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La guerre de Sept Ans (1756-1763) et la naissance d’un nouvel ordre mondial

Premier conflit planétaire, la « guerre de Sept Ans » opposa, sur plusieurs continents, les grandes puissances du XVIIIe siècle regroupées en deux grands ensembles d’alliances. Son issue consacra le leadership britannique des Amériques aux Indes, principalement au détriment de la France.

En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles cartes l’étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies qui seraient aujourd’hui pour nous une source inépuisable de prospérité (1). »

Ce regard rétrospectif sur l’un des conflits les plus désastreux de l’Histoire de France est de la plume de Chateaubriand. Émis lorsque les effets de la guerre de Sept Ans ont eu le temps de se révéler dans leur plénitude, ce jugement, pour sévère qu’il soit, n’en est pas moins lucide. Un monde s’est écroulé entre 1754, quand commencent les premiers affrontements en Amérique entre Français et Britanniques, et le 10 février 1763, date de la signature de la paix de Paris.

Une guerre mondiale ?

En référence aux bornes officielles assignées aux hostilités, le conflit porte en Europe le nom de « guerre de Sept Ans ». Cette appellation est loin de faire l’unanimité outre-Atlantique, et ce pour deux raisons. La première est d’ordre temporel. Lorsque la France déclare la guerre à l’Angleterre, le 9 juin 1756, les hostilités sont engagées depuis déjà deux ans en Amérique du Nord. Le même décalage est observable au terme du conflit. Si la guerre prend officiellement fin en février 1763, les combats ont cessé outre-Atlantique à l’automne 1760. Au Nouveau Monde, la guerre de Sept Ans n’a en réalité duré que six années. Les traits et les enjeux de cette guerre coloniale s’avèrent par ailleurs fort différents de ceux qui dominent le conflit qui, au même moment, met à feu et à sang une partie de l’Europe. Comme si le souvenir des actions de l’ennemi hantait toujours les esprits, les historiens des États-Unis parlent de French and Indian War. Dans le Canada voisin, dont l’allégeance est passée à l’Angleterre en 1763, cette « guerre des Français et des Indiens » se transforme tout naturellement en une « guerre de la Conquête ».

Guerre de Sept Ans, French and Indian War, guerre de la Conquête : ce conflit aux multiples appellations possède une indéniable dimension planétaire. Peut-on aller jusqu’à parler de première guerre mondiale ? C’est ce qu’assurait Winston Churchill dans son Histoire des peuples de langue anglaise. Il n’avait pas tort. Considérons ce conflit à l’aune des guerres qui ensanglantèrent l’Europe de l’Ancien Régime. Immédiatement, son caractère doublement atypique frappe le spectateur. Contrairement à la plupart des conflits européens, ses fondements ne sont pas dynastiques. À ses commencements, cette guerre est le produit de deux ambitions impériales antagonistes. Son origine extra-européenne est tout aussi hors-normes. C’est en Amérique du Nord qu’éclate la guerre de Sept Ans. Ce n’est que dans un second temps, sous l’effet du jeu des alliances, qu’elle se propage au Vieux Continent puis au reste du monde.

L’étincelle appelée à mettre le feu à la planète est partie d’une zone vitale pour les intérêts français : le pays de l’Ohio. En contrôlant la vallée de cet affluent du Mississippi, les colons entendent réaliser la jonction du Canada avec la Louisiane. Il va sans dire que Londres regarde d’un mauvais œil ce projet d’une Nouvelle France d’un seul tenant qui prendrait en tenaille les treize colonies britanniques. Le 28 mai 1754, alors que plusieurs accrochages sérieux ont déjà eu lieu, l’irréparable est commis. Un détachement français commandé par le capitaine de Jumonville rencontre une troupe de miliciens virginiens placée sous les ordres d’un jeune lieutenant-colonel nommé George Washington. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le futur président des États-Unis fait son entrée dans l’Histoire d’une manière plutôt pitoyable. Manquant singulièrement d’expérience et d’autorité, Washington ne parvient pas à contenir les Indiens qui l’accompagnent. Jumonville et plusieurs de ses compagnons sont massacrés.

