L’Amérique latine : nouveau pré carré de la Chine

Enfin, on ne peut passer sous silence le sentiment antichinois qui s’est développé au fur et à mesure de l’intensification de la présence chinoise parmi une frange appréciable de la population. Qui pour dénoncer la concurrence jugée déloyale des produits chinois sur les marchés nationaux. Qui pour dénoncer les conditions de travail dans les entreprises chinoises. Qui, plus directement en lien avec notre propos, pour s’indigner des pratiques d’affaires et de l’opacité des entreprises chinoises ou encore des effets environnementaux du développement des secteurs extractifs. Si, comme Armony et Velasquez le notent en se basant sur l’analyse des journaux et des réseaux sociaux, la plupart des critiques ne sont pas directement dirigées vers une entreprise chinoise en particulier (ce qui, selon eux, démontre de la part des sociétés civiles une méconnaissance des firmes chinoises opérant dans leur pays), elles n’en participent pas moins à la création d’une vision pessimiste du partenariat Chine – Amérique latine, qui contraste fortement avec le discours des élites politiques (14).

Certes, l’emphase mise sur les ressources par la Chine correspond à une première phase du déploiement des firmes chinoises en Amérique latine. Les autorités chinoises sont aujourd’hui plus conscientes des craintes légitimes exprimées par leurs partenaires latino-américains quant au risque de désindustrialisation et de reprimarisation. C’est ainsi que si les sociétés d’État chinoises, avec 87 % du total (15), ont été le fer de lance de l’IDE chinois durant la première phase concentrée sur les ressources naturelles et l’énergie, de plus en plus d’entreprises privées chinoises de toutes tailles prennent le relais et explorent une gamme plus étendue d’opportunités, notamment dans le domaine de la fabrication (16). En outre, l’intérêt chinois pour les ressources naturelles devrait fléchir avec la transition en cours en Chine, menant de la promotion des exportations à la stimulation de la consommation intérieure, avec un rythme de croissance plus modéré. Mais, il y a encore loin de la coupe aux lèvres : dans toute la région, les investissements subissent le contrecoup de la fin du super-cycle des ressources et sont résolument à la baisse.

En tout état de cause, la Chine est en Amérique latine pour y rester, d’autant plus que les États-Unis n’ont guère contesté sa présence grandissante dans leur arrière-cour. En fait, depuis l’échec du projet d’une zone de libre-échange des Amériques, au milieu des années 2000, les Américains se sont détournés de l’Amérique latine, accordant la priorité au Moyen-Orient sous George W. Bush, et à l’Asie-Pacifique sous Barack Obama. Si le Mexique, le Pérou et le Chili ont participé aux négociations du Partenariat Transpacifique (PTP) (et que la Colombie et le Panama s’étaient dits intéressés), il s’agissait avant tout d’une initiative américaine visant autant à renforcer des chaînes de valeurs étatsuniennes en Asie orientale qu’à brider le challenger chinois, en établissant des liens forts entre l’Amérique du Nord, l’Alliance du Pacifique, certains pays de l’ASEAN et le Japon. L’apport des trois pays latino-américains durant les négociations et les retombées économiques escomptées furent somme toute secondaires. Toutefois, leur appartenance au PTP haussait leur pouvoir de négociation vis-à-vis de la Chine. Les menaces de l’administration Trump envers le Mexique ainsi que le retrait américain du PTP ne peuvent avoir pour effet que d’éloigner davantage les États-Unis de l’Amérique latine, laissant ainsi la porte grande ouverte à la Chine et à ses investissements.

TABLEAU 1. Flux des investissements directs en Chine et depuis la Chine (2010-2015) (en millions de dollars)
TABLEAU 2. Distribution régionale du stock des investissements directs chinois (2013) selon les données officielles chinoises (MOFCOM) et les données ajustées (BBVA)
TABLEAU 3. Répartition sectorielle des investissements chinois en Amérique latine (moyenne de la période 2011-2015) (en % du total)

Notes

(1) E. McGrattan, « China’s Foreign Investment », US Federal reserve Bank of Minneapolis, Economic policy papers, 26 juillet 2016, 6 p.

(2) China Invests Overseas (CIO), « China’s Outward Investment Tops $161 Billion in 2016 – Minister », 5 avril 2017.

(3) Y compris les pays des Caraïbes.

(4) Voir l’énoncé de politique étrangère : China’s policy paper on Latin America and the Caraibes, Ministry of Foreign affairs, Pékin, 2 décembre 2008.

(5) J.-P. Cabestan, « Le Consensus de Pékin », Monde Chinois Nouvelle Asie, no 25, Choiseul, Paris, 2011.

(6) Traduit de l’anglais par l’auteur. China’s policy paper on Latin America and the Caraibes, Ministry of Foreign Affairs, Pékin, 24 novembre 2016.

(7) A. Elson, « Dragon among the Iguanas », Finance and Development, vol. 51, no 4, décembre 2014, p. 44-46.

(8) B. Musampa, « Le partenariat stratégique Chine-Amérique latine : entre développement économique et dépendance structurelle », Chronique des Amériques, vol. 15, no 1, Observatoire des Amériques, CEIM, janvier 2015.

(9) R. Ray, K. Gallagher et R. Sarmiento, China-Latin America Economic Bulletin 2016 Edition, BU Global Economic Governance Initiative, Discussion Paper 2016-3, 13 p, p. 3.

(10) Ibid., p. 4.

(11) P. Krause, « Le rôle de la Chine en Amérique latine s’étend bien au-delà des échanges commerciaux », Coface​.com, février 2016.

(12) CCTV, « Xi : Every CELAC country equal under forum framework », 9 janvier 2015.

(13) O. Solís Fallas, « The Impact of the Global Economic Crisis on the Americas : The China Effect », ParlAmericas, 2012.

(14) A. C. Armony et N. Velásquez, « Anti-Chinese Sentiment in Latin America : An Analysis of Online Discourse, in E. Dussel Peters et A. C. Armony (dir.), Beyond Raw Materials : Who are the Actors in the Latin America and Caribbean-China Relationship ?, Friedrich-Ebert Stiftung, Red Acádemica de América Latina y el Caraibe sobre China, Center of Latin American Studies/University of Pittsburgh, Foro Nueva Sociedad, Buenos Aires, 2015, p. 17-49.

(15) E. Dussels Peters, « Characteristics of Chinese Overseas Foreign Direct Investment in Latin America (2000-2012) », Contemporary International Relations, vol. 23, no 5, 2013, p. 105-129.

(16) H. Niu, « A New Era of China-Latin America Relations », Anuario de integración, vol. 11, 2015, p. 39-51, p. 43.

Article paru dans la revue Diplomatie n°86, « Poutine : cap vers l’Asie ? », mai-juin 2017.

Mathieu Arès et Éric Boulanger (dir.), Christophe Colomb découvre enfin l’Asie. Intégration économique, chaînes de valeur et recomposition transpacifique, Montréal, Athéna Éditions, 2016, 294 p.

Légende de la photo ci-dessus : Le 21 novembre 2016, le président chinois Xi Jinping est accueilli à Lima, la capitale du Pérou, pour une visite d’État. La Chine est non seulement le premier partenaire commercial du Pérou, mais aussi le pays investissant le plus dans l’industrie minière du pays. Les entreprises chinoises ont notamment investi dans les mines de cuivre de Toromocho et Las Bambas, la plus importante acquisition à l’étranger jamais réalisée par l’industrie minière. (© Xinhua/Li Tao)

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