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Retour des sanctions américaines contre l’Iran : de lourds enjeux politiques et économiques

Il n’en demeure pas moins que l’accord de Vienne a permis à l’Iran d’accéder à des avantages indéniables, en particulier le retour à la normale de la production et de l’exportation du pétrole et la récupération d’une partie de ses avoirs gelés à l’étranger. Le démantèlement progressif des sanctions a également permis à l’Iran de signer un grand nombre d’accords commerciaux et d’investissements, et d’attirer des firmes – parmi les plus prestigieuses – des pays membres de l’Union européenne.

Un retour des sanctions en deux vagues

Ces acquis limités mais bien réels sont sérieusement mis en danger par le désengagement des États-Unis de l’accord de Vienne, annonçant le rétablissement des sanctions à l’issue de deux périodes transitoires de 90 jours (première vague) et de 180 jours (deuxième vague) :

• La première vague de sanctions, entrée en application le 7 août 2018, comprend l’interdiction pour l’Iran de procéder à toute acquisition de dollars, ainsi qu’à toutes les transactions portant sur l’or et les métaux précieux, les métaux bruts ou semi-finis (tels que l’aluminium, l’acier ou le charbon), les logiciels d’intégration de processus industriels, les véhicules et pièces détachées automobiles, l’aviation commerciale…

Le secteur automobile, le plus gros employeur du pays, est une des grandes victimes de cette première vague de retour des sanctions américaines.

Moins d’un mois après le retrait américain de l’accord de Vienne, le groupe français PSA, solidement implanté en Iran (son plus grand marché étranger) et partenaire historique des constructeurs Iran Khodro et Saipa, a annoncé la suspension des activités de ses coentreprises dans ce pays. Son départ du pays, devenu définitif à la suite du rejet de sa demande de dérogation auprès des États-Unis, est un immense gâchis pour l’Iran, mais aussi pour le groupe français qui voyait dans ce pays une future plateforme d’exportation de véhicules vers le Moyen-Orient et l’Afrique.

Le groupe Renault, autre partenaire français de l’industrie automobile iranienne, qui avait annoncé dans un premier temps son refus de quitter l’Iran, a finalement décidé, lui aussi, de plier bagage. D’autres constructeurs, comme les géants allemands Daimler et Volkswagen, ont pris la même décision, ainsi que les constructeurs japonais et coréens.

Séparée de ses partenaires historiques, privée de ses meilleures sources d’approvisionnement en pièces détachées et interdite d’accès aux réseaux bancaires internationaux, l’industrie automobile iranienne se trouve obligée de se tourner vers les partenaires chinois souvent parmi les moins performants, étant donné que les entreprises chinoises les plus connues refusent de coopérer avec la République islamique en raison de leurs liens avec le marché américain. Ainsi, la plus importante filière industrielle iranienne après le pétrole, qui avait largement bénéficié de la levée des sanctions intervenue après l’accord nucléaire de 2015, s’enfonce de nouveau dans le marasme.

• Mais c’est la deuxième vague de sanctions, prévue pour être appliquée à partir du 5 novembre 2018, qui risque d’être particulièrement dévastatrice pour la République islamique. En effet, elle frappera – outre les secteurs maritime, bancaire et de l’assurance – l’industrie pétrolière qui, on le sait, constitue le cœur battant de l’économie iranienne.

Après avoir connu une chute vertigineuse entre 2012 et 2014 en raison des sanctions européennes et américaines, les exportations pétrolières iraniennes ont progressé rapidement grâce aux dispositions de l’accord de 2015, contribuant ainsi à l’essor de la croissance du PIB (12,5 % en 2016 selon le FMI), la maîtrise de l’inflation et la stabilisation relative de la monnaie nationale. Durant l’année 2017 et le premier semestre 2018, l’Iran exportait en moyenne 2,5 millions de barils par jour (b/j), dont 65 % vers l’Asie (5).

Depuis leur désengagement de l’accord de Vienne, les États-Unis ont déployé des efforts considérables pour demander aux pays d’arrêter complètement leurs importations de pétrole iranien le 4 novembre au plus tard, s’ils ne veulent pas subir les sanctions américaines. Par ailleurs, Washington a affirmé à maintes reprises sa détermination de « réduire à zéro » les exportations pétrolières de l’Iran. Cet objectif semble impossible à atteindre, étant donné que les divers acheteurs du pétrole iranien, notamment en Asie, ainsi que la Turquie, pourraient refuser de se soumettre au diktat américain. Mais compte tenu des divers mécanismes mis en place par les États-Unis et les pressions que ces derniers exercent sur les plus rétifs, la division par deux des exportations pétrolières iraniennes dès la fin de l’année 2018 pourrait être une hypothèse plutôt réaliste. Une telle réduction suffirait à peser lourdement sur les recettes en devises et, par là-même, sur les principaux indicateurs macroéconomiques de la République islamique. L’économie iranienne devrait enregistrer un taux de croissance négatif dès la fin de cette année.

Les sanctions américaines contre l’exportation pétrolière iranienne ne risquent-elles pas de déclencher une flambée du prix du brut ?

L’administration Trump tente de prévenir ce risque, en autorisant la mise sur le marché de onze millions de barils des réserves stratégiques américaines du 1er octobre au 30 novembre (6), mais surtout en comptant sur la hausse de la production du brut dans la partie arabe du golfe Persique (notamment en Arabie saoudite), ainsi qu’en Russie.

Dilemme iranien et faiblesses européennes

La vie politique iranienne, elle aussi, a été soumise à une très douloureuse épreuve sous l’impact de la sortie des États-Unis de l’accord de Vienne. Jusqu’à une période relativement récente, la plupart des observateurs de la scène politique iranienne avait tendance à tracer une ligne de démarcation précise entre les réformateurs (représentés par le président Rohani) et les conservateurs (réunis autour du « Guide suprême », le vrai détenteur du pouvoir). Cette distinction, qui depuis longtemps avait perdu de sa pertinence aux yeux d’une grande partie de la population iranienne, semble désormais inopérante, après les chocs que l’administration Trump lui a infligés. Dans un premier temps, les deux têtes de la dyarchie islamique (le Président et le Guide), autour desquelles s’articulent les jeux de pouvoir à Téhéran, semblaient l’une et l’autre particulièrement perplexes quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de la volte-face américaine. Le dilemme était le suivant : l’Iran doit-il se maintenir dans un accord nucléaire mutilé par le désengagement des États-Unis ou, au contraire, s’en détacher à son tour et reprendre l’enrichissement de l’uranium au-delà du niveau que le texte avait autorisé ?

À propos de l'auteur

Fereydoun Khavand

Fereydoun Khavand

Spécialiste des relations économiques internationales et de l’Iran, ancien maître de conférences à l’Université Paris-V.

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