Les hostilités sont officieusement engagées. Inquiètes de la tournure prise par les affaires, les deux puissances coloniales se hâtent d’envoyer des renforts. En 1755, le Cabinet de Londres, qui entend dicter ses conditions aux futurs pourparlers en s’étant au préalable imposé sur les mers, tente de frapper fort : alors qu’officiellement la France et la Grande-Bretagne sont toujours en paix, l’ordre est donné à la Royal Navy de s’emparer des navires français convoyant les troupes en Amérique du Nord. L’opération tourne au fiasco. Le 8 juin 1755, seuls deux bateaux qui s’étaient perdus dans le brouillard près de Terre-Neuve sont capturés par l’escadre de l’amiral Boscawen. Le reste de la flotte arrive à bon port. Les Britanniques, qu’on compare partout aux pirates d’Alger, se sont déconsidérés auprès de l’opinion européenne. Scandalisée par la perfidie d’Albion, la France verse dans l’anglophobie la plus débridée. Usant et abusant d’une phraséologie de sang et de feu, les poètes réclament une prompte vengeance. Ainsi Pierre Lefevre de Beauvray, qui apostrophe l’ennemi en ces termes :
« Va pour t’entre-détruire armer tes bataillons, Et de ton sang impur abreuver tes sillons. » (2)

Le temps des victoires françaises

La guerre de Sept Ans, on a souvent tendance à l’oublier, a commencé sous les meilleurs auspices pour la France. En juillet 1755, fraîchement débarquée au Nouveau Monde, l’armée britannique du général Braddock se fait étriller par les alliés amérindiens des Français. L’année suivante, le 14 août 1756, les troupes du marquis de Montcalm, toujours épaulées par les précieux alliés autochtones, se saisissent du fort d’Oswego, point stratégique majeur sur le lac Ontario. Tandis que les Français ne cessent de renforcer leurs positions en Amérique du Nord, l’Angleterre vient de subir une terrible humiliation en Méditerranée. Le 28 juin 1756, les troupes du maréchal de Richelieu se sont emparées de Minorque, île des Baléares aux mains des Britanniques depuis le traité d’Utrecht de 1713. La chute de ce symbole de la puissance maritime de l’Angleterre provoque une crise politique à Londres qui propulse au pouvoir William Pitt l’Ancien. Dans l’opposition, Pitt n’a cessé de réclamer des mesures énergiques en faveur de l’Amérique. Devenu secrétaire d’État au département du Sud et, en cette qualité, chargé de la direction des opérations militaires dans les colonies, Pitt entend tout mettre en œuvre en faveur du « peuple d’Amérique » qu’il a présenté dans un de ses discours les plus célèbres comme « trop longtemps insulté, trop longtemps négligé, trop longtemps oublié » (3). Sa politique tarde néanmoins à produire des effets positifs. Il faut attendre la fin de l’année 1757 et le tournant de ce qu’on a appelé la guerre d’Allemagne pour que le rapport de forces se mette à basculer dans le Nouveau Monde.

L’Amérique a été conquise en Allemagne, a déclaré Pitt à l’issue des hostilités. Cette boutade n’a rien d’une plaisanterie. À maints égards, l’Angleterre a été sauvée d’un désastre par l’ouverture d’un nouveau front situé en Europe. Cette guerre d’Allemagne est la conséquence inattendue d’un bouleversement diplomatique de première importance que l’historiographie a retenu sous l’appellation de Renversement des Alliances.

Séisme diplomatique : le Renversement des Alliances

Quand éclate la guerre dans le Nouveau Monde, le système européen s’articule toujours sur la vieille inimitié franco-autrichienne dont les origines remontent au XVIe siècle. Le dernier conflit en date, la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), a, pour la énième fois, mis aux prises la maison de Bourbon et celle de Habsbourg. Cette dernière a vu sa riche province de Silésie conquise par un jeune prince qui, dès son accession au trône en 1740, s’est mis à jouer les trouble-fête dans les relations internationales : Frédéric II de Prusse.

La montée en puissance de la Prusse, qui modifie profondément l’équilibre des forces au centre de l’Europe, est la cause première du Renversement des Alliances. À Vienne, l’Impératrice-Reine n’a pas renoncé à recouvrer la Silésie. Pour y parvenir, Marie-Thérèse estime qu’il faut tirer un trait sur près de trois siècles de tradition diplomatique. Seul l’appui de la France permettrait à l’Autriche de reconquérir cette province. À la fin de l’été 1755, le chancelier Kaunitz donne ordre à son représentant en France d’ouvrir des pourparlers. Si Louis XV se montre d’emblée enthousiaste, les négociations avancent néanmoins lentement. Tandis que 1755 cède la place à 1756, rien n’indique que les deux parties aboutiront à un accord.

