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Les grandes ruptures dans l’histoire moderne du commerce mondial

Ces institutions et ces règles ont facilité la libéralisation progressive des échanges commerciaux en faisant tomber les obstacles tarifaires et quantitatifs entre 1947 et les années 1970. L’angle mort le plus important à apparaître dans les années 1950 et 1960 est évidemment relié à la question des inégalités dans l’échange. En effet, l’échange « libre » bute contre la structuration de l’échange par les acteurs dominants au sein des sociétés, et les niveaux de développement inégaux des forces productives. Les pays en développement ont réclamé des règles commerciales plus favorables à leur développement, des préférences sur le plan de traitement différencié, pour rétablir les termes de l’échange et instaurer un nouvel ordre économique international. De nos jours, cet agenda demeure présent pour de nombreux pays, malgré l’émergence du Japon, des tigres asiatiques et, plus récemment, de puissances économiques comme la Chine, qui se proclame championne du libre-échange tout en conservant un strict contrôle étatique de sa stratégie commerciale [voir l’entretien avec J.-F. Di Meglio p. 60].

Trois transformations profondes ont eu un effet prégnant sur le système économique international à partir des années 1970. Le premier changement est lié à la chute du système de Bretton Woods, alors que les principaux échanges monétaires internationaux ne sont dorénavant plus fondés sur le maintien de taux des changes fixes et prévisibles, en conséquence de la décision des États-Unis de laisser flotter sa devise, tournant ainsi le dos à sa convertibilité en or [voir l’analyse de D. Paviot p. 94]. L’objectif de stabilité et le principe de solidarité céderont la place à l’objectif de compétitivité et au principe de libre concurrence sur les marchés monétaires. Cette décision se répercutera sur l’ensemble des secteurs de la vie économique.

Le deuxième changement est l’élargissement du champ des règles commerciales aux obstacles non tarifaires avec, en premier lieu, une ouverture à la réglementation des mesures antidumping et des subventions, pour ensuite s’engager à légiférer sur des enjeux aussi variés que les droits de propriété intellectuelle, les normes et standards, les mesures affectant les investissements, parmi plusieurs autres.

La mondialisation constitue la troisième et plus profonde mutation du système économique mondial [voir l’analyse de G.-P. Wells p. 12]. Elle s’enracine dès les années 1960 et 1970 pour projeter les firmes multinationales au premier plan et en faire aujourd’hui des vecteurs structurants des flux du commerce et de l’investissement [voir l’analyse de M. Rioux p. 20]. Les principaux échanges ne s’effectuent pas tant entre États qu’entre grandes firmes de dimension mondiale. Ces dernières organisent non seulement le commerce, mais aussi la production sur la base de chaînes de valeur globales intégrant des composantes (biens et services) qui mettent en réseaux les pays et structurent leurs relations économiques. Ces grandes entreprises détiennent d’ailleurs un ascendant considérable qui les positionne sur les marchés en tant que puissance monopolistique.

Les transformations du commerce

Dans les années 1990, le monde du commerce est marqué par l’émergence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en tant qu’institution multilatérale régissant le système commercial avec des règles ambitieuses. Elle apparaît d’ailleurs dans un contexte où le système soviétique est en ruine et où les pays en développement suivent les trajectoires de la libéralisation économique. Le commerce et le système multilatéral semblent s’être solidement enracinés. Mais si l’OMC innovait à plusieurs points de vue, notamment avec un règlement des différends entre les Parties, elle apparaît aussi comme une organisation qui est rapidement sclérosée par une contestation croissante de ses socles fondamentaux et par une mondialisation débridée qui fait fi des règles environnementales et sociales planétaires [voir le focus de G. Dufour p. 18].

De nos jours, la mondialisation et les défis de régulation des interconnexions politiques dans un contexte de rivalité multipolaire et de transformations structurelles liées aux changements technologiques et leurs impacts sur les flux de commerce et d’investissements internationaux sont des questions nouvelles qui restent sans réponses collectives. Les chaînes de production et d’approvisionnement traversent les frontières, alors qu’avec le développement du commerce électronique, la production se dématérialise et se déterritorialise.

Simultanément, de grands partenariats transrégionaux d’une ampleur inédite prennent forme. La dynamique d’interconnexion des économies permet de comprendre, sur le plan commercial, l’importance nouvelle des partenariats qui se négocient à la grandeur de la planète, mettant en exergue les modèles traditionnels d’intégration transatlantiques, avec le basculement vers l’Asie en corollaire, alors qu’émerge une nouvelle dynamique, soit celle de l’interrégionalisme. Les pays émergents, notamment les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), mais également des pays d’Afrique, se positionnent face à ces reconfigurations économiques, juridiques et politiques mondiales. De son côté, la Chine soutient le développement d’un Partenariat économique régional global (RCEP) qui regroupe les dix pays de l’ASEAN et six pays d’Asie-Pacifique [voir l’analyse d’É. Mottet et P. Huang p. 48]. Quant à la Russie, elle cherche à consolider son influence au sein de l’Union économique eurasiatique et à coordonner ses actions avec la Chine.

Les accords commerciaux et de partenariats sont de véritables plaques tectoniques dans la gouvernance mondiale, qui semble de plus en plus s’éloigner du multilatéralisme, avec tous les risques de fragmentation et de conflits que cela comporte [voir l’analyse de C. Deblock p. 31]. Dans la foulée de ces partenariats, il ne s’agit pas tant de faciliter les échanges, mais d’assurer une fluidité internationale et une interopérabilité technique et normative des systèmes de production. On assiste à l’approfondissement de la mondialisation à travers la mise en interaction des espaces économiques, juridiques, sociaux et politiques, afin de les rendre interopérables. Paradoxalement, le système commercial multilatéral semble être en panne et ne peut proposer des solutions à ces nouveaux défis.

Si les défis de coopération sont de taille, les incertitudes et les risques de désintégration de l’économie mondiale sont très réels. Et dans un monde multipolaire où les États-Unis ne font plus figure de proue face à l’Asie montante, les puissances privées telles que Google, Amazon, Apple ou Facebook [voir l’analyse de H. Loiseau et D. Tchéouali p. 24] nous rappellent un certain empire Rockefeller du début du XXe siècle et ne peuvent qu’amplifier les incertitudes et les risques de désordre mondial.

Les structures et les réseaux économiques transnationaux déployés par les entreprises multinationales – voire mondiales – qui traversent les systèmes politiques territorialisés ne manquent pas de renverser les relations d’autorité entre les grandes unités économiques et les entités politiques. Cela accroît la rivalité entre les espaces nationaux ou régionaux qui cherchent à tirer leur épingle du jeu, tout en ayant perdu d’importants leviers de régulation économique. Les risques de concurrence entre les régions du monde sont alors exacerbés par les fracturations découlant de la concurrence entre les systèmes économiques et les systèmes politiques.

À propos de l'auteur

Erick Duchesne

Erick Duchesne

Professeur titulaire de science politique à l’Université Laval et chercheur au Centre d’études pluridisciplinaires en commerce et investissement internationaux (CEPCI).

À propos de l'auteur

Michèle Rioux

Michèle Rioux

Professeure titulaire de science politique à l’Université du Québec à Montréal et directrice du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CEIM).

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