Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

« America First » : géopolitique du nouveau désordre commercial mondial

Le président des États-Unis a également imposé au Mexique et au Canada une renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) dont les négociations ont débuté en août 2017.

Alors qu’au début de la négociation, les Américains démontraient une hostilité invraisemblable envers le Mexique, c’est finalement le Canada, le premier partenaire commercial des États-Unis, mais également de 36 États américains sur 50, qui fera les frais de l’agressive négociation américaine. Sous l’administration Trump, les relations canado-américaines se sont beaucoup dégradées, au point que Donald Trump a qualifié le Premier ministre Justin Trudeau de « faible et malhonnête » après être revenu sur sa signature de la déclaration du G7 à Charlevoix, au Québec.

Les États-Unis ont également utilisé la stratégie du « diviser pour mieux régner » pour faire plier leurs deux principaux partenaires commerciaux. L’administration américaine a exclu les Canadiens des négociations pendant plusieurs semaines afin d’accroître la pression sur le Mexique. Ils ont ensuite présenté l’entente États-Unis-Mexique aux Canadiens comme étant à prendre ou à laisser. En cas de refus des Canadiens – au moment d’écrire ces lignes, les négociations n’étaient toujours pas terminées –, le président Trump a menacé d’imposer une taxe de 25 % sur les exportations de voitures provenant du Canada vers les États-Unis. Ils ont également posé des conditions très élevées pour que les Canadiens se joignent à l’entente. Et dans un contexte où 20 % de l’économie du Canada dépend du commerce avec les États-Unis, alors que dans le cas des États-Unis, ce n’est que 2 %, les pressions sur le Premier ministre canadien sont immenses.

Trump contre la Chine

Pour le président Trump, la Chine représente très clairement la plus importante menace pour l’économie américaine (1). Selon l’administration Trump, la Chine poursuit, depuis maintenant plusieurs décennies, des politiques industrielles et commerciales injustes, notamment sur les questions de dumping, de barrières tarifaires discriminatoires, sur l’imposition de transferts technologiques, sur la surproduction en plus de subventions industrielles, notamment d’entreprises contrôlées par le gouvernement. Dans ce contexte, l’administration Trump soutient que les États-Unis n’ont pas la possibilité de la concurrencer à armes égales.

Les griefs de l’administration Trump sont de plusieurs ordres. Elle soutient par exemple que les tarifs chinois sur les exportations américaines sont plus élevés que ceux imposés par les États-Unis sur la Chine. Le tarif moyen chinois est pratiquement trois fois plus élevé que le tarif moyen américain, selon l’administration américaine. Dans le secteur de l’automobile, les Américains imposent un tarif de 2,5 % sur les voitures exportées de Chine, alors que la Chine impose des tarifs de 25 % sur les voitures américaines. La Chine bloque l’importation de produits agricoles américains comme la volaille, ce qui pénalise, toujours selon l’administration américaine, les fermiers américains.

Les Américains sont également irrités par les pratiques de subventions aux exportations pratiquées par la Chine. Selon l’administration américaine, 13 produits différents incluant l’aluminium et des tuyaux de large dimension sont injustement subventionnés pour favoriser l’exportation. La surproduction d’aluminium et d’acier est particulièrement dans le collimateur de l’administration. Elle accuse la Chine de pratique commerciale déloyale qui aurait provoqué un déficit commercial de 375 milliards aux États-Unis en 2017.

La Chine est également accusée de fermer les yeux sur les questions de vol de propriété intellectuelle. Selon l’administration américaine, 87 % des produits contrefaits saisis aux États-Unis proviennent de la Chine. Les actions agressives de la Chine en matière de transfert de technologies, d’acquisition par des sociétés d’État d’entreprises dans des secteurs technologiques d’importance aux États-Unis, de cybervols, compromettent environ 45 millions d’emplois aux États-Unis selon l’administration américaine [voir l’entretien avec R. Mu p. 64].

Par mesure de rétorsion, les actions de l’administration Trump ont été sur plusieurs fronts. Elle a appliqué des mesures de sauvegarde pour le secteur manufacturier américain – une première en 16 ans – et déposé des plaintes à l’OMC contre la Chine. En date de janvier 2018, l’administration Trump a procédé à 82 enquêtes sur les questions de droit compensateur et antidumping, ce qui représente une hausse de 58 % par rapport à 2016. Ces enquêtes visent largement la Chine, mais également le Canada sur la question du bois d’œuvre, l’Indonésie sur des questions agricoles, l’UE sur les subventions à Boeing. À partir de mars 2018, les Américains ont également imposé une succession de tarifs, notamment sur l’acier et l’aluminium, pour des motifs de sécurité nationale, à la Chine, mais également à plusieurs partenaires commerciaux comme le Canada, le Mexique ou l’Union européenne. L’ensemble des tarifs que menace d’imposer l’administration Trump à la Chine dépasse les 550 milliards de dollars. Ce chiffre excède les 506 milliards d’exportations de biens aux États-Unis en 2017.

Ces tarifs américains ont été suivis d’une nouvelle cascade de tarifs en réponse aux tarifs américains. L’UE, le Canada, le Mexique mais surtout la Chine ont réagi rapidement aux tarifs américains. L’ampleur de la réaction a même mené certains analystes, notamment Paul Krugman, à s’inquiéter de l’avènement d’une guerre commerciale de vaste ampleur.

Trump contre l’OMC

Le président américain a également initié des actions qui ont pour effet de sérieusement obstruer le fonctionnement de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). L’OMC – que Trump a qualifiée de véritable « désastre », au point qu’il avance souvent l’idée d’un retrait des États-Unis de l’organisation – est fragilisée par les politiques agressives des États-Unis. Elle est incapable de faire avancer l’agenda commercial global (la blague qu’on entend à Genève c’est que le GATT signifie « general agreement on talk and talk ») et elle a un nouveau problème sur les bras.

Les actions de l’administration américaine menacent le mécanisme de règlement des différends qui représente, selon plusieurs, son instrument le plus efficace [voir le focus de G. Dufour p. 18]. Depuis sa création en 1995, l’OMC a entendu plus de 500 litiges opposant les États membres de l’OMC. Lorsque l’Organe de règlement des différends (ORD) rend son « rapport » – pour trancher un litige –, les États peuvent faire appel à l’Organe d’appel. L’Organe d’appel de l’OMC est une sorte de tribunal que des pays peuvent solliciter lorsqu’ils sont incapables de régler leurs différends entre eux.

Cet Organe d’appel est normalement composé de sept membres qui sont nommés pour un mandat de quatre ans. Leur mandat peut être prolongé d’un second mandat de quatre ans. Trois membres ont quitté l’organisation ces dernières années. Fin septembre 2018, un quatrième membre doit partir. Mais Washington bloque toutes les nouvelles nominations. Dès octobre 2018, il ne restera plus que trois juges, dont un Américain. Et comme aucun juge ne peut trancher un appel sur un différend commercial entre deux pays si le litige implique son propre pays, la conséquence est que l’Organe d’appel ne peut plus traiter d’affaires impliquant les États-Unis – par exemple tous les différends concernant les tarifs sur l’acier et l’aluminium pour des motifs de sécurité nationale.

À propos de l'auteur

Stéphane Paquin

Stéphane Paquin

Professeur titulaire, École nationale d’administration publique, Montréal.

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR