités pakistanaises, en ce qu’il détourne une partie du cours de la rivière Kishanganga en direction du bassin de la Jhelum et de sa centrale électrique et impacterait de facto un projet de barrage pakistanais (Neelum-Jhelum Hydropower Plant) situé en aval.

S’il n’est pas encore acté par les autorités indiennes, cet « Indiaxit » du traité de partage des eaux de l’Indus risquerait de donner lieu à un cortège international de réprobations, à des mesures de rétorsion pakistanaises d’une portée restant à apprécier, mais en toute hypothèse confinant au conflit. Enfin, cela pourrait constituer un bien dangereux précédent que la Chine, alliée stratégique du Pakistan, pourrait être tentée d’invoquer à son profit, Pékin et Delhi se trouvant dans une situation similaire de rivalité et crispation quant à l’accès à la précieuse ressource hydrique. Une perspective que le gouvernement indien n’a certainement aucune envie de voir se matérialiser.

Le Cachemire sous tension
Bilan humain des violences au Jammu-et-Cachemire

Notes

(1) L’empereur indien Ashoka fonda Shrinagari – la lointaine cousine de Srinagar, l’actuelle capitale d’été du Jammu-et-Cachemire – au IIIe siècle av. J.-C.

(2) La différence se situant toutefois dans le fait que le Pakistan, un allié stratégique de la Chine, n’exige pas de cette dernière une quelconque restitution des terres cachemiries administrées par Pékin (Aksai Chin).

(3) Capitale d’été : Srinagar – au cœur de l’historique vallée du Cachemire (135 km de long sur 30 km de large ; sept millions d’individus) – ; capitale d’hiver, plus au sud : Jammu.

(4) Entre 20 000 et 70 000 victimes civiles (selon les sources) depuis la fin des années 1980 et le début d’une violente insurrection séparatiste au J&K.

(5) Participation populaire inférieure à 10 % ; appel au boycott par les mouvements séparatistes (réunis dans la Hurriyat Conference).

(6) Utilisation par les forces indiennes de « boucliers humains » pour accéder aux régions hostiles ; décapitation de deux soldats indiens début mai dans le district de Poonch – une provocation imputée par les autorités indiennes aux forces spéciales pakistanaises et qui déclencha une énième fois l’ire de l’opinion publique.

(7) Composé de Cachemiris indiens, sous l’égide d’un dirigeant fondateur basé dans la partie du Cachemire administrée par Islamabad.

(8) Ce dernier étant impliqué dans les attaques-attentats de Mumbai de novembre 2008 (164 victimes ; plus de 300 blessés ; sources officielles indiennes).

(9) En octobre 2016, la presse indienne, en se basant sur les statistiques du ministère indien de l’Intérieur, rapportait l’inflation d’infiltrations de militants via la LoC – réussies ou avortées – depuis la partie pakistanaise du Cachemire en direction du J&K comptabilisées en 2016 : 90 infiltrations au premier semestre 2016 contre 121 pour l’ensemble de l’année 2015 (The Indian Express du 12 octobre).

(10) « Kashmir a bilateral issue between India, Pakistan: India to Turkey », Press trust of India, 1er mai 2017.

(11) Sudha Ramachandran, « India faces growing pressure over Kashmir », Asia Times, 4 mai 2017.

(12) Jawed Naqvi, « China invites India to join One-Belt-One-Road project », quotidien pakistanais Dawn, 9 mai 2017.

(13) Indrani Bagchi et Vishna Mohani, « “Blood and water can’t flow together”: PM Narendra Modi gets Tough on Indus treaty », Times of India, 27 septembre 2016.

(14) Amir Wasim, « Violation of Indus Waters Treaty will be an “act of war”, Dawn, 28 septembre 2016.

Article paru dans la revue Diplomatie n°87, « Terrorisme – Les filières djihadistes en Europe », juillet-août 2017.

Olivier Guillard, Géopolitique de l’Inde : ambitions nouvelles, Paris, PUF, 2016 (2e éd.).

Légende de la photo ci-dessus:

Barrage indien de Baglihar, inauguré en 2008 sur le Chenab, après des travaux dont le coût est estimé à plus d’un milliard de dollars. Les projets de barrages se multiplient pour sécuriser l’accès aux ressources hydriques de l’Himalaya qui se raréfient, alimentant les tensions entre le Pakistan et l’Inde. (© Shutterstock)

À propos de l'auteur

Olivier Guillard

Olivier Guillard

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM) et directeur de l’information de la société Crisis24 (GardaWorld).

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