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La Russie à l’horizon de 2024

On doit aussi prendre conscience du danger de la surenchère de propagande des deux côtés. Même un démocrate russe pro-occidental a du mal à croire que la Russie, dont le PIB et le budget militaire sont douze fois inférieurs à ceux des États-Unis, pourrait être « une menace existentielle » pour ces derniers.

Dans la région baltique, l’OTAN s’apprête à repousser une éventuelle attaque russe sans jamais se poser la question de savoir pour quelles raisons la Russie se lancerait dans une aventure aussi suicidaire, étant donné la supériorité militaire écrasante de l’Organisation atlantique. On peut comprendre les peurs fantomatiques des pays baltes ou de la Pologne, ainsi que leur envie d’augmenter de cette façon leur poids géopolitique. On comprend aussi le désir de l’OTAN de trouver enfin un adversaire digne de ce nom pour avoir plus de financement, d’armements, de postes, etc. Les militaires russes considèrent d’ailleurs également la confrontation actuelle comme une manne providentielle. Le problème, c’est que la concentration des forces opposées dans la région augmente la tension et le danger d’un conflit involontaire, d’autant plus qu’en raison de cette confrontation pour l’instant non armée, la plupart des mécanismes de prévention de tels conflits, créés à l’époque de la « guerre froide », ne fonctionnent plus.

La tentative de dialogue d’Emmanuel Macron

Pour mettre fin à ces tendances dangereuses, il n’y a pas d’autres solutions qu’un dialogue et la recherche des compromis là où ils sont possibles. Il n’est pas étonnant que, dans ce contexte, l’idée d’une « Grande Europe », incarnée par le Conseil de l’Europe, refasse surface. Dans ce cadre, la Russie apparaît non seulement comme un partenaire indispensable sur le continent, mais aussi comme un pont naturel entre l’UE et la Chine, qui devient peu à peu une nouvelle superpuissance.

Au sein de l’Union européenne, Emmanuel Macron a compris plus tôt que les autres leaders l’importance de ces enjeux. En octobre 2017, dans ses déclarations au Conseil de l’Europe à Strasbourg, il a mentionné « notre maison commune de Lisbonne à Vladivostok » et a souligné qu’on pouvait discuter des problèmes des droits de l’homme et de la démocratie sans pour autant s’ériger en donneur de leçons (14). Le président français a confirmé cette approche pragmatique au Forum de Saint-Pétersbourg, concluant plus de 50 accords bilatéraux de coopération dans divers secteurs. Parallèlement, il a rencontré les représentants de la société civile russe, dont Natalia Soljenitsyne, la veuve d’Alexandre Soljenitsyne.

Bien sûr, il ne faut pas surestimer ces premiers pas. Les divergences de principe, les clichés négatifs, les préjugés, le manque de confiance persistent et ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Il y a en outre des adversaires déterminés de ce rapprochement en France comme en Russie, sans parler des autres pays – États-Unis, Grande-Bretagne, Pologne, ou encore pays baltes. Mais, comme on l’a souligné plus haut, il n’existe pas d’alternative raisonnable à ce mouvement.

Notes

(1) Certains éléments de cet article, sous une forme ou une autre, ont été repris de cet autre article de l’auteur : « L’élection présidentielle en Russie : les perspectives pour le pays et le rôle de l’Europe », Défense nationale, Tribune no 978, 28 février 2018.

(2) Dans son discours sur l’état de l’Union, le 20 janvier 2015.

(3) https ://www.glaz.tv/online-tv/rossiya-24, 25 mai 2018.

(4) « Le bilan de l’année et les perspectives », Argoumenti nedely, 28 décembre 2017.

(5) TASS, Agence d’information de Russie, 1er février 2018.

(6) Chambre des comptes de la Fédération de Russie, 13 février 2018 (http:/www.ach.gov.ru/press_center/news/32537).

(7) Le bilan de l’année et les perspectives », Argoumenti nedely, 28 décembre 2017.

(8) Ibid. 

(9) SIPRI, communiqué de presse, 2 mai 2018.

(10) Novayia Gazeta, 11 mai 2018.

(11) https://www.glaz.tv/online-tv/rossiya-24, 25 mai 2018.

(12) Vedomosti, 19 décembre 2017.

(13) Mir novosteiy, 28 mai-3 juin 2018 ; Moskovskij Komsomolets, 25-31 mai 2018.

(14) Déclaration conjointe du président de la République Emmanuel Macron avec le secrétaire général du Conseil de l’Europe Thorbjorn Jagland (http://discours.vie-publique.fr/notices/177002093.html, 31 octobre 2017).

Article paru dans la revue Diplomatie n°94, « Russie : le monde selon Poutine », septembre-octobre 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Le 20 juin 2018, Vladimir Poutine préside un conseil des ministres dont la composition n’a que très peu changé après le scrutin de mars. Il est « extrêmement important d’assurer la continuité » du gouvernement, avait souligné le Président lors de la reconduction de Dmitri Medvedev comme Premier ministre, le 8 mai. Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov conservent également leurs postes. (© kremlin.ru)

À propos de l'auteur

Vladimir Tchernega

Vladimir Tchernega

Chercheur principal à l’Institut d’information scientifique en matière de sciences sociales de l’Académie de sciences de Russie (INION RAN) ; politologue et ancien diplomate russe – responsable des programmes de coopération avec les pays post-soviétiques au Conseil de l’Europe à Strasbourg (1998-2013).

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