Jeux d’influence dans la guerre informationnelle mondiale

Être influent, c’est produire des idées qui intéressent les autres

Sur un mode plus pacifique et positif, l’excellent connaisseur du Brésil qu’est le géographe Hervé Théry montre que ce pays constitue un bon exemple de soft power accompli. « Il s’affirme par sa culture, qui va de la musique (notamment la bossa nova), au sport (futebol en tête), en passant par le succès mondial de ses telenovelas (quoiqu’on pense de la qualité intrinsèque de ces interminables mélodrames télévisés). Ces produits et images culturelles sont véhiculés par les services officiels de promotion de l’image du Brésil, mais aussi et même plus par des entreprises comme la Globo, le principal groupe médiatique du pays, ainsi que par les Brésiliens eux-mêmes, voyageurs, expatriés, boursiers, touristes, etc. » (11) Confortant cette approche, le professeur Yves Gervaise constate : « Mal placé dans le hard power, le Brésil a pris conscience de l’importance d’une image de « réalisme soft » plus conforme à ses traditions. Il s’efforce de développer une image positive sans pour autant négliger ses intérêts. Traditionnellement pacifiste, sans motif d’ailleurs pour développer une quelconque agressivité, le Brésil s’attache à jouer un rôle modérateur, notamment en Amérique latine, à promouvoir son sens reconnu de la négociation. » (12) Façonner son image pour faciliter une perception favorable de soi par l’autre implique de tenir compte des réalités du terrain, de l’histoire, de la culture, de l’ensemble des sciences humaines, donc en premier lieu de l’identité.

Évoquer les jeux d’influence dans la guerre informationnelle mondiale exige donc de prendre en compte la force des idées dans les relations géopolitiques. Ancien ambassadeur de France, ancien conseiller d’Hubert Védrine, le professeur Michel Foucher a réalisé en 2013 avec une solide équipe un Atlas de l’influence française au XXIe siècle (13). Il notait que « l’influence n’est ni hors contexte ni hors sol. Le contexte impose d’injecter des idées et de risquer des initiatives, de formuler des règles et d’imaginer des scénarios dans un cadre collectif, aujourd’hui mondial. Être influent aujourd’hui, c’est agir comme décideur et être perçu comme tel, avec quelques autres. C’est donc produire des idées qui intéressent les autres. » Dans un entretien complémentaire à cette publication, il proposait un modus operandi en matière d’influence qui prenait prioritairement en compte la question de l’identité. « Il nous appartient de cultiver notre héritage tout en nous adaptant et en nous projetant dans le monde tel qu’il est. À nous de savoir concilier harmonieusement les différentes logiques. Nous devons impérativement nous extraire du présentisme à tout crin, nous efforcer d’être tout à la fois réalistes et créatifs, réinstaller de la longue durée dans nos analyses, ce qui permet de mieux saisir le sens des choses. De même, il est impératif de comprendre les mutations à l’œuvre dans notre monde, entre puissances établies et puissances ascendantes, ce qui ne peut se faire que sur la longue durée. Nous devons donc très clairement nous remettre au jeu des idées. C’est pour ses idées, sa capacité à penser sur un registre un peu différent, que bien souvent la France est suivie et parfois écoutée. À nous de renouer avec cette tradition. » (14)

Classement des médias d'information les plus suivis par les ménages les plus aidés dans le monde
Les maux informationnels de nos sociétés
Selon François Bernard Huyghe (spécialiste reconnu en communication, cyberstratégie et intelligence économique)*, nos sociétés souffrent de trois maux liés à l’information :

• la surinformation (toutes les versions de la réalité en ligne),

• la clôture informationnelle (chacun peut s’isoler dans sa bulle de confirmation de la réalité),

• la concurrence informationnelle (les deux camps s’accusant mutuellement de nier la réalité).

Dans ce contexte, toujours selon François Bernard Huyghe, les activistes et leurs adversaires mènent une lutte non pas sur le contenu informationnel, mais pour capter l’attention et la confiance des individus, « deux ressources que le cerveau humain produit en quantité limitée et qu’il alloue de façon parfois surprenante. »

*« Numérique et décision politique » du 10 novembre 2016, Université Aix-Marseille, publication des actes en cours.

Notes

(1) Créée en 1999 et installée à Paris, Toronto (Canada), São Paulo et Porto Alegre (Brésil).

(2) Thierry de Montbrial et Dominique David (dir.), RAMSES 2018 : la guerre de l’information aura-t-elle lieu ?, Paris, Dunod/IFRI, septembre 2017, p. 138.

(3) Histoire mondiale de la guerre économique, Paris, Perrin, 2016, p. 491.

(4) La guerre économique, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2010, p. 58. Voir aussi : Christian Harbulot, Fabricants d’intox : la guerre mondialisée des propagandes, Paris, Lemieux éditeur, 2016.

(5) « Stratégies d’influence, le décryptage d’Alain Juillet », Communication & Influence, hors série no 1, juin 2009, p. 1-2 (http://​bit​.ly/​2​x​g​z​njd).

(6) CNRS éditions, 2012.

(7) Voir les très nombreux articles mis en ligne sur son site www​.huyghe​.fr.

(8) Maîtres du faire croire : de la propagande à l’influence, Paris, Vuibert, 2008, p. 7-8.

(9) Pierre Conesa, La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi, Paris, Robert Laffont, 2011, quatrième de couverture.

(10) Ibid, p. 18.

(11) « Diplomatie, commodities et soft power, la projection mondiale du Brésil », Problèmes d’Amérique latine, 2014/2, no 93, ESKA, p. 75-87. Voir aussi H. Théry, « Brésil, anatomie d’une puissance », Les Grands Dossiers de Diplomatie, no 8, 2012, p. 20-24.

(12) Géopolitique du Brésil : les chemins de la puissance, Paris, PUF, 2012, p. 129.

(13) Robert Laffont/Institut français, p. 17.

(14) Communication & Influence, no 54, avril 2014, p. 3 (téléchargeable sur http://​bit​.ly/​2​f​j​Z​Ipt).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°41, « Médias, entre puissance et influence », octobre-novembre 2017.

Légende de la photo ci-dessus : Le 29 septembre 2017, l’autorité russe de régulation des télécommunications accusait la chaine américaine CNN International de violer la législation sur les médias en Russie après avoir présenté ses données d’une manière incorrecte. La veille, Moscou portait plainte contre le traitement infligé par les États-Unis à la chaine d’information internationale russe RT ; en effet, selon le ministère russe des Affaires étrangères, les Américains exigeraient de RT qu’elle s’enregistre comme « agent étranger » aux États-Unis. (© Shutterstock/Rob Wilson)

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