Magazine Diplomatie

Hainan, l’île mystérieuse

Une ambition territoriale

Depuis 1949, la Chine populaire poursuit un même objectif : récupérer les territoires que les « Traités inégaux » imposés par les étrangers au XIXe siècle puis les défaites militaires lui ont fait perdre – le Xinjiang, le Tibet, Port Arthur, Hong Kong et Macao. Dans cet esprit, la Chine annexe progressivement depuis une trentaine d’années les îles qui jalonnent la mer de Chine, en privilégiant la force et au mépris du droit international, en prétendant y exercer sa souveraineté (5). L’intérêt de Pékin se focalise sur l’archipel des îles Spratleys (Nansha). L’objectif vise à déployer sur ces îles des capacités militaires, susceptibles d’interdire à toute marine étrangère d’approcher des côtes de la Chine, et le cas échéant s’assurer qu’elles ne pourront pas être en mesure de ravitailler l’île de Taïwan, sans devoir supporter de lourdes pertes humaines et matérielles. En termes militaires, il s’agit de l’application d’une doctrine dénommée A2/AD (anti-access/area denial) ou « interdiction de zone/déni d’accès » (6). La poldérisation de plusieurs îles de la mer de Chine, afin de construire des pistes d’atterrissage comme sur le récif de Fiery Cross, vise à assurer une meilleure surveillance de la zone et un soutien logistique aux bâtiments et aux aéronefs, notamment leur ravitaillement en carburant. Car les plus récents avions de reconnaissance et de surveillance de la Force aérienne de l’Armée populaire de libération, comme le Shaanxi KJ-2000, ont une autonomie de 5000 km, ce qui limite le temps de leur patrouille au-dessus d’une étendue vaste comme la mer de Chine, qui couvre une superficie de l’ordre de 3,5 millions de km2.

Situées à un millier de kilomètres des îles Spratleys, les installations militaires de l’île de Hainan constituent un appui précieux sur le plan logistique et opérationnel, avec notamment la base aérienne de Foluo.

Une île stratégique au service des ambitions territoriales de Pékin

Le Cap de Tianya Haijiao (littéralement, « le bout du ciel et de la mer »), situé à l’ouest de Sanya, est considéré comme le « Finistère » chinois. En croisant à son large, les marins peuvent admirer la statue de Guanyin, la déesse de la Miséricorde, érigée en 2005 et censée leur apporter protection dans ces eaux périlleuses. Au-delà s’étendent les vastes espaces maritimes de la mer de Chine – les côtes de la Malaisie sont à plus de 1600 km vers le sud –, par lesquels transitent près des trois quarts des hydrocarbures importés (pétrole et gaz naturel liquéfié) par la Chine, et plus des deux tiers de ses exportations de biens manufacturés.

À partir des eaux territoriales de la RPC, les missiles embarqués (7) à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Jin ne sont pas en mesure de frapper le territoire des États-Unis (à l’exception des îles Hawaï). La profondeur des fonds marins au large de Hainan explique l’intérêt porté à l’île, puisqu’en quelques heures, les submersibles peuvent atteindre des profondeurs qui les rendent indétectables aux systèmes électroniques de surveillance comme les sonars. Leur objectif est de se diriger vers le détroit de Luzon, qui sépare Taïwan des Philippines, pour atteindre en toute discrétion l’océan Pacifique. Selon les données bathymétriques (8) à une centaine de kilomètres au sud de l’île de Hainan, les fonds marins atteignent déjà 500 m, un seuil largement suffisant pour placer les sous-marins à l’abri des instruments de lutte anti-sous-marine. Comme le précise Hugues Eudeline à propos de Sanya, « la ligne de sonde des 200 mètres n’est qu’à 30 milles nautiques de la côte, celle des 500 mètres à 54 milles nautiques, ce qui permet au sous-marin de pouvoir plonger deux heures seulement après avoir appareillé » (9). Les brumes de chaleur, très fréquentes en été, comme le degré de salinité de l’eau et le nombre de navires commerciaux croisant en mer de Chine ajoutent une difficulté supplémentaire à la surveillance des sous-marins chinois.

