Magazine Diplomatie

Dix ans après, rien ne nous éloigne de la prochaine crise financière

Tandis que les réformes timides des systèmes bancaires entamées à la suite de la crise financière de 2007-2008 sont remises en cause avant même leur pleine application, la prochaine crise menace déjà. Et il suffirait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres répandues par les mesures de sauvetage d’il y a dix ans.

Dix années ont passé depuis la crise financière qui a éclaté aux États-Unis à l’été 2007 avant de prendre une envergure systémique et mondiale à la suite de la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers en septembre 2008.

Les facteurs à l’origine de cette crise sont rétrospectivement plutôt bien identifiés. Ils mettent en cause l’évolution du modèle d’activité des banques, de plus en plus tourné vers des activités de marché spéculatives. En cause également, des innovations financières mal maîtrisées, en particulier celles introduisant de nouveaux instruments de transferts de risques (titrisation, Credit Default Swaps…) qui ont profondément altéré le comportement face au risque, ou bien celles permettant d’automatiser les ordres boursiers (trading à haute fréquence) qui ont décuplé les volumes et la vitesse des transactions financières. Le contexte macroéconomique des années 1990-2000 s’est également révélé particulièrement propice à la prise de risque : la grande modération de l’inflation des années 1990-2000 a ancré les taux d’intérêt à un niveau bas, favorisant les bulles de crédit et de prix d’actifs (immobilier, boursier…). La stabilité de l’inflation et des taux d’intérêt a en effet installé au début des années 2000 un climat de tranquillité, celui-là même dans lequel germent paradoxalement les crises financières. Excessivement confiants, gouvernants et banques centrales se sont crus capables de chevaucher le cycle financier, sans jamais se soucier du fait qu’il pourrait être difficile d’en descendre. Ce faisant, les banques centrales n’ont pas du tout cherché à lutter contre le vent de l’instabilité financière. Elles s’imaginaient capables de nettoyer les dégâts après coup. Le nettoyage a été bien plus difficile que prévu. Et surtout, il faut tant de liquidités pour abreuver les banques et les marchés dans les périodes de gestion de crises que, fatalement, on répare les dégâts de la crise passée en préparant ceux de celle d’après.

Des réformes inachevées…

Alors, certes, des réformes ont eu lieu (1). La plupart ont consisté à renforcer la réglementation des banques, en durcissant un peu les règles prudentielles qu’elles doivent respecter, à réorganiser leur surveillance, ou bien encore à mieux organiser certains pans de marché, notamment ceux sur lesquels s’effectuent des transferts de risques au moyen de contrats à terme (produits dérivés).

Concernant les banques et les règles de prudence qu’elles doivent respecter, des accords ont été signés entre les membres du Comité de Bâle (2) en 2010 (Bâle 3), pour recommander plus d’exigences de fonds propres, en qualité et en quantité, pour améliorer la capacité de résistance des banques en cas de rupture de liquidité, pour tenir compte du caractère systémique de certains établissements (ceux qui, par leur taille, leur activité à l’international, leurs interconnexions avec d’autres, la complexité de leurs activités… peuvent, s’ils tombent, entraîner tout le secteur avec eux), pour ajuster les exigences de fonds propres au cycle financier (en prévoyant un volant permettant de les renforcer en cas d’emballement du crédit ou plus largement de l’endettement). Toutes vont dans le bon sens, mais la nécessité de parvenir à un consensus au sein du Comité de Bâle aboutit comme à chaque fois (Bâle 1 en 1988, Bâle 2 en 2004) à des seuils minimalistes et à un calendrier très accommodant. Il a fallu attendre décembre 2017 pour parvenir à un accord de finalisation. Celui-ci vise essentiellement à réduire l’avantage que les grandes banques tirent de l’usage de leurs modèles internes de calcul de risque. Car, selon un principe qui peut, à première vue, sembler de bon sens, l’exigence de fonds propres est proportionnelle aux risques des actifs. Il faut alors une mesure des risques, qui sophistique grandement le ratio, le rend difficilement vérifiable (ouvrez un rapport annuel de banque, consultez les chiffres du bilan, rien ne vous permettra de calculer par vous-même ce ratio de solvabilité), et donc nécessairement manipulable. Une solution autrement plus simple existe pour s’affranchir des manipulations dont fait l’objet le ratio de fonds propres pondéré. Elle consisterait à s’en remettre à un ratio non pondéré. Ce type de ratio (« ratio de levier ») est d’usage aux États-Unis et au Canada mais n’a jamais eu la faveur des Européens. Aussi a-t-il été introduit en 2010 dans les accords de Bâle 3 à un seuil minimal de 3 %, qui n’est guère contraignant. L’accord de 2017 le renforce légèrement pour les grandes banques actives à l’international.

au calendrier, par principe, le régulateur entend toujours laisser le temps aux banques de se préparer. L’accord de 2017 leur laisse jusqu’à 2022, voire 2027 pour les dispositions concernant les grandes banques.

Même horizon long, à 2024, en ce qui concerne la finalisation de l’Union bancaire en zone euro. Celle-ci réorganise la surveillance des grandes banques, la résolution de leurs difficultés et la garantie des dépôts. Si le premier volet (« mécanisme de surveillance unique ») est opérationnel depuis fin 2014, le deuxième (« mécanisme de résolution unique ») ne sera finalisé qu’en 2024, avec d’ici là des doutes sur son caractère opérationnel que les difficultés des banques italiennes, lestées par de gros montants de créances douteuses, ont attisés en 2018, et le troisième volet (un dispositif unique de garantie des dépôts) reste incertain tant que les membres de la zone euro refusent de se placer dans une logique de transferts budgétaires.

Outre la durée d’implémentation des réformes, le sentiment d’inachevé vient aussi du caractère incomplet des réformes engagées. Les problèmes bancaires ne sont pas seulement d’ordre prudentiels. Ils sont aussi structurels : des banques trop grosses en position de domination, tant au niveau du secteur bancaire lui-même qu’au niveau des marchés monétaires et financiers, de changes, ou encore de produits dérivés. De grandes banques internationales – 30 sont listées par le Financial Stability Board en tant que « banques d’importance systémique » (voir tableau ci-dessus)  – font la pluie et le beau temps sur les marchés. Or il n’y a pas eu de réformes structurelles, visant à réduire la taille de ces banques – qui, en total de bilan, pèsent souvent l’équivalent du produit intérieur brut de leur pays d’origine – ou cherchant à rompre leurs connexions avec des entités financières très preneuses de risques sur les marchés (tels que les hedge funds ou d’autres fonds d’investissement alternatif), à réduire la concentration du secteur bancaire au sein de chaque pays… Les quelques mesures de séparation des activités bancaires qui ont été prises ici ou là (en France, où elles ne séparent qu’une fraction infime des activités de marché des grandes banques ; au Royaume-Uni, où les propositions du rapport Vickers ne seront peut-être jamais concrétisées ; ou aux États-Unis, où les règles Volcker sont dans le viseur de Donald Trump) n’en sont guère.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, DSI (Défense et Sécurité Internationale), Carto et Moyen-Orient.

Dans notre boutique

Votre panier