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La démocratie indienne malade de son « hindouité »

Où situeriez-vous désormais le curseur entre facteurs religieux, politiques, ethniques, de caste et économiques favorisant les tensions intercommunautaires en Inde ?

Le facteur religieux est central. Que ce soit vis-à-vis des musulmans ou des chrétiens, mais aussi vis-à-vis des basses castes, car ce sont des pratiques de ces gens-là qui sont contestées, ces pratiques qui ne sont pas en lien avec l’orthodoxie hindoue telle que véhiculée par le Sangh Parivar. Cependant, la problématique n’est bien sûr pas uniquement religieuse. Elle se décline également selon les appartenances de classes, de castes, régionales et linguistiques. Le vecteur religieux est utilisé pour faire valoir les intérêts de classes sociales particulières, les classes sociales élevées hindoues. Le religieux est ici instrumentalisé.

Pourtant, l’Inde est une république laïque, ainsi que le prévoit toujours le premier paragraphe de sa Constitution. Et après l’indépendance, Jawaharlal Nehru mènera une réelle politique de pays non-aligné, contre le colonialisme, souhaitant également une gestion harmonieuse des différentes communautés à l’intérieur des frontières étatiques. Mais il y a une très forte pluralité linguistique et culturelle en Inde : on compte 22 langues officielles, sans même parler des dialectes, et le français est plus proche du hindi que le hindi n’est proche du tamoul, la langue parlée dans le Tamil Nadu (Inde du Sud). Le facteur religieux vient encore complexifier cette mosaïque de communautés. Politiquement, selon les orientations partisanes des États de l’Inde, le facteur religieux va être instrumentalisé de différentes façons.

À l’approche du scrutin législatif de 2019, la popularité du parti du Premier ministre, le Bharatiya Janata Party (BJP), ne semble pas contredite. Faut-il s’attendre à un embrasement plus massif ?

En effet, la popularité de Monsieur Modi est de plus en plus grande, et les électeurs se détournent du Parti du Congrès – perçu comme étant corrompu. Si le BJP remporte à nouveau massivement les élections comme en 2014, les années qui suivront seront fort difficiles pour les minorités – musulmanes, chrétiennes, basses castes et dalits.

Personnellement, je crains que si le BJP est reconduit en 2019, le climat politique interne en Inde change de façon drastique et que les tensions intercommunautaires augmentent de façon considérable dans les cinq années à venir. Des journalistes contemporains indiens sont très conscients de la situation et très actifs sur la scène publique. Ils font entendre leur opposition. Mais ils deviennent très vite la cible des groupes d’extrême droite. Sur Internet circule une liste noire de journalistes considérés comme étant des traîtres à la nation, même si ce n’est pas tout à fait formulé ainsi. On pense notamment à Arundhati Roy, célèbre activiste de l’écologie, des droits humains et de l’altermondialisme, qui vient de publier en 2017 son second roman, The Ministry of Utmost Happiness (publié en français sous le titre Le Ministère du Bonheur Suprême, chez Gallimard). Elle y fait un portrait très critique de la scène politique contemporaine en Inde. Mais bien entendu, elle fait très attention de ne nommer personne explicitement, parce qu’elle craint pour sa vie. En 2017, la journaliste Gauri Lankesh – activiste féministe et anti-caste – a été assassinée devant son domicile.

En outre, les groupes d’extrême droite bénéficient souvent d’une impunité judiciaire révoltante. Au-delà de l’atrocité des crimes, les affaires de viol qui font la une des journaux viennent tristement corroborer ces dires. En 2017, une jeune fille de 17 ans aurait été violée en Uttar Pradesh par Kuldeep Singh Sengar, membre BJP de l’assemblée législative de l’État. La police n’a accepté d’enregistrer la plainte qu’au printemps 2018, après que la jeune fille eut tenté de s’immoler par le feu devant la résidence du chief minister de l’État et que son père fut mort, emprisonné alors qu’il avait voulu porter plainte pour sa fille. En janvier 2018, au Cachemire indien (seul État du pays à majorité musulmane), une fillette appartenant à une communauté de bergers musulmans nomades aurait été violée par plusieurs hommes hindous.

Là encore, des hindous ont tenté d’empêcher la police d’enregistrer les charges contre les hommes impliqués dans l’événement. Qui plus est, deux ministres du BJP ont participé à des manifestations organisées en soutien aux accusés. Dans les deux cas, le gouvernement central a tardé à prendre les choses en main, et ne l’a fait que sous la pression internationale. C’est ce qui est aussi inquiétant que choquant : les hindous des classes supérieures sont à la fois privilégiés par le système judiciaire et défendus par la société, quelle que soit l’atrocité des crimes dont ils sont soupçonnés. La radicalisation générale de la société indienne, d’une part, et l’emprise des groupes d’extrême droite, qui s’arrogent le pouvoir et bénéficient d’une impunité révoltante, est extrêmement effrayante et ne laisse rien présager de bon pour l’avenir de cette grande démocratie : si le BJP était reconduit au pouvoir au printemps 2019, fortifié par cette deuxième victoire successive, son agenda hindou et faciste pourrait devenir plus explicite.

Propos recueillis par Nathalie Vergeron, le 2 juin 2018

Légende de la photo en première page : Des opposants arborent le portrait de Yogi Adityanath, nouveau Chief minister de l’Uttar Pradesh, à Calcutta, le 1er avril 2017. Début 2017, ce religieux, fondateur du Hindu Yuva Vahini, une organisation véhiculant la vision suprémaciste hindoue, extrême parmi les extrêmes, a été choisi à la surprise générale par le BJP, parti de Narendra Modi, pour diriger l’Uttar Pradesh, qui, avec plus de 200 millions d’habitants, est le plus peuplé de l’Inde et comprend environ 18 % de musulmans. (© Shutterstock/Saikat Paul)

Les religions en Inde
Article paru dans la revue Diplomatie n°93, « Guerres de religion : mythe ou réalité ? », juillet-août 2018.

À propos de l'auteur

Mathieu Boisvert

Mathieu Boisvert

Professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) et directeur du Centre d’études et de recherche sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS/UQÀM).

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