L’effort que la RPC consent pour moderniser ses forces armées est incontestable, avec une augmentation régulière du budget de la défense (qui a été multiplié par près de six depuis 2000). Pour l’année 2016, les dépenses militaires de la RPC sont estimées à 215 milliards de dollars par le SIPRI, et la marine fait l’objet d’une attention toute particulière. La crise dans le détroit de Taïwan (entre juillet 1995 et mars 1996) a incité la Chine à améliorer ses capacités de projection navale, particulièrement contre les porte-avions américains. À l’époque, le déploiement de deux groupes aéronavals américains, autour du Nimitz et de l’Independence, avait ramené Pékin à résipiscence.

En janvier 2009, pour la première fois depuis le XVe siècle et les explorations maritimes de Zheng He au large des côtes de l’Afrique, des navires de guerre chinois sont entrés dans l’océan Indien, pour participer à la surveillance du golfe d’Aden. Selon les données de l’Institut international d’études stratégiques (IISS), la marine chinoise, qui est divisée en trois grandes flottes (10), compte une soixantaine de sous-marins dont quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Jin et cinq sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Certains de ces bâtiments (SNLE et SNA) ont comme principaux ports d’attache Longpo et Yulin, situés dans la baie de Yalong, sur la côte sud de l’île de Hainan, où est installée une station de démagnétisation (11). Le porte-avions Liaoning mouille également ici. Les informations relatives à ces installations navales sont rares et souvent contradictoires. Jusqu’au début des années 2000, les premiers SNLE, de type Xia, se contentaient de patrouiller principalement dans le golfe de Bohai, au large de leur base de Xiaopingdao, en application de la doctrine soviétique dite du « bastion » – qui consiste à sanctuariser les côtes d’un pays (comme la mer de Barents pour l’URSS), par l’installation de mines sous-marines et de capteurs.

La marine chinoise peut également compter sur le soutien des milliers de pêcheurs, qui assurent des missions de renseignement et de surveillance. Ils jouent un rôle essentiel dans la réaffirmation de la souveraineté de la RPC en mer de Chine, en naviguant régulièrement au large des îles contestées et en s’assurant de leur contrôle. En échange, ils reçoivent une aide matérielle pour moderniser leur équipement et être en mesure d’arraisonner les chalutiers vietnamiens ou philippins. Ces pêcheurs chinois constituent une partie des effectifs de la « milice maritime » (12) et ils furent en première ligne dans la plupart des affrontements récents en mer de Chine (le harcèlement contre le navire américain Impeccable en 2009, l’occupation de l’atoll de Scarborough revendiqué par les Philippines en 2012, ou encore les heurts avec le Vietnam lors de l’installation d’une plate-forme pétrolière dans ses eaux territoriales en mai 2014). La milice maritime a été constituée dans les années 1950, afin de surveiller les côtes du pays, menacées par les incursions des partisans du Kuomintang. À l’époque, la marine chinoise, par manque de moyens, est contrainte de réquisitionner des bâtiments civils. Distincte des gardes-côtes, cette force paramilitaire rassemble des hommes volontaires, ayant une formation militaire et des marins expérimentés, chargés par la force et la violence d’imposer la « pax sina » en mer de Chine. En visite à Qionhai en avril 2013, le président Xi Jinping rappelait que « les membres de la milice maritime devraient non seulement mener leurs activités de pêche, mais aussi collecter des informations et soutenir la construction des îles et des récifs » (13).

À propos de l'auteur

François Lafargue

François Lafargue

Docteur en géopolitique, docteur en science politique, professeur à Paris School of Business.

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, DSI (Défense et Sécurité Internationale), Carto et Moyen-Orient.

Dans notre boutique

Votre panier