Magazine Diplomatie

Le partenariat stratégique Chine-Russie : une alliance durable ?

L’Arctique russe, un nouveau terrain de coopération sino-russe

Depuis 2017, la coopération entre la Chine et la Russie en Arctique est passée au premier plan des communiqués officiels sino-russes. L’intérêt chinois pour l’Arctique russe n’est pas nouveau ; ce qui change, c’est l’ampleur des opportunités économiques que la Russie a décidé d’accorder aux entreprises chinoises dans cette région qu’elle considère comme stratégique. La Chine participe désormais aux exploitations de gisements d’hydrocarbures arctiques non seulement comme investisseur silencieux, mais aussi comme fournisseur d’équipements et de technologies.

La contribution chinoise à la réalisation du projet Yamal LNG en est une illustration parfaite. L’objectif de ce mégaprojet est d’exploiter le gisement du gaz naturel de la péninsule du Yamal, située au-delà du cercle Arctique, d’en liquéfier le gaz extrait et ensuite de l’exporter par les méthaniers, en Asie, en suivant le passage du Nord-Est qui longe la côte nord de la Russie jusqu’au détroit de Béring. Véritable défi technologique et logistique, ce projet fut au départ envisagé comme une initiative franco-russe, dont Total et Novatek (3) étaient les actionnaires majoritaires. Mais, en 2014, après l’imposition de sanctions par les pays occidentaux à l’encontre de la Russie qui ciblent entre autres le secteur de l’énergie, Moscou a dû se tourner vers la Chine. Depuis, Pékin est devenu le second actionnaire du Yamal LNG après la Russie, qui le contrôle avec 50,1 % d’actions, alors que les chinois CNPC et China’s Silk Road Fund en possèdent 29,9 %, reléguant ainsi le français Total à la troisième position avec 20 % d’actions (4).

Le cœur du projet était la construction d’une usine de gaz naturel liquéfié (GNL) qui devrait produire 16,5 millions de tonnes par an à partir de 2019. Pour rendre le site opérationnel, il fallait construire un véritable complexe industriel sur le permafrost avec un port, capable d’accueillir de grands méthaniers brise-glace, un aéroport international, des routes et des voies ferrées ainsi que des réservoirs géants pour stocker le GNL. En 2014, les perspectives de réalisation de ce projet pharaonique dans les conditions d’exploitation extrêmes semblaient bien incertaines, les sanctions américaines ayant bloqué l’accès de la Russie non seulement aux technologies et équipements, mais aussi aux crédits nécessaires pour finaliser ce projet. Les compagnies chinoises y ont vu une occasion d’augmenter leur présence dans cette région stratégique et de mettre en valeur leurs compétences techniques et industrielles. La China Offshore Engineering Company a par exemple fabriqué 36 modules pour l’usine de gaz du site de Yamal, tandis que la CNPC Offshore Engineering Company a conçu et produit les différents équipements pour les docks du port et les méthaniers (5). En parallèle, les banques chinoises Export-Import Bank of China et China Development Bank ont accordé au projet une ligne de crédit de 12 milliards de dollars, ce qui a permis de livrer le Yamal LNG à temps et globalement en respectant le budget initial. La Chine ambitionne également de participer à l’organisation du trafic commercial sur le passage du Nord-Est, qui est désormais inclus dans le réseau maritime de la BRI. Pékin s’intéresse à plusieurs projets associés à l’exploitation de cette voie polaire, dont la construction du chemin de fer de Belkomur qui relierait Arkhangelsk à la Sibérie occidentale, et la mise en valeur du gisement de gaz naturel sur la péninsule de Gydan, dans la mer de Kara, qui devrait à terme produire autant que Yamal LNG.

En décembre 2017, Vladimir Poutine a officiellement inauguré le projet en démarrant la première ligne de production de GNL à Yamal. Moscou et Pékin ont donc réussi leur pari de coopération dans le développement de l’Arctique russe. Toutefois, tout comme dans le cas de la BRI, d’importantes divergences de vues semblent en menacer l’avenir. En Russie, la réalisation du projet Yamal LNG est présentée avant tout comme une réussite nationale, même si la Chine et la France y ont beaucoup contribué, une réussite qui permettra d’améliorer les perspectives de l’économie russe affaiblie par les sanctions occidentales. Elle est aussi considérée comme une victoire stratégique russe qui permettrait à Moscou de renforcer sa position sur le marché mondial du gaz et d’asseoir sa place d’acteur incontournable dans l’Arctique. À Pékin, le projet Yamal LNG est plutôt vu comme un symbole du nouveau savoir-faire des compagnies chinoises, capables de développer et de produire les équipements sophistiqués que l’industrie russe ne peut pas fournir, faute d’expertise technologique. Le succès du projet devient ainsi une illustration des capacités d’adaptation et d’invention de la Chine dans les conditions extrêmes de l’Arctique et confirme le bien-fondé de ses ambitions dans cette région polaire.

Le partenariat stratégique dans la conquête spatiale

Le programme spatial chinois a été lancé dans les années 1950, avec l’aide soviétique, et se concentrait pendant longtemps sur le développement des missiles et des applications à caractère militaire. Avec le début des réformes de Deng Xiaoping, la recherche spatiale se voit accorder la plus haute priorité et le programme de recherches spatiales chinois s’est considérablement élargi en incluant désormais le développement de satellites de communication et l’exploration physique de l’espace. Le point culminant de ces efforts fut l’envoi, en 2003, d’un astronaute chinois dans l’espace à bord du premier vaisseau spatial chinois, Shenzhou-5. Aujourd’hui, en termes d’objectifs poursuivis et de financement alloué aux différents projets, le programme spatial chinois est plus ambitieux que celui de la NASA et de Roscosmos. Ainsi, Pékin espère avoir sa propre station orbitale habitée d’ici à 2023 et envoyer à terme des humains sur la Lune et des robots sur Mars. Dans les cinq ans à venir, la Chine planifie d’envoyer dans l’espace 110 fusées à partir de quatre cosmodromes situés sur son territoire (6).

Dès le début de son programme spatial, la Chine s’est appuyée fortement sur la coopération avec d’autres pays pour réaliser des percées technologiques et acquérir une expertise dans le domaine de l’astronautique. Dans les années 1990, la Russie, qui s’enfonçait dans les difficultés économiques, lui a vendu plusieurs technologies et équipements spatiaux, dont le système de sauvetage, le contrôle thermique, les dispositifs d’amarrage et le système de support vie de la fusée russe Soyouz. Toutefois, la croissance rapide des capacités spatiales chinoises a imposé des limites significatives à la coopération sino-russe dans le domaine astronautique. D’un partenaire junior, Pékin est devenu, aux yeux de Moscou, un concurrent aspirant à la conquête de l’espace. Ainsi, jusqu’à récemment, toute collaboration avec Pékin dans le cadre des projets russes spatiaux de pointe avait été suspendue. Cette situation est cependant en train de changer. Depuis 2017, les agences spatiales russe et chinoise multiplient les annonces sur leurs intentions de coopérer dans la réalisation de plusieurs projets relatifs à l’exploration de la Lune et de l’espace profond, ainsi qu’au développement de matériaux spéciaux et de systèmes satellitaires. Les Chinois participeraient ainsi au projet russe BIOS-4, dont le but est de créer un système écologique fermé, nécessaire pour aménager des stations habitées sur la Lune ou sur Mars. De leur côté, les Russes feraient partie de la mission chinoise vers le pôle sud de la Lune prévue pour 2023.

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