L’Angleterre est elle aussi à la recherche de nouveaux appuis en Europe. Depuis 1714 règne sur le trône de Grande-Bretagne une dynastie originaire d’Allemagne. George II, roi de Grande-Bretagne, est simultanément prince-électeur de Hanovre. Né en Allemagne, le roi tient à sa principauté comme à la prunelle de ses yeux. Or, en 1755, la montée des tensions en Amérique du Nord lui fait craindre une offensive française contre ses possessions. Occupée par les Français, la Hanovre pourrait en effet servir de monnaie d’échange dans de futures négociations. Pour sécuriser l’électorat, il est urgent d’obtenir du roi de Prusse, alors allié de la France, des garanties de neutralité dans le conflit en cours. Déçu par Louis XV, qu’il regarde comme un prince pusillanime aux mains de ses courtisans et de ses maîtresses, Frédéric II répond favorablement aux avances de Londres. Le 16 janvier 1756, par la convention de Westminster, il s’engage à ne pas intervenir aux côtés de la France dans une éventuelle guerre d’Allemagne. L’acte I du Renversement des Alliances vient de s’achever.

L’acte II ne tarde pas à s’ouvrir. Scandalisé par l’attitude peu fair play de son allié prussien, Louis XV accélère les pourparlers avec l’Autriche. Ils aboutissent le 1er mai 1756 par un traité d’alliance défensive qui stipule que la France s’engagera à prêter main forte à Marie-Thérèse en cas d’agression. La paix de l’Europe, du moins est-ce l’opinion de Versailles, semble maintenant garantie. Terrible illusion. Moins de quatre mois après la signature du traité de Versailles, le Vieux Continent s’est embrasé.

Le pyromane de l’Europe n’est autre que Frédéric II. Le rapprochement franco-autrichien, de même que des rumeurs faisant état de velléités belliqueuses de la Russie et de la Saxe poussent en effet le roi de Prusse, qui se croit encerclé, à lancer une guerre préventive. Le 29 août 1756, sans prendre la peine de déclarer la guerre, Frédéric II envahit la Saxe et fonce sur la Bohême, surprenant l’armée autrichienne qui ne s’attendait pas à une ouverture aussi subite des hostilités.

La guerre d’Allemagne a pour première conséquence de renforcer le système né du Renversement des Alliances. Le 1er mai 1757, un second traité de Versailles est signé entre la France et la maison d’Autriche. En vertu de celui-ci, Louis XV s’engage dans le conflit européen en envoyant combattre en Westphalie une armée de plus de 100 000 hommes. Si les premiers mois de la campagne militaire semblent augurer d’une victoire rapide, la machine de guerre française se détraque le 5 novembre 1757, lorsque le Prince de Soubise subit devant l’armée de Frédéric une défaite cuisante à Rossbach. La guerre de Sept Ans est parvenue à son tournant.

Naufrage français, triomphe britannique

La victoire prussienne de Rossbach ainsi que celle de Leuthen, remportée un mois plus tard sur les forces autrichiennes, démentent le pronostic d’une guerre d’Allemagne de courte durée. Louis XV a cru un peu naïvement que la formidable coalition unissant les forces françaises, autrichiennes, russes et suédoises n’allait faire qu’une bouchée du petit roi de Prusse. C’était sans compter avec la détermination et le génie militaire de ce dernier. La guerre d’Allemagne, qui, contre toute attente, se prolonge jusqu’au terme du conflit, se solde pour Louis et Marie-Thérèse par un coup d’épée dans l’eau. C’est en effet le statu quo ante-bellum qu’impose aux puissances belligérantes le traité d’Hubertsbourg de février 1763. Ce résultat constitue une indéniable victoire pour Frédéric II, qui voit pérennisée la conquête de la Silésie réalisée pendant le précédent conflit. Cette victoire laisse néanmoins un goût amer. C’est au prix d’un effort de guerre monstrueusement cruel, qui vit se répéter à chaque campagne ces « boucheries héroïques » immortalisées dans Candide, que le roi de Prusse est parvenu à préserver ses possessions. Tordons le cou à un mythe : s’il est bien un conflit qui dément avec éclat la légende de la guerre en dentelles au XVIIIe siècle, c’est bien cette guerre de Sept Ans qui fit, selon les estimations, près d’un million de victimes à travers le monde.

