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La démocratie indienne malade de son « hindouité »

On décompte principalement quatre grands « combats » des fondamentalistes hindous qui visent indirectement principalement la communauté musulmane. Le premier, c’est le combat autour des vaches sacrées mené par le Bhartiya Gau Raksha Dal (« organisation indienne de protection des vaches », dans les faits, une organisation d’extrême-droite nationaliste hindoue). En 2017, la plupart des États indiens ont rendu quasiment impossible l’abattage des bovins (déjà très régulé dans ce pays où la vache est un animal sacré) et la consommation de viande bovine. La grande majorité des travailleurs de l’industrie bovine en Inde étant musulmane, c’est une façon indirecte de viser cette communauté, et d’imposer un régime alimentaire conforme à l’orthodoxie hindoue. Selon moi, cette initiative des gouvernements étatiques a pour objectif de miner le pouvoir économique de la communauté musulmane qui était en charge de cette importante industrie de viande bovine. Avant 2017, l’Inde était parmi les premiers exportateurs de viande bovine au monde. De plus, il y a énormément de sous-industries liées à l’élevage bovin, notamment la tannerie. Le nombre de tanneurs de peau était trois fois plus important que celui des travailleurs de l’industrie bovine pour la production de viande. Une fois encore, ces tanneurs sont soit des musulmans, soit des personnes appartenant aux basses castes, des dalits ou « intouchables ». On voit là que le BJP, le VHP et le RSS militent pour les valeurs non seulement hindoues, mais aussi dans l’intérêt des castes supérieures. Ces mesures visent des catégories de la population qui appartiennent à des couches de la société exclues par le parti actuellement au pouvoir. De plus, bien que le gouvernement Modi ait finalement renoncé, en novembre 2017, à généraliser l’interdiction de l’abattage des bovins sous la pression de la justice, les milices paramilitaires poursuivent leur action. Elle patrouillent partout dans le pays et lorsqu’elles trouvent de la viande de vache dans le réfrigérateur ou des camions qui transportent de la viande bovine, elles arrêtent les gens, les malmènent et les médias indiens ont même reporté plusieurs incidents au cours desquels les interpellés ont littéralement été lynchés sur place, dans leur maison ou bien sur la route. L’idéologie hindutva se propage et s’insinue dans toutes les régions du pays.

Le second combat des fondamentalistes a trait à la moralité. Les « bataillons anti-Romeo », sorte de police de la moralité, groupes informels associés avec le VHP ou le RSS, vont s’assurer que les comportements des jeunes couples sont en accord avec la culture hindoue traditionnelle : on ne se tient pas par la main dans la rue, on ne se donne pas de baiser dans la rue, on ne s’envoie pas de carte de Saint-Valentin (matérialisation de l’impérialisme de la culture occidentale), on ne fréquente pas quelqu’un d’une autre caste…

Le troisième combat, assez proche de celui-ci, est mené par les anti-« love jihad ». Les membres des différentes factions du Sangh Parivar considèrent que les hommes musulmans cherchent à se marier avec des femmes hindoues pour les convertir, que ces couples mixtes relèvent nécessairement d’une stratégie de conversion et ne peuvent pas reposer sur un amour véridique. Leurs milices visent donc prioritairement les couples associant un homme musulman et une femme hindoue, qu’ils vont chercher à intimider, pour faire en sorte de briser leur relation. Dans les dernières années, on recense plusieurs incidents graves au cours desquels de tels couples (ou bien l’un des membres du couple) ont été assassinés.

Un quatrième combat, le Ghar Wapsi (« retour à la maison »), concerne les conversions à l’hindouisme. Il faut rappeler que la majorité des États indiens détiennent des lois anticonversion, élaborées à l’origine dans le but de prévenir les conversions forcées vers le christianisme. L’État de l’Orissa (désormais Odisha) fut le premier à adopter une telle loi en 1967. Plusieurs de ces lois sont contestées devant les tribunaux par différentes églises et regroupements chrétiens. Mais les milices ghar wapsi arpentent les campagnes indiennes pour convertir des villages entiers de musulmans et chrétiens à la religion hindoue, en échange de 50 kg de riz ou de lentilles. Bien que ces pratiques soient censément interdites par les lois, elles ne sont pas considérées comme des conversions en tant que telles par ces groupes extrémistes, parce que ces musulmans ou chrétiens étaient auparavant – il y a 10, 15, 20 générations – hindous. Ils considèrent donc qu’il s’agit d’un « retour à la maison », d’une reconversion à leur religion d’origine. On voit comment, ainsi, l’application des lois se fait selon deux poids, deux mesures, interdisant les conversions « intéressées » vers l’islam ou le christianisme, mais permettant de telles conversions vers l’hindouisme. « L’humanité entière n’était-elle pas elle-même complètement hindoue lors de l’âge d’or de cette tradition ? », suggèrent plusieurs.

Comment la communauté musulmane réagit-elle à ces attaques et persécutions ?

La communauté musulmane est profondément affectée par ces réformes menées par les groupes d’extrême droite, d’autant plus que le gouvernement Modi ne condamne pas explicitement les violences, ne tente pas de calmer le jeu. C’est cela qui est dangereux.

Mais, bien que très importante en nombre, la communauté musulmane est minoritaire et minorisée, de plus en plus marginalisée. En 1947, parmi les musulmans alors présents en Inde, ce sont (schématiquement) les plus aisés et les plus éduqués qui sont partis pour le Pakistan, ceux qui « avaient le plus à perdre ». Les figures de proue de la communauté musulmane, l’élite musulmane indienne s’est ainsi déplacée vers le Pakistan ou d’autres pays à la suite de l’indépendance. C’est pourquoi, si l’on regarde le profil socio-démographique de la communauté musulmane indienne, on constate que le niveau d’éducation de ceux-ci, leur statut économique et leur présence sur la scène politique fédérale et étatique sont de loin inférieurs à ceux des hindous. Cela nourrit un ressentiment très fort chez les musulmans, accompagné d’un sentiment d’impuissance.

Certes, en 2014, un nouveau parti politique s’est créé à Delhi, le Aam-Admi (littéralement, « Nous, le peuple »). C’est un parti qui se veut le défenseur de la bonne gouvernance (anti-corruption) et le porte-parole des classes populaires ; il n’a aucune plate-forme religieuse et est plus représentatif des basses castes et basses classes et très conscient des enjeux agricoles – rappellons-le, l’Inde est à 70 % rurale. Ce parti émergent – créé en 2012 mais qui a remporté les élections législatives du Territoire de la Capitale Nationale (Delhi) en 2016 – s’efforce de se structurer pour pouvoir peser sur les élections générales de 2019. Mais je ne pense pas qu’il sera déjà en mesure de concurrencer à l’échelle du pays les deux grands partis que sont le BJP et le Congrès.

À propos de l'auteur

Mathieu Boisvert

Mathieu Boisvert

Professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) et directeur du Centre d’études et de recherche sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS/UQÀM).

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