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Les forces blindées dans le Maghreb

À côté des deux « géants » que sont le Maroc et l’Algérie dans une logique de méfiance réciproque, la Tunisie et la Mauritanie n’ont pas les mêmes besoins. Ils se cristallisent autour des réponses à donner aux méthodes de combat classiques, de guérilla et de terroguérilla des djihadistes. Accessoires emblématiques de la terroguérilla, les Engins Explosifs Improvisés (EEI) justifient un investissement prononcé de la Tunisie dans l’acquisition de nombreux blindés MRAP. Après l’achat de 100 BMC Kirpi, 70 Nurol Edjer Yalçin sont entrés en service à partir de 2017. La Turquie a également vendu des blindés légers Otokar Cobra et Cobra 2, notamment destinés à la reconnaissance. Le Groupe des Forces Spéciales (GFS) aligne quant à lui des Sherpa Light Scout. La Garde nationale et la police ont de leur côté reçu des Streit Typhoon, également de type MRAP. En 2016, l’idée de Marder 1A3 a été évoquée, parallèlement aux Marder destinés à la Jordanie. Cependant, en 2018, aucun élément officiel n’est venu confirmer l’information. Le pays conserve donc ses 140 vieux M‑113A1 et M‑113A2, plus 110 Fiat 6614. Tunis dispose aussi de 54 M‑60A3 et 30 M‑60A1 ainsi que de 59 SK105 et 45 AML‑90.

Chars M‑60, blindés M‑113, etc. sont un héritage de la guerre froide, lorsque la Tunisie craignait une action militaire libyenne. Aujourd’hui vieillissants, ils conservent une relative pertinence contre d’éventuelles infiltrations djihadistes depuis la Libye, à l’image de celle survenue à Ben Guerdane le 7 mars 2016. Cependant, les Tunisiens préfèrent engager les éléments dotés de MRAP divers, plus adaptés face aux méthodes de guérilla/terroguérilla. Cet intérêt croissant porté aux MRAP en Afrique depuis le courant des années 2000 (18) s’inscrit dans une tendance que constate notamment Defence IQ dans son rapport annuel sur les blindés. Dans l’édition 2018, 94 % des acteurs africains dans le domaine des blindés estiment que les EEI représentent la plus grande menace pour les blindés (pour une moyenne mondiale de 80 % et seulement 71 % en Europe). Les principales autres menaces considérées s’établissent ainsi : 90 % tiennent aux attaques avec des armes de petit calibre (jusqu’au 7,62 mm), 75 % aux roquettes antichars/RPG, 52 % aux difficultés du terrain et aux conditions climatiques, 50 % aux attaques avec des mitrailleuses lourdes (munitions de calibre supérieur à 7,62 mm) (19).

Mauritanie et Libye

Le parc blindé mauritanien est lui aussi ancien, avec 40 Eland Mk7 et 35 T‑55. Faute d’une grande mobilité stratégique, ces derniers n’ont qu’une valeur très réduite contre les djihadistes et les trafiquants qui privilégient la mobilité stratégique et tactique grâce aux pick-up qu’ils utilisent. Nouakchott préfère donc utiliser des éléments motorisés, à commencer par les groupements spéciaux d’intervention qui opèrent quasi de la même façon que les katibas djihadistes, avec une grande autonomie. Les pick-up sont plus adaptés à ces missions. D’une part, ils peuvent recevoir toute une panoplie d’armes, comme des mitrailleuses légères MAG/PKM ou lourdes (H2MB, Type 85, ZPU‑1, ZPU‑2), d’autre part, ils sont aisés à maintenir en condition opérationnelle même dans des conditions difficiles. Enfin, ils permettent d’emporter vivres, eau, munitions et carburant. Les troupes algériennes dans le sud du pays et à la frontière libyenne, et notamment les groupes de gardes-frontières, privilégient aussi ces moyens non blindés (20), très mobiles, même si, désormais, les Nimr 2 sont engagés dans les patrouilles à longue distance. Pour en revenir à la Mauritanie, Nouakchott aligne une dizaine d’Otokar Cobra, engagés au sein de la MINUSCA. La valeur des blindés légers rustiques, pour les missions de liaison, de reconnaissance, voire de transport de troupes, ne se dément pas.

