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Le Brésil à la dérive

Le poids de l’histoire, l’ampleur des inégalités et le caractère extensif de la corruption, pas seulement au sein de la classe politique et administrative, mais aussi dans toute la population brésilienne (3), rendent évidemment sceptique quant à la capacité du Brésil de se réformer. Certaines formes de criminalité finissent même par laisser indifférents de nombreux Brésiliens, tant l’impunité est grande. Cette faiblesse de la lutte contre les actes criminels explique par exemple l’importance de la « culture du viol », qui est endémique au Brésil.

Or, l’état des relations sociales au Brésil est d’autant plus dramatique qu’aucun dirigeant politique brésilien n’a jamais vraiment essayé de s’attaquer massivement aux problèmes structurels du pays les plus lourds depuis les années 1930 et la dictature de l’Estado Novo (« État nouveau ») avec la création de l’ordre des avocats, des premières grandes lois sociales sur le travail, du code des eaux, du code forestier, etc. Le rappel de cette époque n’est donc pas franchement un signe de bonne santé démocratique pour le Brésil des années à venir, même si certains auteurs ont pu parler de « dictature démocratique » (4) pour qualifier cette période allant de 1930 à 1945.

Le Brésil peut-il affronter ses problèmes structurels les plus criants ?

La crise économique déclenchée en 2008 a fait voler en éclat la réussite des progrès sociaux réalisés durant les présidences de Fernando Henrique Cardoso (1995-2003) et de Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2011), en particulier la réduction des inégalités sociales au travers de la stabilisation monétaire du Real d’une part, et de la mise en place de programmes sociaux intégrateurs comme la Bolsa familia (5) d’autre part. Héraut de la lutte contre la pauvreté et les inégalités, « idole des favelas », Luiz Inácio Lula da Silva est aujourd’hui menacé d’être incarcéré après le rejet à l’unanimité par le Tribunal supérieur de justice le 6 mars 2018 de son recours. Il est entre autres accusé d’avoir accepté un luxueux appartement en bord de mer d’une entreprise de construction impliquée dans le gigantesque scandale Lava Jato, ce qu’il a toujours nié. Une nouvelle fois candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2018 pour le parti des travailleurs (PT), ce qui n’a fait qu’aggraver la crise politique en cours au Brésil et l’impression très répandue du « tous pourris jusqu’à la moelle » (o sistema está podre até a medula), l’ancien président Lula da Silva s’est vu refuser le bénéfice de l’Habeas Corpus par la Cour suprême du Brésil le 4 avril 2018, après un vote décisif de Carmen Lucia, présidente de la Cour, en sa défaveur. Le dispositif d’Habeas Corpus lui aurait permis de rester libre le temps d’épuiser tous ses recours, y compris devant le tribunal de deuxième instance de Porto Alegre qui l’avait condamné en janvier 2018 à une peine de prison de douze ans et un mois. Sa situation personnelle est donc clairement un facteur supplémentaire d’instabilité politique et sécuritaire, au point d’avoir contraint Carmen Lucia à lancer un appel au calme national à ses partisans dès le lundi de Pâques, avant que la Cour suprême ne se soit formellement prononcée, car ses partisans rejettent l’exclusion de l’ancien président Lula da Silva de la campagne électorale à venir.

À ce stade de la campagne, Luiz Inácio Lula da Silva étant a priori hors jeu, l’élection présidentielle se joue donc entre deux personnalités diamétralement opposées, Jair Messias Bolsonaro, candidat conservateur, membre du parti social-chrétien (PSC) et ancien capitaine d’artillerie originaire de la ville industrielle de Campinas, dans l’État de São Paulo, crédité jusqu’en avril 2018 de 18 à 21 % des voix dans les sondages, et Marina Silva, écologiste et ancienne adhérente du parti des travailleurs (PT), issue d’une famille très modeste d’Amazonie et soutenue par différents mouvements évangélistes. La lecture de leurs deux programmes montre qu’il existe effectivement une volonté de changement, ou du moins de faire bouger les choses, parmi les candidats putatifs de l’élection présidentielle, sans qu’il soit possible à ce stade de tirer la moindre conclusion quant à leurs capacités à mener d’éventuelles réformes, ni même d’anticiper vers lequel de ces deux candidats, ou même d’autres candidats encore non déclarés, pourrait se porter l’électorat brésilien.

À titre d’exemple, la droite conservatrice brésilienne, opposée au gouvernement de centre-droit de l’actuel président Michel Temer – qui ne se représente pas du fait de son impopularité extrême – appelle au nettoyage par le vide des institutions publiques, tout en montrant dans ses votes les plus récents au Congrès une réticence à voter des réformes proposées par la présidence Temer, comme la réforme de l’assurance maladie en janvier 2018 présentée par le ministre en charge de ce dossier, Henrique Meirelles.

Quelle que soit l’issue des élections, il est effectivement à craindre que les dirigeants brésiliens ne soient guère en capacité de redresser le pays à court ou moyen terme (6). L’amélioration réelle de certains indices macroéconomiques en 2017, comme l’inflation passée de 8,7 % à 3,7 %, ou la croissance passée d’une récession de 3,6 % en 2016 à une croissance positive de 0,6 % en 2017, pour 2,3 % attendus en 2018, risque au contraire de conduire à repousser les réformes de fond et à continuer d’utiliser l’armée comme expédient pour stabiliser ponctuellement certaines villes ou certains États. L’armée est ainsi déployée à Rio de Janeiro depuis le 16 février 2018 pour tenter de rétablir l’ordre et réduire le nombre d’homicides, mais la vie quotidienne sur place ne permet pas de voir d’amélioration significative, les gangs contrôlant toujours les principales favelas.

Vers une mondialisation de la criminalité brésilienne ? Le Brésil, refuge pour djihadistes ?

Une enquête récemment menée à Cracolandia (7), quartier de São Paulo ravagé par le trafic de drogue, par Bertrand Monnet, directeur de la Chaire « Management des risques criminels » de l’EDHEC, a montré que depuis la grande révolte des prisons brésiliennes de 1993, la criminalité s’est organisée et professionnalisée, sur le modèle de mafias étrangères plus anciennes et depuis longtemps internationalisées. Mais, pour le Primeiro Comando da Capital (PCC) rencontré par Bertrand Monnet à plusieurs reprises, comme pour les gangs en plein développement de la région de Rio de Janeiro, comme le Comando Vermelho (CV) – Commando rouge – ou celui des Amigo des Amigos (ADA), qui possèdent aussi leur « Crackoland », leur terrain de chasse traditionnel ne suffit plus. L’étendue de ces réseaux, couplée à la montée en puissance de la production de crack brésilien tiré de la cocaïne, donne en effet aux principaux groupes criminels brésiliens une puissance financière, la capacité de s’exporter et des ambitions pour s’ouvrir de nouveaux marchés en Europe ou en Amérique du Nord.

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maitre de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili).

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