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La Russie à l’horizon de 2024

Rappelons que la Russie est un pays industrialisé. Son PIB en parité de pouvoir d’achat (pour tenir compte de la différence entre les prix internes et externes) la place, selon les estimations, au sixième ou septième rang mondial. Mais, à cause de ses structures, de son mode de fonctionnement et, plus largement, du système de pouvoir dans le pays, son économie manque de compétitivité. Quelques secteurs mieux développés comme le nucléaire ou le complexe militaro-industriel ne peuvent pas changer cette situation. Le pays accuse un certain retard technologique, il présente une faible productivité par unité de travail et compte un nombre trop bas de petites et moyennes entreprises (qui rendent l’économie plus souple et capable de s’adapter aux nouveaux défis). Les produits à forte valeur ajoutée, dont la conception et la fabrication demandent beaucoup de « matière grise », ne constituent qu’une petite part des exportations. Bien que la dépendance du budget de l’État aux recettes issues du pétrole et du gaz ait récemment diminué, elle reste très importante. La stagnation, notée plus haut, ne fait que mettre en relief ces piètres performances.

Bien que les indicateurs macro-économiques russes se soient nettement améliorés vers le début de 2018 (l’inflation est de 2,5 %, le déficit budgétaire a baissé jusqu’à 1,5 %, la dette publique ne dépasse pas 20 % du PIB (6)), les perspectives quantitatives et qualitatives du pays ne semblent pas prometteuses. Le ministre du Développement économique russe, Maxime Orechkine, reconnaît que si les réformes structurelles tardent à venir, le pays connaîtra un manque à gagner annuel de 1 % de croissance du PIB (7). Les experts indépendants russes sont encore plus pessimistes. Selon eux, si l’on ne limite pas le poids de l’État dans l’économie (celui-ci contrôlant, directement ou indirectement, plus de 70 % du PIB), ainsi que la pression sur le business d’une énorme machine bureaucratique et l’ingérence de ses « structures de force » (police, FSB et parquet, qui sont l’une des causes principales de la corruption massive), on pourrait s’attendre, dans le meilleur des cas, à une croissance faible. Même si les cours élevés du pétrole et du gaz perdurent, ce qui n’est pas certain, elle ne devrait pas dépasser 2 % par an. Pour les mêmes raisons, le secteur de l’innovation ne pourra connaître qu’un développement faible et difficile et le retard technologique de la Russie par rapport aux pays avancés ne pourra pas être rattrapé (8).

Des objectifs cosmétiques

En résumé, si cette économie ne connaît pas de réformes profondes, elle aura très peu de chances d’affronter avec succès les défis de la « révolution numérique » et une compétition internationale économique et technologique de plus en plus acharnée, notamment en raison de l’émergence de nouvelles grandes puissances. Cela risque d’aggraver encore le décalage existant entre les visées géopolitiques du Kremlin et le potentiel économique réel de la Russie, ce qui pourrait remettre en question la grandeur retrouvée du pays, essentiellement grâce à sa puissance militaire. En 2017, la Russie a pour la première fois depuis 1999 dû réduire son budget militaire (de 20 %), malgré l’engagement des forces russes en Syrie et le conflit non résolu en Ukraine (9). Les dépenses pour le programme de modernisation de son armée ont été également revues à la baisse.

À en juger par les récentes déclarations de Vladimir Poutine, il sent ce danger, même s’il ne se lasse pas de vanter la stabilisation macro-économique notée plus haut. Dans son discours d’investiture du 6 mai 2018, le président a insisté sur la nécessité de faire une « percée » économique et technologique dans un délai assez bref. Sinon, a-t-il souligné, « la Russie risque d’être à la traîne des pays avancés pour toujours ». Le lendemain, il signait un décret « sur les buts nationaux et les tâches stratégiques du développement de la Fédération de Russie jusqu’en 2024 ». Le décret comprend douze « programmes nationaux » visant des buts très ambitieux dans tous les domaines allant de l’économie à l’éducation, en passant par la science ou la santé. La croissance économique, par exemple, ne devrait pas être inférieure à 4 %, le nombre d’entreprises qui mettent l’accent sur l’innovation devrait atteindre 50 %, la pauvreté devrait être réduite de moitié, cinq millions de Russes devraient avoir de nouveaux logements, l’espérance de vie moyenne devrait dépasser 78 ans (elle est actuellement de 73 ans), et ainsi de suite (10).

Au Forum international économique de Saint-Pétersbourg, les 24 et 25 mai 2018, où Vladimir Poutine a parlé des conditions qui devraient assurer cette « percée », il a même prononcé des mots qui auparavant faisaient très rarement partie de son vocabulaire : « la liberté », « l’initiative individuelle », « l’esprit d’entreprise », etc. Par la même occasion, le président a annoncé l’instauration d’un fonds « Russie, pays d’opportunité » dont la vocation serait d’aider « les jeunes talents » à se réaliser (11). Durant les dernières années de son mandat précédent, Vladimir Poutine a par ailleurs déjà « injecté » dans le corps des hauts fonctionnaires et gouverneurs de régions un certain nombre de jeunes technocrates, issus essentiellement de la « réserve de cadres », un projet à l’initiative du parti Russie Unie, appui principal du Président au Parlement.

Il y a donc une apparente volonté de donner un nouveau souffle au système, en particulier au secteur économique. Le problème, c’est que le président russe, qui s’est montré bon tacticien depuis son arrivée au pouvoir en 2000 et qui a su s’adapter aux aspirations de la population en s’appropriant des slogans de droite ou de gauche, est très limité dans son action. Il est peu probable qu’il prenne le risque d’engager les réformes nécessaires visant, notamment, à diminuer le rôle des grandes sociétés d’État et des « structures de forces » pour la simple raison que cela menacerait d’ébranler le socle même de son pouvoir. Rien ne permet non plus d’espérer qu’il se risquerait à lutter réellement contre la corruption massive qui gangrène l’État, car elle est devenue depuis longtemps le mode de vie de la classe dirigeante et l’une des conditions de son soutien au régime. L’égoïsme et le manque de lucidité de cette classe dirigeante qui, comme on l’a noté plus haut, se replie de plus en plus sur elle-même, empêchent de s’attaquer au problème des inégalités sociales qu’un nombre grandissant de Russes juge inacceptables. Quant à « l’initiative individuelle », dont Vladimir Poutine a parlé au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, elle est absolument contraire à l’esprit du régime qui, depuis des années, s’efforce de rétrécir l’espace de liberté dans le pays.

À propos de l'auteur

Vladimir Tchernega

Vladimir Tchernega

Chercheur principal à l’Institut d’information scientifique en matière de sciences sociales de l’Académie de sciences de Russie (INION RAN) ; politologue et ancien diplomate russe – responsable des programmes de coopération avec les pays post-soviétiques au Conseil de l’Europe à Strasbourg (1998-2013).

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