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Internet en Chine : entre hyperconnexion et hypercontrôle

En février 2018, le gouvernement chinois censurait les références au roman 1984, de Georges Orwell (1903-1950), et le personnage Winnie l’ourson sur les réseaux sociaux du pays. La cause ? Un mouvement de critiques des internautes chinois à l’égard du président Xi Jinping (depuis 2013) et de sa réforme constitutionnelle.

Entre 2008 et 2018 (deuxième trimestre), le nombre d’internautes en Chine est passé de 253 millions à 802 millions. Alors que 57,7 % des Chinois ont désormais accès au Web, il y a autant d’internautes dans le pays qu’il y a d’habitants aux États-Unis, en Indonésie et au Brésil réunis.

En 2018, 788 millions de Chinois utilisent les téléphones portables pour surfer sur Internet, soit 98,3 % de la population en ligne ; l’évolution de la couverture numérique est ainsi corrélée à l’expansion du marché du téléphone. Au troisième trimestre 2018, quelque 1,5 milliard de numéros de téléphone chinois étaient enregistrés (pour une population de 1,4 milliard d’habitants). Ces chiffres illustrent l’efficacité de la couverture mobile du pays (même au sein des zones les plus reculées), mais également la manière dont la technologie mobile est devenue une facette incontournable du quotidien des Chinois.

Mode de vie numérique

Un tiers des internautes chinois utilisent des applications de partage de vélo, achètent leurs billets de train en ligne, et près de la moitié s’en servent pour réserver un taxi. Les paiements avec WeChat Pay ou Alipay sont devenus monnaie courante et remplacent la plupart du temps les espèces. Ces quinze dernières années, les transactions mobiles ont ainsi atteint 16 000 milliards de dollars en Chine, au sein d’un marché dominé par deux géants : Tencent et Alibaba.

En 2016, les transactions effectuées avec les applications de paiement ont totalisé 9 000 milliards de dollars sur le sol chinois là où elles s’élevaient à 112 milliards de dollars aux États-Unis. Début 2018, WeChat Pay, de Tencent, comptabilise près d’un milliard d’utilisateurs actifs chaque mois alors qu’Alipay, d’Alibaba, en décompte 600 millions, pour la plupart chinois. En comparaison, Apple Pay, l’application de paiement d’Apple préinstallée sur tous les iPhone, a 127 millions d’utilisateurs à travers le monde.

Alors que l’économie chinoise se numérise, que la part des services dans le PIB augmente au détriment de l’industrie (56 % pour le premier secteur contre 39 % pour le second en 2017) et que les Chinois sont de plus en plus connectés, la mainmise du gouvernement sur le contenu d’Internet n’a jamais été aussi forte. Les grands réseaux sociaux internationaux comme Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube, mais également les moteurs de recherche tel Google, ainsi que la plupart des médias occidentaux, sont inaccessibles sur le territoire chinois. Tous sont bloqués par la « grande muraille électronique » érigée par le ministère de la Sécurité publique.

Le gouvernement ne se cache pas de cette censure. S’il affirme officiellement souhaiter protéger le peuple chinois des mauvaises influences venues de l’extérieur (le terrorisme, les jeux d’argent, la pornographie, les incitations à la violence, etc.), l’objectif est également d’interdire l’accès à tous les contenus jugés sensibles politiquement. En mai 2018, une campagne de fermeture de sites jugés illégaux a commencé. En trois mois, 4 000 pages ont été fermées et 147 000 éléments d’« informations nocives » ont été supprimés du Web chinois. Entre 2015 et 2017, 13 000 sites avaient déjà été rendus inactifs par les autorités.

Mobilisation citoyenne contre la censure

Malgré un renforcement drastique du contrôle d’Internet sous la présidence de Xi Jinping, ayant valu au pays d’être classé au 176e rang mondial sur 180 pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières en 2018, les pressions citoyennes parviennent régulièrement à briser la censure. Les stratégies de contournement par les internautes chinois se multiplient : le sarcasme, l’ironie, la parodie et les jeux de mots deviennent des outils particulièrement utilisés pour déjouer la vigilance des censeurs.

Au-delà de ces stratagèmes et de cette dissidence détournée, de réels mouvements de protestations se sont notamment fait entendre depuis l’intensification des contrôles sur les contenus « inappropriés » de la plate-forme de microblogs Sina Weibo, hybride chinois de Twitter et Facebook, à la suite de la nouvelle loi sur la cybersécurité du 1er juin 2017. En avril 2018, la plate-forme annonçait la suppression de contenus liés à l’homosexualité (considérée comme maladie mentale jusqu’en 2001) dans le cadre d’une « campagne de nettoyage » visant à assurer un Internet « clair et harmonieux » conforme à la volonté étatique et respectant les « valeurs centrales du socialisme ». Après que quelque 220 000 usagers de Sina Weibo ont protesté en utilisant le hashtag #Jesuisgay, la plate-forme et le gouvernement faisaient marche arrière, conscients de la mauvaise publicité nationale et internationale que ce mouvement engendrait.

En mars 2018, les réseaux sociaux chinois s’emparaient d’une autre affaire, celle de la journaliste Liang Xiangyi filmée en train de lever les yeux au ciel pendant qu’une de ses collègues posait une question obséquieuse au ministre chinois du Commerce lors d’une conférence de presse. Des parodies multiples, des dessins et même des t-shirts et des coques de smartphone à l’effigie de la journaliste rebelle ont fait leur apparition dans les heures qui ont suivi la diffusion de l’événement. 

Article paru dans la revue Carto n°50, « Migrants en Europe : lieux de détention, surveillance, expulsions…», novembre-décembre 2018.

À propos de l'auteur

Nashidil Rouiaï

Nashidil Rouiaï

Docteure en géographie culturelle et politique, attachée temporaire d'enseignement et de recherche en géographie.

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

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