Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

La mer Rouge peut-elle s’embraser ?

Quelles perspectives ?

Le jeu de go sur la mer Rouge n’est donc pas près de s’achever : les acteurs mettent leurs pions en place, et les conflits actuels, comme celui du Yémen – où s’illustrent l’incompétence et l’inconséquence des puissances occidentales – en masquent d’autres à venir. La confrontation majeure, entre l’Iran d’un côté, les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël de l’autre, cache les volontés d’acteurs émergents ou de puissances régionales d’affirmer des prétentions que ne contrôlent plus les grandes puissances. Israël, naguère obsédé par la crainte de voir la mer Rouge se transformer en un « lac arabe », reste prudemment derrière ses nouveaux alliés, l’Égypte et l’Arabie saoudite, et d’autres plus anciens, comme l’Éthiopie et l’Érythrée. Ceux-ci d’ailleurs se réconcilient, ce qui offre des perspectives de développement à tous les ports de la région, de Port-Soudan à Mogadiscio, voire à Lamu au Kenya. Parmi les grandes puissances, la France, malgré ses bases navales d’Abou Dhabi et de Djibouti, est empêtrée dans une politique régionale purement mercantile, la Grande-Bretagne est absente, et les États-Unis restent à distance, avec leur point d’appui primordial de Diego Garcia, au milieu de l’océan Indien. La Chine et la Russie portent plutôt leur attention sur les théâtres voisins que sont l’Afghanistan et à l’Asie centrale, dont l’accès se fait par les ports qui s’échelonnent de Chabahar à Gwadar, sur la côte nord du golfe d’Oman.

La mer Rouge peut-elle s’embraser ? Au nord, les projets de développement, portés par des pays d’envergure, devraient apporter des perspectives de paix et de croissance, mais ils sont porteurs de contradictions au sein même de leur territoire national ; au centre, des provocations nourries de vieilles rancunes peuvent engendrer des opérations de déstabilisation réciproques. Mais c’est surtout au sud, où la piraterie qui a défrayé la chronique a disparu, que de nouveaux venus comme les Émirats arabes unis et la Turquie peuvent se mesurer en s’imposant auprès des pays riverains fragiles, voire faillis. Ce qui conduit à s’interroger sur le retrait ou l’absence des grandes puissances maritimes, pourtant le mieux à même de garantir la paix et la sécurité de cet axe majeur du commerce mondial.

Lutte d’influences autour de la mer Rouge

Notes

(1https://en.wikipedia.org/wiki/Suez_Canal_Area_Development_Project

(2) Comme l’a montré la destruction d’un avion commercial russe au départ de Charm el-Cheikh en octobre 2015, revendiquée par l’organisation État islamique-Province du Sinaï (https://www.bbc.com/news/world-middle-east-34687139).

(3https://www.thetimes.co.uk/article/egypt-backs-plan-for-red-sea-megacity-89j553xhz

(4https://www.lemonde.fr/smart-cities/video/2017/11/17/neom-la-megalopole-du-futur-dont-reve-l-arabie-saoudite_5216675_4811534.html ; https://kawa-news.com/technologie-redessine-paysage-saoudien ; voir également le site /https://www.youtube.com/watch?v=9poktcfWi6Q consulté le 5 juillet 2018.

(5https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/neom-ou-en-est-le-projet-fou-a-500-milliards-de-dollars-du-prince-heritier-d-arabie-saoudite_579460

(6http://www.rfi.fr/afrique/20180110-ile-suakin-tension-soudan-egypte-turquie-base-militaire

(7) « Sudan, Qatar discuss implementation of Suakin Port project », Sudan Tribune, 15 mai 2018 (http://www.sudantribune.com/spip.php?article65407).

(8https://www.dailysabah.com/economy/2018/02/28/turkeys-africa-initiative-sees-six-fold-rise-in-trade-with-continent et http://www.middleeasteye.net/columns/emir-qatar-tours-west-africa-amid-gulf-crisis-1976210982

(9) Cette stratégie impulsée par Abou Dhabi pourrait également affecter le hub global de Djebel Ali, qui dépend de Dubaï, mais est handicapé par sa situation à l’intérieur du Golfe. Elle reflète ainsi la politique d’Abou Dhabi d’affirmation de sa primauté politique et économique au sein de la fédération de Émirats arabes unis au détriment de Dubaï depuis la crise financière de 2008.

(10https://ahvalnews.com/uae/uae-train-security-forces-somaliland

(11https://ahvalnews.com/red-sea/turkey-being-drawn-red-sea-power-struggle

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°46, « Mers et océans : Géopolitique & Géostratégie », août-septembre 2018.

Légende de la hoto ci-dessus : Visite du président turc au Soudan en décembre 2017. À l’occasion de cette rencontre, les autorités soudanaises ont concédé la gestion de l’île de Suakin pour 99 ans à la Turquie contre des promesses d’investissements et de coopération militaire. Si l’accord a suscité de vives inquiétudes en Arabie saoudite et en Égypte, l’annonce du Qatar – qui accueille également une base militaire turque – d’investir 4 milliards de dollars sur l’île de Suakin semble illustrer un basculement des alliances régionales. (© mfa.gov.tr)

À propos de l'auteur

Marc Lavergne

Marc Lavergne

Directeur de recherche (CNRS), Équipe Monde Arabe et Méditerranéen (EMAM), laboratoire CITERES, Université de Tours. Auteur de www.marclavergne.unblog.fr.

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