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Le Laos va-t-il (peut-il) basculer définitivement dans la sphère chinoise ?

Un territoire intégré au Belt and Road Initiative chinois

La construction d’une ligne de chemin de fer (voie unique) est sans conteste l’investissement le plus important de la Chine au Laos et marque l’intégration pleine et entière de ce dernier à l’initiative chinoise des « nouvelles routes de la soie » (BRI – Belt and Road Initiative) (4) par le début de la construction du corridor indochinois reliant la Chine à la Thaïlande à travers le territoire laotien. Le projet de près de 6 milliards de dollars s’étendra sur 414 kilomètres et devrait comprendre 32 gares (dont 21 opérationnelles dès l’inauguration), 75 tunnels (198 km) et 167 ponts (62 km) sur le chemin le plus direct en direction de Bangkok, via Nong Khai (Thaïlande) puis Kuala Lumpur (Malaisie) et Singapour, grâce à la construction d’un TGV entre ces dernières. Une fois achevé, le Kunming-Vientiane permettra aux passagers et aux marchandises de faire le trajet en 6-7 heures, alors qu’il faut actuellement plusieurs jours par voie routière. La ligne de chemin de fer, doublée d’une autoroute, devrait être inaugurée en 2021. La construction de la voie rapide autoroutière, pour un coût de 1,2 milliard de dollars, entre Vang Vieng et Vientiane (113 km) par une coentreprise sino-lao débutera, elle, en 2018.

Le corridor économique ferroviaire traversant le Nord du Laos doit permettre, d’une part, de réduire les coûts du transport intra laotien, et, d’autre part, d’assurer le transport du fret entre les provinces chinoises de l’intérieur et les marchés étrangers d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Malaisie, Singapour, etc.). En effet, si l’avantage réel d’un train à grande vitesse traversant le Nord du Laos à près de 200 km/h (160 km dans les portions montagneuses) n’apparaît pas évident à plusieurs observateurs, les doutes semblent moindres dans le cas du transport de marchandises entre le Laos et la Thaïlande, service ferroviaire qui n’existe pas actuellement. La construction en cours d’un terminal de conteneurs de 38 000 mètres carrés dans une zone adjacente aux installations de la gare laotienne de Thanalaeng (7,5 km du centre de Vientiane) et la future mise en place d’un guichet unique permettent d’envisager une baisse importante des coûts de transport (de 30 % à 50 %) au départ du Laos – coûts très élevés, principalement routiers, qui rendent jusqu’à présent les produits laotiens peu compétitifs par rapport à ceux de ses voisins. Les travaux vont bon train : près de 25 % seraient d’ores et déjà achevés, travaux effectués par des milliers d’ouvriers, principalement chinois.

Lors de sa visite officielle à Vientiane des 13 et 14 novembre 2017, le président chinois Xi Jinping a affirmé sa volonté de construire une « communauté de destin d’importance stratégique » entre la Chine et le Laos, confirmant du même coup le changement de statut de Vientiane, devenu pour Pékin une pièce essentielle dans son initiative Belt and Road.

Des résistances au sein du Parti et de la société ?

Lors de la tenue du Xe Congrès du Parti unique (5) (janvier 2016), certaines dissensions sont apparues au sein du Politburo, et ce malgré l’extrême opacité de la vie politique laotienne, alors même que le Parti utilise le congrès pour véhiculer une image de stabilité et de continuité politiques. Ces dissonances internes ont rapidement donné du grain à moudre aux défenseurs de la thèse de la rivalité entre la Chine et le Vietnam autour du Laos. En effet, au sein du Parti révolutionnaire populaire lao (PPRL), la rivalité des frères communistes est souvent évoquée, entre une faction pro-vietnamienne d’un côté et une faction prochinoise de l’autre. Beaucoup ont vu dans la nomination (6) de Bounnhang Vorachitt (président) et Thongloun Sisoulith (Premier ministre) la victoire de la faction pro-vietnamienne sur sa rivale prochinoise, ou du moins, un rééquilibrage stratégique en direction de Hanoï. Incontestablement, la montée en puissance de la présence économique et territoriale chinoise, qu’elle soit étatique ou privée, a été grandement facilitée par le duo précédent (Choummaly Sayasone/Thongsing Thammavong), notamment à travers l’attribution de nombreuses concessions et contrats d’exploitation des ressources naturelles, soulevant des inquiétudes parmi l’élite dirigeante et la population. De plus, sur le modèle chinois, le gouvernement laotien a multiplié l’ouverture de zones économiques spéciales et spécifiques (ZES) à proximité des frontières dans l’espoir de stimuler le développement économique du pays en s’appuyant sur le dynamisme des pays limitrophes, dont la Chine. À dire vrai, les dirigeants seniors du Parti n’ont pas apprécié la politique menée par le duo Choummaly/Thongsing, particulièrement le rapprochement tous azimuts avec la Chine. On l’aura compris, la politique menée au début des années 2010 a conduit à de fortes contestations au sein du Parti ; le renouvellement du Politburo a éteint les risques de conflits internes. 

Pour preuve, le discours prononcé par le président sortant Choummaly Sayasone lors du Xe Congrès, faisant le bilan politique de son mandat, a donné lieu à un exercice d’autocritique sur les mesures prises en matière d’alliance stratégique. Que son mea culpa soit sincère ou de façade, Choummaly a rappelé qu’il fallait développer les relations traditionnelles et la solidarité socialiste avec les amis stratégiques, élément nécessaire, voire indispensable pour la protection et le développement du Laos. L’intensification des « réunions de travail » bilatérales entre le Laos et le Vietnam, dans les mois qui ont précédé la tenue du Xe Congrès, a confirmé que les deux pays peuvent compter sur une loyauté mutuelle. Les Vietnamiens s’assurent la pérennité du PPRL et du régime à travers la visite continuelle de conseillers dans l’ensemble des ministères laotiens dans le but d’améliorer à la fois les capacités de l’État et l’assise économique du pays. À son tour, le Laos garantit à Hanoï son périmètre de sécurité en direction de l’ouest et des opportunités d’affaires. Pour autant, le poids de la Chine au Laos augmente, inexorablement, et rien n’indique que la jeune génération amenée à prendre le pouvoir au sein du Parti ne préfèrera pas la Chine au Vietnam, d’autant qu’une portion de plus en plus importante de ces derniers est désormais formée à l’École centrale du Parti à Pékin.

La « relation spéciale » avec le Vietnam est-elle en danger ?

Assurément, la « lutte de 30 ans » contre les « impérialistes » français, puis américains, a renforcé la « relation spéciale » entre les dirigeants communistes des deux pays. La forte implication des troupes du Vietminh au Laos s’explique alors par le fait que le Nord-Vietnam souhaite sécuriser les 2069 km de frontières communes avec le Laos, notamment l’accès à la piste Hô Chi Minh, primordiale dans la réussite de ses opérations militaires.

À propos de l'auteur

Eric Mottet

Eric Mottet

Professeur de géopolitique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), directeur adjoint du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG), co-directeur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est, et chercheur associé à l’IRASEC.

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