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La mer Rouge peut-elle s’embraser ?

Les problèmes clés de la société saoudienne, que sont l’absence de formation et de culture du travail, la corruption des élites prébendières ou le manque de légitimité politique et religieuse de sa caste dirigeante, ne seront pas pour autant réglés et risquent au contraire d’être exacerbés par ces projets déconnectés de la réalité locale.

La mer Rouge centrale, un pont convoité entre le monde arabe et l’Afrique

Au centre de la mer Rouge, les enjeux ne sont plus directement liés à la maîtrise du Moyen-Orient ou au contrôle de la voie maritime entre Méditerranée/golfe d’Aqaba et océan Indien. Les facteurs de conflit y sont plutôt dus à des causes anciennes, locales souvent, mais bien vivaces dans l’esprit des populations concernées. Cette zone est apparemment un ventre mou géostratégique, puisqu’elle n’est occupée que par une base aéromaritime en sommeil, celle de Ras Banas, l’antique Bérénice, dans la partie la plus au sud du littoral égyptien, où l’aviation américaine dispose de droits d’usage. À quelque distance de celle-ci, le triangle de Halaïb est un territoire contesté entre l’Égypte et le Soudan. Si cette querelle resurgit régulièrement, comme un baromètre de la tension entre les deux pays, ceux-ci ne sont pas désireux de s’engager dans un conflit armé pour le territoire.

En revanche, la concession en décembre 2017 de la gestion de l’île soudanaise de Souakin à la Turquie pour 99 ans – dans le cadre d’un vaste accord commercial – constitue un geste de défi à l’égard de Riyad… et du Caire, même si l’objet affiché n’est que la rénovation du site historique. Rappel de l’époque pas si lointaine où l’Empire ottoman régnait sur les rives de la mer Rouge et, peut-être, mise en cause implicite de la tutelle des Saoud sur les Lieux saints de l’Islam, tandis que le soutien de la Turquie aux Frères musulmans s’inscrit dans le cadre d’une rivalité à multiples facettes entre Le Caire et Ankara (6), qui rejoint en cela l’alliance de Khartoum et de Doha.

En effet, cet accord a précédé la signature en mars 2018 d’un prêt de 4 milliards de dollars entre Khartoum et Doha, destiné à la rénovation du port de Souakin (7). Une somme qui peut paraître démesurée par rapport à l’ampleur du projet et un véritable chiffon rouge pour Riyad et ses alliés qui cherchent à soumettre le Qatar depuis juin 2017. Cet accord s’articule en effet au projet de la Turquie, alliée du Qatar. Peu importe finalement que le Soudan ait ensuite fait mine de reculer, tant vis-vis de l’Égypte en manifestant son désir de régler pacifiquement le différend de Halaïb qu’en réitérant son engagement militaire dans la coalition saoudo-émirienne au Yémen. Khartoum tient deux fers au feu, et l’axe Khartoum-Doha, scellé depuis l’arrivée au pouvoir de la junte islamiste en juin 1989, pour prendre l’Arabie saoudite en tenaille et tenir l’Égypte en respect, fonctionne toujours.

La dimension économique de cet axe ne doit pas non plus être négligée, puisque Souakin est une porte d’entrée possible vers le Sahel africain, reprenant ainsi l’antique route des pèlerins depuis les rives du Sénégal jusqu’à La Mecque, alors que les engagements qatariens comme turcs sur le continent noir sont en augmentation rapide (8).

Pour l’instant, la marine saoudienne est modeste et rien n’indique qu’elle puisse se renforcer dans un avenir proche, faute non pas de moyens, mais de tradition maritime, et les forces militaires de son allié émirien, qui poursuit des buts de guerre différents de ceux du prince Mohamed bin Salman, sont encore éloignées de cette zone de tension.

De Bab el-Mandeb au golfe d’Aden, premières passes du jeu de go

C’est au sud, de part et d’autre du détroit de Bab el-Mandeb, que commence la partie stratégique la plus complexe. À Djibouti, la France a dû céder le camp Lemonnier à son allié américain, qui y a installé en 2003, le QG de l’AFRICOM/Corne de l’Afrique dont les opérations visent le continent africain, mais la marine américaine n’a pas d’ancrage permanent dans la mer Rouge. Il en va de même pour la Russie, qui a perdu au tournant des années 1990 ses bases d’Aden et de Berbera, mais qui n’a pas manifesté l’intention de revenir dans la région, bien que sa préoccupation stratégique constante soit de se ménager un accès aux mers chaudes.

La lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes au début des années 2000 a été l’occasion pour plusieurs autres marines d’obtenir des facilités à Djibouti : la Chine y a établi en 2017 sa première base maritime outre-mer, précédée par le Japon (2011) et l’Arabie saoudite.

Aujourd’hui, dans le cadre de l’affrontement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, par Yémen interposé, ce sont les puissances régionales qui se sont engagées dans une course de vitesse pour la conquête de postes avancés sur les rives du détroit de Bab el-Mandeb et du golfe d’Aden.

Les Émirats arabes unis, les premiers, se sont assuré le contrôle des ports en eau libre sur l’océan Indien : Mukalla et Zinjibar au Hadramaout, Hadibu – ancienne base soviétique – sur l’île de Socotra et Aden aux dépens des Saoudiens, qui poursuivent le même objectif, mais sont aux prises avec la rébellion houthiste dans le Nord-Ouest du Yémen. Quant aux Omanais, ils y voient une menace d’encerclement et de concurrence pour leur hub transocéanique de Raysut, au Dhofar (9). Les Émiriens ont également acquis des points d’appui solides sur la côte africaine : Assab, dans le Sud de l’Érythrée, est devenu depuis 2015 la base arrière de leur engagement au Yémen ; Berbera, porte d’entrée du Somaliland (non reconnu par la communauté internationale) et de l’Éthiopie (en forte croissance économique) ; et enfin en Somalie, où ils assurent désormais la formation de l’armée nationale (10).

Derrière la guerre contre les ambitions régionales iraniennes se profilent donc d’autres rivalités économiques et stratégiques entre alliés du Conseil de coopération du Golfe, qui pourraient bien un jour se muer en confrontations. Dans le camp adverse se jouent d’autres ambitions : la Turquie a en effet obtenu fin 2016 une zone franche dans le port de Djibouti, ainsi qu’une base militaire en Somalie en septembre 2017 (11).

À propos de l'auteur

Marc Lavergne

Marc Lavergne

Directeur de recherche (CNRS), Équipe Monde Arabe et Méditerranéen (EMAM), laboratoire CITERES, Université de Tours. Auteur de www.marclavergne.unblog.fr.

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