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L’Amérique latine : nouveau pré carré de la Chine

Toutefois, la Chine n’arrive pas les mains vides, loin de là. En 2015, elle a prêté pour environ 29 milliards de dollars aux différents pays de la région, soit le double des prêts consentis par la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement (BID) et la Banque latino-américaine de développement (CAF) combinés (10). En fait, entre 2005 et 2015, l’ensemble des prêts consentis directement par la Chine dans la région s’élèverait à 125 milliards de dollars, le Venezuela, le Brésil, l’Argentine et l’Équateur recevant la part du lion, avec respectivement 52 %, 17 %, 12 % et 12 % du total (11). Par ailleurs, la Chine est désormais la seconde source étrangère d’investissement de type greenfield [voir lexique en marge, NdlR] et la troisième source via les fusions et acquisitions d’entreprises. Toutefois, là encore, les secteurs de l’extraction et de l’agriculture dominent, comptant pour environ un tiers des investissements greenfield et, surtout, pour les trois quarts des opérations de rachats d’entreprises (voir tableau 3). Compte tenu de ces chiffres, il n’en fallait pas plus pour que le partenariat stratégique Chine – Amérique latine soit cité comme l’un des meilleurs exemples de coopération Sud-Sud par la presse officielle chinoise (12).

Lexique - Investissement greenfield
C’est l’un des principaux types d’investissement direct à l’étranger. Il consiste en la création de sociétés ou d’établissements dans un pays étranger. Parmi les autres types d’IDE, on compte notamment les fusions et acquisitions, ainsi que le réinvestissement dans les filiales étrangères des bénéfices réalisées par celles-ci. (Source : Direction générale du Trésor)

Le partenariat vu d’Amérique latine

Du côté latino-américain, les avis sont beaucoup plus partagés. Deux lignes de pensée dominent. Les optimistes soulignent que les investissements chinois et les exportations de produits de base ont redynamisé les économies latino-américaines et leur ont permis d’élargir, aux pires moments de la « Grande Récession » (2008-2011) qui affectait les États-Unis et l’Europe, leurs débouchés traditionnels (13). Si cela est vrai, d’autres font remarquer que, comme l’illustrent clairement les difficultés économiques actuelles de nombreux pays sud-américains engendrées par la fin du super-cycle des ressources (2006-2014), la croissance en Amérique latine est de plus en plus couplée aux cycles économiques chinois. Le Brésil, et encore plus le Venezuela, sont des cas patents de cette extrême vulnérabilité, l’un comme l’autre étant entrés en récession avec la baisse des cours des produits de base.

Par ailleurs, si la Chine peut stimuler les pays bien dotés sur le plan des ressources primaires, les pays andins ou encore le Brésil et l’Argentine par exemple, la concurrence chinoise a des effets récessifs réels sur le secteur manufacturier latino-américain, par exemple au Mexique. Ce pays, relativement moins bien pourvu sur le plan minier et agricole, a vu décliner des pans entiers de son secteur de la fabrication, comme le textile, le jouet et tous les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre, sous les coups des produits chinois à bas prix, que ce soit sur le marché national ou sur les marchés globaux, pour ne pas dire aux États-Unis. L’effet est d’autant plus notoire que les pays latino-américains n’occupent qu’une place marginale dans les importations manufacturières ou les chaînes de valeur de la Chine. Sous cet angle, avec la reprise aux États-Unis, le Mexique et l’Amérique centrale jouissent d’une meilleure intégration économique dans les chaînes de valeurs nord-américaines… Mais cet avantage risque de disparaître avec la remise en question de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) par l’administration Trump.

Enfin, on ne peut passer sous silence le sentiment antichinois qui s’est développé au fur et à mesure de l’intensification de la présence chinoise parmi une frange appréciable de la population. Qui pour dénoncer la concurrence jugée déloyale des produits chinois sur les marchés nationaux. Qui pour dénoncer les conditions de travail dans les entreprises chinoises. Qui, plus directement en lien avec notre propos, pour s’indigner des pratiques d’affaires et de l’opacité des entreprises chinoises ou encore des effets environnementaux du développement des secteurs extractifs. Si, comme Armony et Velasquez le notent en se basant sur l’analyse des journaux et des réseaux sociaux, la plupart des critiques ne sont pas directement dirigées vers une entreprise chinoise en particulier (ce qui, selon eux, démontre de la part des sociétés civiles une méconnaissance des firmes chinoises opérant dans leur pays), elles n’en participent pas moins à la création d’une vision pessimiste du partenariat Chine – Amérique latine, qui contraste fortement avec le discours des élites politiques (14).

Certes, l’emphase mise sur les ressources par la Chine correspond à une première phase du déploiement des firmes chinoises en Amérique latine. Les autorités chinoises sont aujourd’hui plus conscientes des craintes légitimes exprimées par leurs partenaires latino-américains quant au risque de désindustrialisation et de reprimarisation. C’est ainsi que si les sociétés d’État chinoises, avec 87 % du total (15), ont été le fer de lance de l’IDE chinois durant la première phase concentrée sur les ressources naturelles et l’énergie, de plus en plus d’entreprises privées chinoises de toutes tailles prennent le relais et explorent une gamme plus étendue d’opportunités, notamment dans le domaine de la fabrication (16). En outre, l’intérêt chinois pour les ressources naturelles devrait fléchir avec la transition en cours en Chine, menant de la promotion des exportations à la stimulation de la consommation intérieure, avec un rythme de croissance plus modéré. Mais, il y a encore loin de la coupe aux lèvres : dans toute la région, les investissements subissent le contrecoup de la fin du super-cycle des ressources et sont résolument à la baisse.

En tout état de cause, la Chine est en Amérique latine pour y rester, d’autant plus que les États-Unis n’ont guère contesté sa présence grandissante dans leur arrière-cour. En fait, depuis l’échec du projet d’une zone de libre-échange des Amériques, au milieu des années 2000, les Américains se sont détournés de l’Amérique latine, accordant la priorité au Moyen-Orient sous George W. Bush, et à l’Asie-Pacifique sous Barack Obama. Si le Mexique, le Pérou et le Chili ont participé aux négociations du Partenariat Transpacifique (PTP) (et que la Colombie et le Panama s’étaient dits intéressés), il s’agissait avant tout d’une initiative américaine visant autant à renforcer des chaînes de valeurs étatsuniennes en Asie orientale qu’à brider le challenger chinois, en établissant des liens forts entre l’Amérique du Nord, l’Alliance du Pacifique, certains pays de l’ASEAN et le Japon. L’apport des trois pays latino-américains durant les négociations et les retombées économiques escomptées furent somme toute secondaires. Toutefois, leur appartenance au PTP haussait leur pouvoir de négociation vis-à-vis de la Chine. Les menaces de l’administration Trump envers le Mexique ainsi que le retrait américain du PTP ne peuvent avoir pour effet que d’éloigner davantage les États-Unis de l’Amérique latine, laissant ainsi la porte grande ouverte à la Chine et à ses investissements.

À propos de l'auteur

Mathieu Arès

Mathieu Arès

Professeur agrégé à l’École de politique appliquée, Université de Sherbrooke (Québec) et membre du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CEIM), Université du Québec à Montréal.

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