Retour des sanctions américaines contre l’Iran : de lourds enjeux politiques et économiques

En déclenchant une nouvelle rupture sur la scène internationale, la décision américaine de quitter l’accord sur le nucléaire iranien est porteuse de conséquences politiques et économiques lourdes et déstabilisatrices pour la République islamique.

Le 8 mai 2018, le président américain Donald Trump annonçait que son pays se désengageait de l’accord nucléaire qu’il avait signé avec la République islamique d’Iran, conjointement avec cinq autres puissances (le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Russie et la Chine), ainsi que l’Union européenne. Ce « Plan d’action global commun » (PAGC/JCPOA), avait été conclu à Vienne le 14 juillet 2015, à l’issue de deux ans de négociations particulièrement laborieuses.

Une nouvelle fracture

La sortie des États-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran était une des promesses de campagne du candidat Trump. Il l’a tenue, en réitérant, lors de la dénonciation de l’Accord, les critiques qu’il avait formulées à maintes reprises à son encontre. L’Accord, selon lui, n’était pas suffisamment solide pour limiter les activités nucléaires de l’Iran et empêcher ce pays d’accéder à des missiles à capacité nucléaire. Donald Trump a également fustigé le rôle de l’Iran au Moyen-Orient, en raison notamment du soutien actif de Téhéran au Hamas (Gaza), au Hezbollah (Liban), et aux talibans (Afghanistan) (1).

L’engagement de l’Iran, conformément au PAGC de 2015, consistait à désintégrer l’essentiel de son programme nucléaire sous la lourde surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), en contrepartie de la levée des sanctions que lui avaient imposées, en liaison avec ce programme, le Conseil de sécurité des Nations Unies, l’Union européenne et les États-Unis (2). La mise en œuvre par l’Iran des mesures liées à ses engagements, confirmée par l’AIEA, a sonné l’amorce du processus de démantèlement progressif des sanctions dès janvier 2016, ouvrant ainsi la voie à la « normalisation » de la République islamique sur la scène économique internationale.

Le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne, impliquant le retour des sanctions économiques américaines à l’encontre de l’Iran, a brusquement mis fin à ce processus, semant par là-même un désarroi profond parmi les autres signataires de ce texte, en particulier les trois puissances européennes – Allemagne, France et Royaume-Uni – qui ont considéré l’initiative américaine comme un nouveau signe du délitement progressif des liens unissant les deux côtés de l’Atlantique (3). Ces trois puissances, ainsi que la Chine et la Russie, ont décidé de garantir la survie de l’Accord après le désengagement américain. Mais une chose est sûre : la décision unilatérale américaine apparaît d’ores et déjà comme le surgissement d’une nouvelle fracture sur la scène internationale.

Cependant, c’est l’Iran qui a subi les conséquences les plus bouleversantes de la volte-face américaine. Celle-ci a semé un vent de panique au sein de la population et dans les milieux d’affaires de Téhéran, tout en déstabilisant le pouvoir iranien et ses relations extérieures au niveau régional ainsi qu’à l’échelle mondiale.

Les vraies racines de la crise iranienne

Si le retour des sanctions américaines risque d’être particulièrement dévastateur pour l’Iran, il ne faut cependant pas lui imputer la responsabilité de la crise qui englobe actuellement toutes les sphères de la vie politique, économique et sociale du pays. Certes, la dégradation accélérée de la situation économique de l’Iran, et les troubles sociaux et politiques qui en ont découlé, ont coïncidé grosso modo avec l’entrée de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses diatribes contre la République islamique destinées à justifier la sortie planifiée des États-Unis de l’accord de Vienne. Dès lors, la tentation était grande – et certains observateurs y ont succombé – d’établir un lien de cause à effet entre les deux évolutions.

La réalité est cependant beaucoup plus nuancée. En effet, les maux frappant l’économie iranienne (une inflation chronique, une croissance médiocre, un chômage massif frappant en particulier les jeunes diplômés, la dépréciation sans relâche de la monnaie nationale, des inégalités criantes, une corruption systématique et omniprésente…) ne résultent pas des causes conjoncturelles ou des facteurs extérieurs. Ils reflètent avant tout le déclin d’un pays en développement qui, en dépit de ses immenses atouts, n’a pas pu apporter de réponses adéquates à ses profondes mutations démographiques et sociales, ni s’adapter aux grands bouleversements de l’économie mondiale durant ces quatre dernières décennies. Cette longue période a mis en évidence l’incapacité de la République islamique à faire réellement sortir l’économie de sa léthargie postrévolutionnaire. L’échec cuisant de la théocratie chiite en matière économique s’explique essentiellement par son choix initial en faveur d’une étatisation à outrance, accompagnée d’une présence massive des organisations parapubliques, dont les fondations religieuses et le corps des Pasdarans, dans les secteurs les plus divers, allant du BTP aux industries pétrolières et gazières, en passant par le tourisme, la pharmacie, les télécoms… D’où la marginalisation du secteur privé et l’étouffement sans relâche des forces vives de la nation.

