Magazine Moyen-Orient

Une histoire politique de l’immigration maghrébine à Lyon

Au cours des années 2000, l’espace de représentation des héritiers de l’immigration et des quartiers populaires se recompose en différentes directions : l’orientation du champ associatif musulman vers la reconnaissance de l’islamophobie, les usages militants des postcolonial studies dans un contexte de « polémiques mémorielles » et la création des « clubs de la diversité ». La lutte contre l’islamophobie se décline, à Lyon, par l’émergence d’une organisation à vocation nationale, la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) fondée par Abdelaziz Chaambi en 2008, cofondateur de l’UJM et membre actif de DiverCité ; et une organisation à vocation plus locale, Les enfants de la patrie, fondée en 2011. Quant aux « clubs de la diversité », il s’agit d’entités aspirant à promouvoir la diversité ethnoraciale au sein d’espaces sélectifs (médias, entreprises, grandes écoles). Ils se revendiquent apolitiques pour ménager la pluralité des affiliations partisanes de leurs membres et manifestent un tropisme vis-à-vis du secteur privé. En fait, dans l’agglomération, on retrouve le club Convergences Rhône-Alpes, fondé par Amar Dib, Azouz Begag et Jihade Belamri en décembre 2002. En 2005, le club Rhône-Alpes diversité est fondé par Ali ­Kismoune, cadre territorial et membre du PS. Il vise à institutionnaliser des pratiques individuelles et informelles d’échange de capital social à destination de jeunes diplômés « méritants » et organise, depuis 2009, les Trophées de la diversité.

Lyon : site de repérage des tendances de fond de l’immigration

L’histoire politique de l’immigration maghrébine à Lyon signale des tendances de fond dans les modes de présentation de soi, incarnés par des organisations qui énoncent des expériences et déploient des revendications spécifiques. Si l’agglomération lyonnaise s’est révélée être un site de repérage des tendances de fond de l’immigration, c’est en partie en raison de sa capacité à fertiliser des expressions associatives. En effet, les possibilités de circulations des acteurs, d’un point de vue géographique, professionnel, social ou politique dans les différents espaces de l’agglomération, font de celle-ci un espace d’échanges et de partage d’expérience. Elle repose, par ailleurs, sur une certaine continuité des engagements, d’un volant de militants qui investissent leurs savoir-faire.

L’importance des circulations met en exergue une forme de décloisonnement au niveau des secteurs, avec une multitude de médiations entre les secteurs militants, politiques, médiatiques et universitaires ; au niveau des affiliations militantes, avec un soutien, ancien et multiforme du secteur chrétien, puissant à Lyon, et de l’extrême gauche libertaire ; et au niveau des affiliations partisanes, particulièrement à travers l’affirmation élitaire des clubs de la diversité. Enfin, presque à chaque fois, les organisations sont animées par le désir d’articuler les niveaux local, métropolitain et national, et sont engagées, avec des succès contrastés, dans des formes de coordination au niveau national.

Notes

(1) INSEE, « Étrangers – Immigrés en 2013 », 30 juin 2016. À consulter sur : www.insee.fr/fr/statistiques/zones/2106113

(2) Certains chercheurs parlent de « mythe de 1981 ». Christian Bachmann et Nicole Le Guennec, Violences urbaines : Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de politique de la ville, Albin Michel, 1996.

(3) Yvan Gastaut, L’immigration et l’Opinion en France depuis la Ve République, Seuil, 2000.

(4) « Zaâma » dérive de la racine verbale zal ayn min, qui signifie « prétendre » en arabe. Dans le dialecte maghrébin, cette expression sert à disqualifier, par l’ironie, des prétentions (expérience, posture, propos) en contradiction avec les propriétés de leur auteur.

(5) Il s’agit de : Zaâma d’Banlieue (Lyon), Lignes Parallèles (Vaulx-en-Velin), Zed El Youm (Mermoz, Lyon 8e), Multicolor (Vénissieux), Au pied du Mur (Montplaisir, Lyon 8e), l’Association culturelle des jeunes issus du Maghreb (Vienne) et l’Association des étudiants immigrés (Lyon). À ces organisations se joignent occasionnellement SOS Avenir Minguettes (Vénissieux), les Jeunes immigrés de Villeurbanne, l’Association culturelle maghrébine de Rillieux (Rillieux-la-Pape), Grain Magique (Saint-Étienne), La Passerelle (Vénissieux), Wahid Association (Vaulx-en-Velin), Français immigrés du Roannais (Roanne), Miroir aux cultures (Rive-de-Gier).

(6) Vincent Geisser, Ethnicité républicaine : Les élites d’origine maghrébine dans le système politique français, Presses de Science Po, 1997.

(7) Il avait déclaré à la presse : « Ceux qui se sentent en accord avec Saddam Hussein doivent aller au bout de leur démarche et quitter le territoire français. »

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°34, « France : le retour d’une « politique arabe» ? », avril-juin 2017.

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