La guerre d’Allemagne sonne le glas du premier empire colonial français. Dès les lendemains de Rossbach, le théâtre d’opérations européen a en effet commencé à vampiriser le cabinet de Versailles, qui, les yeux fascinés par la guerre d’Allemagne, se met à oublier l’Amérique. Au mois de janvier 1758, le choix fatal a été fait, comme le révèlent ces lignes consignées par le secrétaire d’État des Affaires étrangères, l’abbé de Bernis : « Si nous voulons suivre notre affaire de terre, il faut renoncer à celle de mer ; nous ne pourrons encore deux ans soutenir le fardeau de l’une et de l’autre. » (4)

Tandis que la France tourne le dos au Nouveau Monde, le ministère britannique, sous l’impulsion de Pitt, met au contraire les bouchées doubles en Amérique. Outre-Atlantique, des voix se font entendre pour que Londres aille le plus loin possible : c’est la conquête de la totalité de la Nouvelle-France que réclament les colons britanniques, qui brûlent d’en finir avec la menace des Français et de leurs alliés amérindiens.
Il faudra trois campagnes militaires aux Redcoats pour y parvenir. Décidé à asphyxier l’économie de la France, Pitt étend le conflit à l’Afrique (conquête de Saint Louis du Sénégal en mai et de Gorée en décembre 1758) puis aux Antilles (prise de la Guadeloupe en mai 1759). Au Nouveau Monde, l’effort de guerre considérable déployé en Amérique met enfin un terme à la litanie des revers. Quand s’ouvre l’année 1758, la fortune des armes est sur le point de pencher en faveur des Britanniques. Non seulement ceux-ci s’emparent de la forteresse de Louisbourg qui, sur l’île Royale, garde l’entrée du golfe du Saint-Laurent, mais la nouvelle des premières victoires anglaises fait vaciller plusieurs nations indiennes jusqu’alors alliées à la France. Les défections des Amérindiens, qui s’accélèrent en 1759, sont appelées à peser lourd dans l’effondrement du Canada.

Annus mirabilis britannique, 1759 voit l’armée et la marine de George II briller de mille feux à travers le monde. Retenons ici les trois batailles qui ont fait basculer le rapport de forces. Les deux premières se déroulent sur mer. Le 19 août, au large de Lagos au Portugal, puis le 20 novembre, près de l’archipel des Cardinaux, la Royal Navy met en pièces la marine de guerre de Louis XV. En empêchant l’envoi de renforts français au Nouveau Monde, ces deux défaites ont scellé le sort du Canada.

Outre-Atlantique, la poussée britannique est, du reste, devenue impérieuse. Le 13 septembre 1759, sur les Plaines d’Abraham faisant face à la ville de Québec, les forces britanniques du général Wolfe écrasent les troupes de Montcalm. Les jeux sont-ils faits ? Peut-être pas. Sous la conduite du chevalier de Lévis, qui a remplacé Montcalm, l’armée française montre en effet une pugnacité remarquable. Le 28 avril 1760, Lévis inflige un sérieux revers aux Britanniques. La réalité, toutefois, ne tarde pas à s’imposer dans toute sa dureté aux Français qui, assiégeant les Britanniques retranchés dans Québec, espèrent voir arriver les renforts venus de la métropole. Le 8 mai 1760, une frégate se montre à proximité de la capitale de la Nouvelle-France. Terrible vision : le navire arbore l’Union Jack. Privés de renforts, les Français voient leurs jours comptés au Nouveau Monde. Le 8 septembre 1760, c’en est fini. Parvenus à Montréal, les Britanniques contrôlent la totalité du Canada.

Ni l’alliance de l’Espagne, obtenue le 15 août 1761 par le nouveau secrétaire d’État des affaires étrangères de Louis XV, le duc de Choiseul, ni l’avènement en octobre 1760 de George III, prince moins belliqueux que son prédécesseur, ni le départ de William Pitt du ministère britannique en octobre 1761, ni, enfin, la remarquable vague de patriotisme qui s’empare des Français, qui offrent leur argent pour reconstruire la marine, ne sont de nature à renverser le rapport de forces militaire. Volant de victoire en victoire, l’Angleterre est en train de s’imposer sur le globe tout entier. Dans les Indes orientales, où s’affrontent les deux compagnies de commerce, les possessions françaises tombent les unes après les autres. La chute de Pondichéry, le 17 janvier 1761, marque la faillite du projet de domination française sur le sous-continent indien. Fraîchement entrée en guerre aux côtés de la France, l’Espagne voit, quant à elle, se multiplier aussitôt les revers humiliants. Le 12 août 1762, La Havane tombe dans l’escarcelle de l’ennemi. En octobre, c’est au tour de Manille.