L’arsenal blindé libyen se compose de quelques véhicules rescapés de l’ère Kadhafi (T‑72, T‑55, Cascavel, BRDM‑2, BMP‑1, M53/59 Praga, M‑113, BTR‑60) et d’autres acquis immédiatement après la chute du régime : des BRDM‑2 et BVP‑1 ex-tchèques, 20 Puma ex-italiens, ainsi que 10 Khrizantema‑S ou encore 131 Streit Typhoon et Spartan. Les véhicules légers non blindés mais armés constituent néanmoins l’essentiel du parc « véhicules de combat » des différents protagonistes. La livraison de lots de nouveaux blindés, à l’image de ce qui se fait pour l’aviation, n’est pas à exclure au cours des prochaines années. Ainsi, entre deux guerres internes aux ramifications complexes, la Libye du camp Haftar a bénéficié de la livraison de nombreux blindés en provenance des Émirats arabes unis, soit 93 Panthera T6 et Tygra, et 549 autres véhicules, dont certains blindés (Nimr 2). Dans tous les cas, la création d’une arme blindée digne de ce nom au sein d’une véritable armée nationale n’est pas à prévoir dans un avenir proche. 

Notes

(1) Voir l’article sur Boko Haram dans Défense & Sécurité Internationale, no 135, mai-juin 2018.

(2) « Morocco warns against Polisario provocation in Western Sahara », Al-Jazeera, 2 avril 2018 (https://www.aljazeera.com/news/2018/04/morocco-warns-polisario-provocation-western-sahara-180402081056065.html).

(3) Cf. « L’évolution des forces armées algériennes », Défense & Sécurité Internationale, no 131, septembre-octobre 2017.

(4) Richard Connolly et Cecilie Sendstad, « Russia’s Role as an Arms Exporter: The Strategic and Economic Importance of Arms Exports for Russia », Chatham House, Londres, 2017 (https://www.chathamhouse.org/sites/files/chathamhouse/publications/research/2017-03-20-russia-arms-exporter-connolly-sendstad.pdf).

(5) Jeremy Binnie, « Algeria confirms PLZ45 acquisition », Jane’s, mai 2017 (http://www.janes.com/article/70806/algeria-confirms-plz45-acquisition).

(6) Plus des systèmes d’armes semblables au concept du CAESAR, avec une grande mobilité stratégique : montage local de D‑30 de 122 mm sur des camions Mercedes Zetros, ou plus singulièrement d’une pièce antichar MT‑12 sur le même châssis et achat de Nora B52 ; cf. Jeremy Binnie, « Algeria displays locally developed self-propelled artillery », Jane’s, juillet 2017 (http://www.janes.com/article/72018/algeria-displays-locally-developed-self-propelled-artillery). Le pays dispose aussi de nombreux lance-roquettes multiples sur châssis non blindés ou légèrement protégés.

(7) L’Algérie s’est engagée à ne pas les revendre à d’autres pays.

(8) La police est dotée du Nimr Ajban ISV (Internal Security Vehicle).

(9) Plus de nombreux autres lanceurs/missiles achetés récemment, à l’instar du Skif ukrainien ou d’autres en service depuis plus longtemps. L’Algérie possède aussi une remarquable flotte d’hélicoptères de combat (Mi‑28, Ka‑52, en plus des Mi‑24).

(10) Selon les sources, une seconde brigade blindée pourrait être créée.

(11) Entre 13 et 16 selon les sources.

(12) « Le Maroc sur le point de recevoir un lot de chars Abrams M1A1 SA », Mena Défense, avril 2018 (https://www.menadefense.net/afnord/le-maroc-sur-le-point-de-recevoir-un-lot-de-chars-abrams-m1a1-sa/).

(13) Développé à partir du Type‑90 IIM chinois ; selon les sources, au moins 54 ont été obtenus entre 2010 et 2012 et sont en service en 2018 et une centaine d’autres en négociation, ou bien la totalité aurait été livrée.

(14) En réalité, un ensemble de retranchements et de fortifications.

(15) Qui dispose aussi de blindés, à l’instar de quelques T‑55 et T‑62, d’Eland et d’AML ou encore de BMP‑1 et de BTR‑60 pour ne citer que les principaux.

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