Magazine Moyen-Orient

Une histoire politique de l’immigration maghrébine à Lyon

Cette dynamique est portée par le collectif Rhône-Alpes des associations issues de l’immigration qui se veut un espace de rencontres et d’échanges à l’échelle régionale (5). Sa première apparition publique coïncide avec un espace anti-couvre-feu, le 14 janvier 1984, contre la tenue du conseil du Front national. Le collectif est le produit de circulations au sein de l’agglomération et de la région et s’inscrit dans la continuité de la coordination des associations de Lyon et ses banlieues. Il aspire à la structuration d’un mouvement associatif national des héritiers de l’immigration et entame des discussions avec des collectifs parisiens en vue de l’organisation d’Assises nationales des associations de jeunes issus de l’immigration à Vaulx-en-Velin et Villeurbanne (9-11 juin 1984), puis à Saint-Étienne (28-29 septembre 1984). Cette tentative achoppe sur la question de l’élargissement aux autres communautés immigrées, schématiquement résumée par la controverse ouverture/repli. À la suite de cet échec, d’autres démarches, qui recourent à la marche protestataire, entendent capter l’héritage symbolique de la marche de 1983 pour fonder et/ou confirmer un mouvement national : c’est le cycle des marches incarnées par Convergence 84 (1er novembre-1er décembre 1984) et les marches concurrentes de l’année 1985 (Divergence 85 ou Marche pour les droits civiques et la Marche de SOS Racisme). Les acteurs militants de l’agglomération lyonnaise se montrent distants vis-à-vis des marches et défiants à l’égard de SOS Racisme, qui n’aura qu’une représentation limitée dans l’agglomération.

Les Jeunes Arabes de Lyon et banlieue (JALB) émergent en 1985 sur les cendres de Zaâma d’Banlieue. Leur visibilité émane de la manifestation du 5 octobre 1985 rendant hommage à Nordine Mechta, assassiné quelques jours plus tôt (nuit du 28 au 29 septembre 1985) et des procès des meurtres d’Ahmed Bouteldja (3-4 décembre 1985) et de Wahid Hachichi (10-13 février 1986). Le recours à l’autodésignation « arabe » suscite l’incompréhension, voire l’hostilité. Pour les JALB, elle vise moins à pointer les origines de ses membres ou un projet panarabe qu’à contester la mode « beur » qui réduit l’expérience des héritiers à ses aspects positifs. La grève de la faim de 1986 (16 juin-7 juillet), menée par Nasser Zaïr et Djida Tazdaït, la présidente, confère une réelle notoriété aux JALB et à cette dernière, élue femme de l’année 1986 par le magazine Marie Claire. Les Verts font appel à Djida Tazdaït pour figurer sur une liste aux élections européennes de 1989, en position éligible. Ce choix s’inscrit dans un « tournant électoral » à la faveur de scrutins de liste (municipales, régionales, européennes), plus accessibles. En 1989, une centaine de candidats accèdent aux conseils municipaux, dont six dans le Rhône (Bron, Grigny, ­ Rillieux-la-Pape, Vaulx-en-Velin, Vénissieux et Villeurbanne) (6). Cette même année, des listes autonomes émergent à Lille, à Saint-Étienne et à Bron, où la liste Jeunes objectif Bron, qui rassemble des acteurs issus de la mouvance JALB, affronte Jean-Jack Queyranne, député du Rhône depuis 1986 et porte-parole du Parti socialiste (PS).

L’élection de Djida Tazdaït au Parlement européen et les choix adoptés suscitent des tensions internes et le départ de membres du noyau central. L’engagement des JALB se déploie alors en trois directions : dans un climat anxiogène matérialisé par le spectre des conflits d’allégeance, les JALB s’opposent à la guerre du Golfe à travers les manifestations pour la paix, puis l’occupation du siège fédéral du PS, le 19 janvier 1991, en réaction aux propos du secrétaire régional Yvon ­Deschamps (7). Les JALB envisagent, eux aussi, la structuration d’un mouvement national, à travers les Assises des jeunes de banlieues, les 18 et 19 janvier 1992 à Lyon. Cette démarche, basée sur le rapprochement avec le collectif francilien Résistance des banlieues, échoue pour des enjeux de leadership. Enfin, et c’est une constante, les JALB s’investissent dans la construction du problème public de la double peine par le biais des grèves de la faim. Certains membres, dont Djida Tazdaït, s’y engagent dans le cadre du jeûne protestataire national contre le projet de loi Sapin (2 janvier-22 février 1992), tandis qu’en 1997 (1er-15 décembre) et en 1998 (10 avril-30 mai), les JALB prêtent leurs locaux à des déboutés des procédures de régularisation et assurent le suivi de ces actions (négociations, médiatisation).

