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La guerre de Sept Ans (1756-1763) et la naissance d’un nouvel ordre mondial

L’Amérique a été conquise en Allemagne, a déclaré Pitt à l’issue des hostilités. Cette boutade n’a rien d’une plaisanterie. À maints égards, l’Angleterre a été sauvée d’un désastre par l’ouverture d’un nouveau front situé en Europe. Cette guerre d’Allemagne est la conséquence inattendue d’un bouleversement diplomatique de première importance que l’historiographie a retenu sous l’appellation de Renversement des Alliances.

Séisme diplomatique : le Renversement des Alliances

Quand éclate la guerre dans le Nouveau Monde, le système européen s’articule toujours sur la vieille inimitié franco-autrichienne dont les origines remontent au XVIe siècle. Le dernier conflit en date, la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), a, pour la énième fois, mis aux prises la maison de Bourbon et celle de Habsbourg. Cette dernière a vu sa riche province de Silésie conquise par un jeune prince qui, dès son accession au trône en 1740, s’est mis à jouer les trouble-fête dans les relations internationales : Frédéric II de Prusse.

La montée en puissance de la Prusse, qui modifie profondément l’équilibre des forces au centre de l’Europe, est la cause première du Renversement des Alliances. À Vienne, l’Impératrice-Reine n’a pas renoncé à recouvrer la Silésie. Pour y parvenir, Marie-Thérèse estime qu’il faut tirer un trait sur près de trois siècles de tradition diplomatique. Seul l’appui de la France permettrait à l’Autriche de reconquérir cette province. À la fin de l’été 1755, le chancelier Kaunitz donne ordre à son représentant en France d’ouvrir des pourparlers. Si Louis XV se montre d’emblée enthousiaste, les négociations avancent néanmoins lentement. Tandis que 1755 cède la place à 1756, rien n’indique que les deux parties aboutiront à un accord.

L’Angleterre est elle aussi à la recherche de nouveaux appuis en Europe. Depuis 1714 règne sur le trône de Grande-Bretagne une dynastie originaire d’Allemagne. George II, roi de Grande-Bretagne, est simultanément prince-électeur de Hanovre. Né en Allemagne, le roi tient à sa principauté comme à la prunelle de ses yeux. Or, en 1755, la montée des tensions en Amérique du Nord lui fait craindre une offensive française contre ses possessions. Occupée par les Français, la Hanovre pourrait en effet servir de monnaie d’échange dans de futures négociations. Pour sécuriser l’électorat, il est urgent d’obtenir du roi de Prusse, alors allié de la France, des garanties de neutralité dans le conflit en cours. Déçu par Louis XV, qu’il regarde comme un prince pusillanime aux mains de ses courtisans et de ses maîtresses, Frédéric II répond favorablement aux avances de Londres. Le 16 janvier 1756, par la convention de Westminster, il s’engage à ne pas intervenir aux côtés de la France dans une éventuelle guerre d’Allemagne. L’acte I du Renversement des Alliances vient de s’achever.

L’acte II ne tarde pas à s’ouvrir. Scandalisé par l’attitude peu fair play de son allié prussien, Louis XV accélère les pourparlers avec l’Autriche. Ils aboutissent le 1er mai 1756 par un traité d’alliance défensive qui stipule que la France s’engagera à prêter main forte à Marie-Thérèse en cas d’agression. La paix de l’Europe, du moins est-ce l’opinion de Versailles, semble maintenant garantie. Terrible illusion. Moins de quatre mois après la signature du traité de Versailles, le Vieux Continent s’est embrasé.

Le pyromane de l’Europe n’est autre que Frédéric II. Le rapprochement franco-autrichien, de même que des rumeurs faisant état de velléités belliqueuses de la Russie et de la Saxe poussent en effet le roi de Prusse, qui se croit encerclé, à lancer une guerre préventive. Le 29 août 1756, sans prendre la peine de déclarer la guerre, Frédéric II envahit la Saxe et fonce sur la Bohême, surprenant l’armée autrichienne qui ne s’attendait pas à une ouverture aussi subite des hostilités.

La guerre d’Allemagne a pour première conséquence de renforcer le système né du Renversement des Alliances. Le 1er mai 1757, un second traité de Versailles est signé entre la France et la maison d’Autriche. En vertu de celui-ci, Louis XV s’engage dans le conflit européen en envoyant combattre en Westphalie une armée de plus de 100 000 hommes. Si les premiers mois de la campagne militaire semblent augurer d’une victoire rapide, la machine de guerre française se détraque le 5 novembre 1757, lorsque le Prince de Soubise subit devant l’armée de Frédéric une défaite cuisante à Rossbach. La guerre de Sept Ans est parvenue à son tournant.

Naufrage français, triomphe britannique

La victoire prussienne de Rossbach ainsi que celle de Leuthen, remportée un mois plus tard sur les forces autrichiennes, démentent le pronostic d’une guerre d’Allemagne de courte durée. Louis XV a cru un peu naïvement que la formidable coalition unissant les forces françaises, autrichiennes, russes et suédoises n’allait faire qu’une bouchée du petit roi de Prusse. C’était sans compter avec la détermination et le génie militaire de ce dernier. La guerre d’Allemagne, qui, contre toute attente, se prolonge jusqu’au terme du conflit, se solde pour Louis et Marie-Thérèse par un coup d’épée dans l’eau. C’est en effet le statu quo ante-bellum qu’impose aux puissances belligérantes le traité d’Hubertsbourg de février 1763. Ce résultat constitue une indéniable victoire pour Frédéric II, qui voit pérennisée la conquête de la Silésie réalisée pendant le précédent conflit. Cette victoire laisse néanmoins un goût amer. C’est au prix d’un effort de guerre monstrueusement cruel, qui vit se répéter à chaque campagne ces « boucheries héroïques » immortalisées dans Candide, que le roi de Prusse est parvenu à préserver ses possessions. Tordons le cou à un mythe : s’il est bien un conflit qui dément avec éclat la légende de la guerre en dentelles au XVIIIe siècle, c’est bien cette guerre de Sept Ans qui fit, selon les estimations, près d’un million de victimes à travers le monde.

La guerre d’Allemagne sonne le glas du premier empire colonial français. Dès les lendemains de Rossbach, le théâtre d’opérations européen a en effet commencé à vampiriser le cabinet de Versailles, qui, les yeux fascinés par la guerre d’Allemagne, se met à oublier l’Amérique. Au mois de janvier 1758, le choix fatal a été fait, comme le révèlent ces lignes consignées par le secrétaire d’État des Affaires étrangères, l’abbé de Bernis : « Si nous voulons suivre notre affaire de terre, il faut renoncer à celle de mer ; nous ne pourrons encore deux ans soutenir le fardeau de l’une et de l’autre. » (4)

À propos de l'auteur

Edmond Dziembowski

Edmond Dziembowski

Professeur d’histoire moderne à l’université de Bourgogne-Franche-Comté (Besançon), membre du Centre Lucien Febvre (EA 2273) et spécialiste de l’histoire politique et culturelle du XVIIIe siècle.

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