Les agitations politiques qui secouent actuellement la société iranienne sont, elles aussi, d’origine essentiellement interne. Atteinte de doutes dans ses capacités de gouvernance et de maîtrise sociétale, la théocratie issue de la révolution islamique de 1979 s’enfonce perceptiblement dans la crise la plus profonde de son histoire, et le fossé la séparant de la société civile s’élargit de plus en plus.

À la fin de l’année 2017, une centaine de villes iraniennes ont été secouées par la révolte des couches les plus défavorisées de la population, ces « déshérités » qui, il y a quarante ans, avaient permis au clergé chiite de renverser la monarchie. Les slogans scandés lors de cette révolte franchissaient très souvent la « ligne rouge » et ciblaient directement la théocratie chiite et le « Guide suprême ». Ces événements, qui se sont reproduits en 2018 dans plusieurs villes iraniennes, ont marqué un tournant dans l’histoire de la République islamique, révélant d’une manière spectaculaire ses fractures et ses fragilités. C’est dans ce contexte qu’intervient la mise en cause de plus en plus prononcée de l’accord nucléaire de 2015 et, finalement, son abandon définitif par Donald Trump.

Cet accord, ne l’oublions pas, avait suscité de très grands espoirs au sein d’une grande partie de la population iranienne aspirant à la « normalisation » du pays sur la scène internationale. L’annonce de sa signature avait même donné lieu à des scènes de liesse dans la capitale iranienne. Le résultat n’était certes pas à la hauteur des espoirs. En continuant d’appliquer les sanctions dites « primaires » (qui n’étaient pas concernées par l’accord en question, et continuaient donc à être appliquées), l’Amérique du président Obama intimidait les banques et les entreprises non américaines souhaitant s’engager sur le marché iranien. En dépit de la levée officielle des sanctions, les banques européennes se tenaient à l’écart des transactions avec l’Iran, à l’exception des établissements publics, familiaux ou régionaux qui ne travaillaient qu’en Europe et en euro (4).

Il n’en demeure pas moins que l’accord de Vienne a permis à l’Iran d’accéder à des avantages indéniables, en particulier le retour à la normale de la production et de l’exportation du pétrole et la récupération d’une partie de ses avoirs gelés à l’étranger. Le démantèlement progressif des sanctions a également permis à l’Iran de signer un grand nombre d’accords commerciaux et d’investissements, et d’attirer des firmes – parmi les plus prestigieuses – des pays membres de l’Union européenne.

Un retour des sanctions en deux vagues

Ces acquis limités mais bien réels sont sérieusement mis en danger par le désengagement des États-Unis de l’accord de Vienne, annonçant le rétablissement des sanctions à l’issue de deux périodes transitoires de 90 jours (première vague) et de 180 jours (deuxième vague) :

• La première vague de sanctions, entrée en application le 7 août 2018, comprend l’interdiction pour l’Iran de procéder à toute acquisition de dollars, ainsi qu’à toutes les transactions portant sur l’or et les métaux précieux, les métaux bruts ou semi-finis (tels que l’aluminium, l’acier ou le charbon), les logiciels d’intégration de processus industriels, les véhicules et pièces détachées automobiles, l’aviation commerciale…

Le secteur automobile, le plus gros employeur du pays, est une des grandes victimes de cette première vague de retour des sanctions américaines.

Moins d’un mois après le retrait américain de l’accord de Vienne, le groupe français PSA, solidement implanté en Iran (son plus grand marché étranger) et partenaire historique des constructeurs Iran Khodro et Saipa, a annoncé la suspension des activités de ses coentreprises dans ce pays. Son départ du pays, devenu définitif à la suite du rejet de sa demande de dérogation auprès des États-Unis, est un immense gâchis pour l’Iran, mais aussi pour le groupe français qui voyait dans ce pays une future plateforme d’exportation de véhicules vers le Moyen-Orient et l’Afrique.

Le groupe Renault, autre partenaire français de l’industrie automobile iranienne, qui avait annoncé dans un premier temps son refus de quitter l’Iran, a finalement décidé, lui aussi, de plier bagage. D’autres constructeurs, comme les géants allemands Daimler et Volkswagen, ont pris la même décision, ainsi que les constructeurs japonais et coréens.

Séparée de ses partenaires historiques, privée de ses meilleures sources d’approvisionnement en pièces détachées et interdite d’accès aux réseaux bancaires internationaux, l’industrie automobile iranienne se trouve obligée de se tourner vers les partenaires chinois souvent parmi les moins performants, étant donné que les entreprises chinoises les plus connues refusent de coopérer avec la République islamique en raison de leurs liens avec le marché américain. Ainsi, la plus importante filière industrielle iranienne après le pétrole, qui avait largement bénéficié de la levée des sanctions intervenue après l’accord nucléaire de 2015, s’enfonce de nouveau dans le marasme.

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