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Aviation de combat. La frénésie qatarie

L’annonce fut rapidement très commentée dans la presse, qui a pointé du doigt les multiples retournements de la présidence américaine ainsi que la position saoudienne, difficilement tenable sans soutien fort de Washington. L’affaire des F‑15, entre autres épisodes, a révélé les dissensions entre Donald Trump et une partie de son administration, mais aussi l’ascendant très clair de Doha sur le camp saoudien en matière de communication politique, qui s’est confirmé tout au long de la crise. L’utilisation de l’outil commercial afin de s’attirer les grâces de ses alliés actuels, ou potentiels, reste tout à fait classique, surtout dans la région. Mais le timing des annonces, et le choix de contrats extrêmement sensibles pour les politiques industrielles des pays fournisseurs (4), relève d’une certaine maîtrise du sujet de la part de Doha. D’autant plus que les pressions commerciales exercées dans le même temps par les investisseurs saoudiens et émiratis en Turquie n’ont pas pu être converties en moyens de pression politique et diplomatique, bien au contraire.

Ainsi, en septembre, c’était au tour de Londres de céder à la QEAF, qui annonçait vouloir commander rapidement 24 Eurofighter Typhoon, pour un peu moins de 7 milliards d’euros. Alors que le Royaume-Uni semblait clairement soutenir la position saoudienne avant le début de la crise du Golfe, Doha a finement joué ses cartes commerciales, dans un subtil bras de fer avec Riyad. Le Qatar a en effet choisi de se doter de la dernière variante de l’appareil, la Tranche 3, qui comporte un grand nombre d’améliorations financées par Riyad, pour son compte et celui du Koweït. La QEAF a ainsi profité des hésitations des militaires saoudiens, qui tardent à commander 48 nouveaux Typhoon, pour se doter d’un excellent intercepteur, parfaitement adapté à la géographie du pays (5) et aux missions de défense de zone. Ce faisant, le Qatar s’est engouffré dans la porte laissée entrouverte par Londres qui, entre le Brexit et les atermoiements de Washington, cherche à regagner un peu d’influence au Moyen-Orient.

Une montée en puissance trop rapide ?

Ainsi, l’achat des Typhoon est un message politique et diplomatique en soi. Comme les autres contrats majeurs conclus depuis juin 2017, il met en avant l’inefficacité à long terme du blocus, et montre que le Qatar est loin d’être isolé sur la scène internationale. En se présentant comme un partenaire commercial plus conciliant que l’Arabie saoudite, et aussi bon payeur, le Qatar cherche à s’attirer les bonnes grâces de Londres, après celles de Paris, de Rome (6) et de Washington.

En décembre 2017, le Qatar a ainsi signé coup sur coup un nouveau contrat pour 12 Rafale EQ supplémentaires, assorti d’une nouvelle option, le contrat pour les 24 Eurofighter, et celui pour la vente des 36 F‑15QA. Sans compter les options, et si les Mirage 2000‑5 sont maintenus en service, la flotte de combat du Qatar passera rapidement d’une petite douzaine d’intercepteurs à une centaine de chasseurs modernes et polyvalents.

Doha fait donc feu de tous bords, pour multiplier les accords commerciaux à haute valeur politique et symbolique, mais aussi pour obtenir des cadences de livraisons très rapides, hors de portée d’un avionneur unique. Ces contrats confortent ainsi nettement la position du Qatar vis-à‑vis des autres pays du Golfe, leur rappelant qu’il développe rapidement les moyens de se défendre, malgré les sanctions économiques qui lui sont imposées, et que ses alliés sont exactement les mêmes que ceux de ses puissants voisins. Sur le plan diplomatique, à court et long terme, cette série d’achats majeurs est déjà en tous points une réussite pour Doha.

Sur le plan opérationnel et logistique, toutefois, la QEAF va au-devant de très lourds défis. Si le pays est riche, il n’est peuplé que de 2,6 millions d’habitants, dont 80 % de ressortissants étrangers. Son vivier de recrutement, tant pour les pilotes que pour les mécaniciens, est ainsi extrêmement réduit, d’autant plus que les forces terrestres et maritimes connaissent aussi une croissance rapide. Même en faisant appel à de la sous-traitance privée auprès de prestataires étrangers, il y a fort à parier que le taux de disponibilité de la future flotte de la QEAF restera assez faible, au moins durant les quinze prochaines années. Le manque de profondeur stratégique du petit émirat, centralisé autour de Doha, est un autre défi majeur, qui sera peut-être compensé par des déploiements dans des pays alliés, à l’instar de la force aérienne singapourienne.

Malgré toutes ces difficultés, la QEAF avance résolument vers la modernité. Après tout, rapportée au nombre de citoyens nationaux du Qatar, la taille de sa flotte de combat ne sera pas beaucoup plus impressionnante que celle des EAU, par exemple. Toutefois, tous les dollars du monde ne sauraient acheter une histoire militaire, des traditions d’escadre, ni la valeur des pilotes. Pour cela, la QEAF ne pourra compter que sur l’expérience et sur le temps. 

Notes

(1)  La formation des pilotes qataris consomme d’ailleurs une part importante du potentiel opérationnel de l’armée de l’Air, équivalente au déploiement « chasse » dans le Sahel.

(2)  Foreign Military Sales : le matériel militaire est acheté au gouvernement américain, qui se charge de le commander aux industriels concernés, et de l’expédier au pays client.

(3)  Voir à ce sujet notre article « Quelles munitions aériennes dans la lutte anti-A2/AD ?», Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 56, octobre-novembre 2017.

(4)  Faute de nouvelles commandes nationales, le maintien des chaînes de production du Typhoon et du F‑15 sont dépendantes des débouchés à l’exportation.

(5)  Voir à ce sujet notre article « Typhoon sur le Koweït », Défense & Sécurité Internationale, no 125, septembre 2016.

(6)  En accord avec sa politique de multiplication des appuis diplomatiques, le Qatar a choisi Fincantieri pour le renouvellement de sa marine, malgré le fort lobbying français.

Article paru dans la revue DSI n°134, « Aviation de combat : que veut le Qatar ? », mars-avril 2018.

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