Magazine Moyen-Orient

La non-émergence économique de l’Algérie : l’échec des réformes menées depuis 2000

Cependant, la politique de promotion de la PME a en réalité produit des effets ambivalents, avec, d’un côté, une croissance quantitative rapide des PME et, de l’autre, des indicateurs économiques enregistrant des résultats peu significatifs en matière de création de richesse ou de transformation structurelle de l’économie. Les avantages octroyés ont stimulé la création des PME puisque leur nombre sur la période considérée a été multiplié par plus de quatre, passant de 245 348 en 2001 à 1 060 289 en 2017, selon le ministère de l’Industrie et des Mines. Toutefois, cette réussite cache mal le maintien de faiblesses inhérentes au monde de la PME algérienne et, in fine, l’échec des politiques publiques ayant pour objectif de dynamiser et de consolider l’activité de l’entrepreneuriat modeste.

Ainsi, au premier semestre 2017, les PME privées sont constituées à 97,7 % de très petites entreprises (moins de 10 salariés), ce qui indique que le phénomène de création ne s’est pas accompagné d’une maturation du tissu de la PME. Or l’objectif primordial de transition vers une économie productive ne peut en aucun cas se réaliser si ne s’enclenche pas un processus de concentration, de passage de la petite à la moyenne entreprise, dont le nombre est dérisoire (3 196 en 2016). L’activité reste dominée par la production à petite échelle, le plus souvent à caractère familial et privé, essentiellement concentrée dans le secteur des services (50,6 %), de l’artisanat (22,9 %) et du BTPH (16,7 %).

L’industrie manufacturière, qui a constitué dans tous les pays émergents le moteur du développement économique, est sous-représentée (8,7 %). Enfin, l’inconsistance du monde de la PME, malgré le gonflement statistique récent, est révélée par l’indicateur de densité des PME, beaucoup plus faible en Algérie (25 pour 1 000 habitants) qu’à l’échelle internationale (45 pour 1 000).

Finalement, malgré les réformes et les capitaux dont il a pu bénéficier, le monde de la PME est demeuré peu consistant et, surtout, n’avait pas les reins assez solides pour supporter la lourde charge de l’industrialisation que les dirigeants algériens voulaient lui voir assumer. Sur le plan international, la stratégie industrielle des pays émergents (d’Asie et d’Amérique du Sud) a reposé de manière générale non pas sur une alliance des élites politiques avec les patrons de PME, mais avec les dirigeants des grandes entreprises, qui seuls disposent de l’étendue et de l’énergie suffisantes pour transformer radicalement les structures économiques traditionnelles.

La bourgeoisie industrielle prisonnière du carcan politique

Pour expliquer la non-émergence, certains spécialistes insistent sur les facteurs purement économiques comme l’attribution de projets d’infrastructures à des entreprises étrangères (effet d’éviction des entreprises nationales) ou l’absence de réforme structurelle du marché du travail, tandis que d’autres y voient des facteurs strictement politiques, telles la corruption généralisée ou la distribution clientélaire de la rente. S’il est indéniable que la non-émergence est un phénomène plurifactoriel, le blocage de la transition économique semble dépendre fondamentalement du conflit de basse intensité qui règne entre l’État et la classe des grands entrepreneurs industriels. Craignant au plus haut point le renforcement de cette bourgeoisie comme une menace pour ses intérêts et sa propre conversation, l’État algérien s’est doté d’un arsenal de mesures administratives pour réfréner son ascension et ses velléités d’indépendance. La faillite du projet d’émergence économique résulte de ce point de vue de la contradiction fondamentale de l’État qui mène des plans de développement tout en cherchant à contenir l’essor du secteur privé.

L’absence de stratégie économique cohérente et lisible apparaît ainsi comme la conséquence d’une stratégie politique qui vise à endiguer la croissance du privé, en particulier la catégorie des capitalistes industriels. Slim Othmani, dirigeant d’une grande société dans l’agroalimentaire, résume bien la situation : « L’acte d’investir est fortement handicapé par divers verrous clairement identifiés et qui, à ce jour, n’ont pas encore été levés » (1).

Dans l’ensemble des instruments de contrôle de l’entrepreneuriat, le Conseil national de l’investissement (CNI) est, comme le souligne Slim Othmani, un dispositif clé brimant l’essor de l’entreprise privée. Cet organe, réuni trimestriellement et présidé par le Premier ministre, donne son aval et décide des avantages accordés pour les investissements supérieurs à 5 milliards de dinars (environ 36 millions d’euros). De cette manière, le pouvoir politique peut réaliser un suivi rapproché du financement privé et agir pour limiter son rythme d’évolution global ou écarter des entrepreneurs récalcitrants ou politiquement peu « loyaux ». Ainsi, pour Ihsane El Kadi, le CNI a joué un rôle non négligeable au cours des dernières années dans la stagnation du secteur privé : « machine à coopter les soutiens, le CNI imprègne le rythme de croissance des investissements privés structurants en Algérie depuis la loi de finances de 2009 et le ralentit passablement » (2). D’autres dispositions administratives apparaissent tout aussi efficaces pour maintenir sous pression les grands entrepreneurs, comme les modalités opaques d’octroi des marchés publics ou l’accès sélectif au ­financement des banques publiques. Enfin, les pouvoirs publics peuvent entraver l’activité des entreprises en leur refusant les licences d’importation pour l’acquisition de matériel ou tout simplement en bloquant la marchandise à son arrivée dans les ports du pays. C’est ce type de mesure politico-administrative qui a été prise contre la plus grande société algérienne, le groupe agroalimentaire Cevital. Le PDG, Issad Redrab, connu pour son opposition politique à l’establishment, rencontre régulièrement des difficultés administratives pour mener à bien ses investissements. La dernière contrariété en date est le blocage depuis mars 2017, sur l’ensemble des ports algériens, des conteneurs chargés d’équipements destinés à une usine de trituration de graines d’oléagineux. Ainsi, il existe une véritable supervision politique des opérations essentielles qui déterminent l’activité des grandes entreprises, supervision permettant de coopter ou d’évincer les patrons d’un côté et de limiter l’essor global du secteur privé de l’autre.

Les formes structurelles de blocages politiques

Les obstacles que le pouvoir politique dresse contre l’essor d’une bourgeoisie industrielle tiennent tout autant aux mesures adoptées qu’à celles qu’il n’a pas prises, à sa force de frappe administrative qu’à son inertie en matière de réformes structurelles. Il était nécessaire d’accompagner le financement des infrastructures de règles visant à transformer l’environnement macroéconomique pour le rendre plus propice aux investissements. Si la création des infrastructures publiques tend à améliorer la profitabilité des entreprises, les autres conditions de l’environnement économique et institutionnel ont joué en sens contraire et annulé les effets potentiellement positifs d’une telle politique. Parmi les divers éléments qui impactent négativement la rentabilité du capital privé, c’est sans doute la faible employabilité du capital humain et l’inexistence de travailleurs hautement qualifiés qui ont joué le plus grand rôle, conséquence de l’absence de modernisation du système scolaire. En outre, la dégradation de l’offre de formation depuis la fin des années 1980 a pesé lourdement sur la capacité des entreprises à innover, d’autant plus qu’aucune politique publique sérieuse n’est venue encourager la recherche scientifique. À l’image du système scolaire, c’est l’ensemble des institutions publiques qui, faute de réformes, limitent l’essor du capitalisme algérien et son adaptation aux exigences du marché international.

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