L’émergence de dynamiques militantes musulmanes

Les JALB sont contestés par l’arrivée d’associations qui considèrent l’espace local comme le niveau central de l’action collective et d’un espace associatif « jeune musulman ». Ces tendances coïncident avec le « troisième âge associatif » des héritiers de l’immigration. La première tendance se manifeste à travers Exit (Vénissieux), Interface (Saint-Fons) et Agora (Vaulx-en-Velin). Cette dernière organisation naît en 1992 à la suite du Comité Thomas Claudio de la volonté des habitants de prendre en charge les enjeux locaux. Elle constitue un débouché politique et associatif des « désordres urbains » (6-9 octobre 1990) à la suite de la mort de Thomas Claudio (6 octobre 1990).

La seconde tendance est portée par l’Union des jeunes musulmans (UJM), fondée en 1987 de la rencontre d’étudiants issus du Maghreb et du Moyen-Orient avec des jeunes nés en France. Ses premières apparitions publiques ont pour thème le voile en Turquie et la dénonciation du roman Les versets sataniques de Salman Rushdie. L’UJM organise des congrès de la jeunesse musulmane dont l’audience croît entre 1992 et 1995. Elle mène une action sociale et éducative à Vénissieux, d’abord reconnue par les pouvoirs publics, avant que ne s’installe progressivement une méfiance, depuis la seconde moitié des années 1990, sur fond de lutte antiterroriste, de guerre civile algérienne en France et de politisation croissante de la visibilité de l’islam dans l’espace public. L’UJM contribue à la structuration d’un espace associatif local jeune musulman (Aube aux Minguettes, Clarté à Lyon Mermoz) et à la traduction et à la diffusion d’une partie du corpus islamique en France à travers la maison d’édition Tawhid, et organise, dès 1995, des conférences avec l’islamologue suisse Tariq Ramadan. La structuration d’un champ musulman local s’opère également à travers le Collectif des associations musulmanes du Grand Lyon entre 1989 et 2004, qui insiste sur la question de l’engagement et s’associe à des organisations non confessionnelles (Attac, Droit au Logement, Casseurs de pub).

Les convergences entre mouvements musulmans et non confessionnels se matérialisent par la fondation du collectif DiverCité. Il comprend, entre autres, Agora, des associations de quartier (Interface, Coktail), des organisations musulmanes (Aube, Clarté, Se connaître, Jeunes musulmans français) et non confessionnelles (Association des familles en lutte contre l’insécurité et les décès en prison, les enfants illégitimes). Les rencontres ont d’abord lieu dans le cadre informel de Tous ensemble, créé par le Secours catholique, et s’approfondissent dès 1997-1998. Le collectif DiverCité se constitue, officiellement, le 22 mai 2000, autour de trois axes : permanence juridique et accompagnement administratif, soutien à la vie associative, histoire et mémoire des quartiers populaires et de l’immigration. DiverCité s’engage dans le Forum social de Paris/Saint-Denis de 2003, au sein du secrétariat d’organisation et de réseaux informels pour la construction d’un acteur national. Ces démarches aboutissent à l’organisation du Forum social des quartiers populaires (FSQP), qui se veut un espace d’échange, de bilan et de discussion collective, et organise des rencontres à Saint-Denis (22-24 juin 2007), Nanterre (3-5 octobre 2008), Montpellier (Petit-Bard, 25-27 octobre 2009) ou encore à l’université de Saint-Denis (11-12 novembre 2011).

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