Un ordre mondial appelé à durer

À la date de cette dernière conquête on ne peut plus emblématique du caractère planétaire des hostilités, les négociations sont engagées. Signés respectivement le 10 février 1760 et le 15 février 1763, les traités de Paris et d’Hubertsbourg bouleversent l’équilibre des puissances qui prévalait depuis la fin des guerres de Louis XIV. Les clauses de la paix de Paris, qui règle la partie coloniale et maritime du conflit, ne sont que trop connues. La Nouvelle-France est purement et simplement rayée de la carte. Louis XV cède la totalité du Canada. En compensation de la Floride espagnole devenue britannique, le roi de France, bon prince, offre la Louisiane à Charles III d’Espagne. En Inde, où la France ne conserve que cinq comptoirs, les Britanniques voient un avenir radieux se dessiner. Si Choiseul se félicite d’avoir réussi à conserver les îles à sucre des Antilles, ce lot de consolation ne doit pas faire illusion. La France se voit dégradée dans l’échelle des puissances et se trouve réduite à une influence essentiellement continentale.

Mais même sur ce chapitre, sa prépondérance n’est plus assurée. Le traité d’Hubertsbourg sanctionne en effet l’avènement d’une pentarchie composée de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie. L’ordre international qui a vu le jour pendant la guerre est appelé à se maintenir bon an mal an jusqu’en 1914.

Redonnons la parole à l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe, dont le regard sur ce séisme se montre pénétrant :
« Nous sommes exclus du nouvel univers, où le genre humain recommence. Les langues anglaise et espagnole servent en Afrique, en Asie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l’interprétation de la pensée de plusieurs millions d’hommes ; et nous, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelques bourgades de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Racine, de Colbert et de Louis XIV ; elle n’y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique. » (5)

Chateaubriand a été l’un des premiers Français à pleinement mesurer les conséquences du premier conflit planétaire de l’Histoire. Celles-ci ne sont pas uniquement diplomatiques et militaires. Elles sont aussi culturelles. Le XIXe siècle ne sera pas français. Il sera anglo-saxon.

Légende de l’image en première page : Tableau représentant la défaite de l’armée française, malgré l’écrasante supériorité numérique de son armée, face aux troupes prussiennes à Rossbach, le 5 novembre 1757. La guerre de Sept Ans opère un renversement des alliances en Europe qui voit s’opposer principalement la France alliée à l’Autriche contre la Prusse alliée à l’Angleterre. (DR)

Notes

(1) F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, Paris, Flammarion, 1982, p. 316 (livre 7, chapitre 11).

(2) Pierre Lefevre de Beauvray, Adresse à la nation anglaise, poème patriotique par un citoyen sur la guerre présente, Amsterdam et Paris, Prault, 1757, p. 11-12.

(3) Horace Walpole, Memoirs of King George II, New Haven, Londres, Yale University Press, 1985, I, II, p. 72.

(4) François-Joachim de Pierre, Cardinal de Bernis, Mémoires et lettres, II, « L’abbé comte de Bernis à M. le comte de Stainville », 14 janvier 1758, p. 163,.

(5) Chateaubriand, op. cit., p. 317.

Article paru dans la revue Diplomatie n°93, « Guerres de religion : mythe ou réalité ? », juillet-août 2018.

Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans, 1756-1763, Paris, Perrin/Ministère de la Défense, 2015 (1re éd.) et 2018, Tempus/Perrin (poche). L’ouvrage a été récompensé en 2015 par le prix Chateaubriand et le prix Guizot de l’Académie française.

À propos de l'auteur

Edmond Dziembowski

Edmond Dziembowski

Professeur d’histoire moderne à l’université de Bourgogne-Franche-Comté (Besançon), membre du Centre Lucien Febvre (EA 2273) et spécialiste de l’histoire politique et culturelle du XVIIIe siècle.

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