Côte d’Ivoire : le bilan inquiétant du « système Ouattara »

Les enjeux économiques et sociaux

Fortement attendu sur le volet économique, Alassane Ouattara n’est certainement pas arrivé au bout de ses ambitions et de celles de ses concitoyens. De fait, après deux décennies de crise, tout ou presque était à (re)faire. La Côte d’Ivoire se porte donc mieux. Le contraire aurait été étonnant, pour ne pas dire improbable. Cette dynamique positive se vérifiera en 2020, mais elle ne peut occulter la manière.

Quel bilan économique pour Ouattara ?

Ayant choisi de financer son programme présidentiel par l’endettement vis-à-vis de la Chine ou des Eurobonds et non par l’épargne domestique, ADO pourrait laisser un pays plus endetté qu’il ne l’a trouvé. De 12,7 milliards de dollars en 2011 et 9,5 milliards en 2012, année de l’achèvement de l’initiative Pays pauvre très endetté (PPTE), la dette extérieure ivoirienne a atteint 11,3 milliards en 2016 selon la Banque mondiale. Représentant le tiers du PIB ivoirien, l’endettement plombe la capacité de l’État ivoirien à investir dans les secteurs luttant contre la pauvreté (éducation, santé, eau, assainissement, agriculture). Les résultats liés à l’accès à l’eau potable et à l’énergie, au logement et à la mobilité tardent à se concrétiser dans les territoires. À l’image de l’Agence emploi jeunes (AEJ) créée en 2015, qui a pour mission d’occuper une jeunesse ivoirienne constituant la moitié des quelque 24 millions d’Ivoiriens – appelés à doubler d’ici 2050 –, les succès de la politique sociale ivoirienne ne seront peut-être pas tangibles avant la fin du second mandat présidentiel. Un secteur est néanmoins épargné, celui des infrastructures – de communication, sociales et de production.

Bénéficiant du travail réalisé avant 2011, ADO a lancé et/ou inauguré de vastes chantiers infrastructurels, dont le métro abidjanais. Les projets financés et/ou réalisés par des entreprises chinoises, ont, quant à eux, été négociés par Gbagbo (4) : autoroute Abidjan-Bassam, barrage hydroélectrique de Soubré, cité olympique d’Ébimpé (Anyama), château d’eau de Bonoua pour l’adduction en eau potable de la métropole abidjanaise, extension du Port autonome d’Abidjan (PAA), construction de lycées, rénovation du réseau routier, renforcement du réseau électrique, déploiement de la fibre optique, nouvelle zone industrielle d’Abidjan, ou encore réseau de vidéosurveillance abidjanais.

Estimé à environ 2,5 milliards de dollars, le montant total de ces prêts et de la dette détenue par la Chine impactent le budget ivoirien, d’autant plus que le gouvernement fait appel, de manière quasi exclusive, à des entreprises étrangères : marocaines, turques, françaises et, donc, chinoises. Véritable moteur de l’économie ivoirienne, la construction oublie globalement les opérateurs locaux… et la transparence dans l’attribution de ces marchés : les appels d’offres restreints et les contrats de gré-à-gré augmentent en proportion de la frénésie gouvernementale pour les infrastructures. Malgré tout, le secteur privé approuve la création de tribunaux de commerce (2012), de l’Autorité nationale de régulation des travaux publics (ANRMP, créée en 2009 et modifiée en 2013), ainsi que de la Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG, 2013). Ces mesures ont fait passer la Côte d’Ivoire du 154e rang, en 2012, au 103e en 2017 dans le classement Transparency International – qui déplore toutefois le manque global de pratiques concurrentielles, la dette contractée auprès des sociétés, la pression fiscale et la corruption généralisée chez les douaniers et le fisc. De même, depuis 2011, le gouvernement ivoirien mène de nombreuses réformes (environnement des affaires, assainissement des finances publiques, centralisation des services budgétaires pour limiter les « caisses noires » ministérielles, mise en place d’objectifs chiffrés dans les entreprises d’État, publication de bilans annuels pour les privées, etc.). Mais la vision court-termiste provoque des contrecoups imprévus tels que l’augmentation de 40 % du prix du ciment à la suite de la construction du barrage de Soubré, ou la carence en gaz naturel due à la réhabilitation des centrales thermiques d’Azito et de la Compagnie ivoirienne de production d’électricité (CIPREL).

En ayant fait évoluer le climat des affaires et adopté un nouveau code des investissements en 2012 qui avantage plus encore les investisseurs étrangers, en poursuivant ses réformes et en promouvant les partenariats public-privé (PPP), la Côte d’Ivoire entend valoriser le travail réalisé depuis le premier mandat de Ouattara. Ce bilan a priori positif s’appuie sur une forte croissance du produit intérieur brut (PIB) qui dépasse les 8 % depuis 2012 et qui devrait être en moyenne de 7 % jusqu’en 2020. Mais, force est de constater qu’elle ne favorise pas les classes populaires et moyennes qui peinent à récolter les fruits de cette croissance économique inégalement répartie et distribuée.

L’inégale répartition des richesses, une bombe à retardement

Forte d’un capital et de ressources humaines enviés en Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire reste paradoxalement un pays et une économie extravertis, dépendants des capitaux étrangers et de marchés internationaux comme de conjonctures qu’elle ne contrôle pas (cacao). Classée au 171e rang de l’Indice de développement humain (IDH) en 2015, la Côte d’Ivoire reste profondément inégalitaire, comme en témoigne l’indice de Gini qui évalue l’inégalité des revenus : avec un indice de 41,5 en 2015 (0 étant l’égalité parfaite), elle se retrouve peu ou prou au même stade qu’en 2002 (41,3). Inégalitaire en termes de revenus, elle l’est également dans les relations hommes-femmes et plus largement à l’échelle nationale : plus de la moitié de la population vit encore sous le seuil de pauvreté (500 FCFA, soit moins de 1 euro par jour). Pourtant, là encore, Alassane Ouattara est actif : couverture maladie universelle pour les plus démunis, hausse du salaire minimum, dégel des salaires des fonctionnaires, augmentation du revenu des cacaoculteurs, etc. Mais, semble-t-il, les efforts ne sont pas suffisants, d’autant plus que les promesses répétées à l’envi ne se traduisent pas toujours dans les territoires, urbains comme ruraux : seulement 7000 classes ouvertes sur les 25 000 promises ; construction retardée et réhabilitation a minima des universités malgré une enveloppe de 150 millions d’euros principalement octroyée à la famille malienne Kagnassi, proche d’ADO et du gouvernement ; déficit en matériel dans les administrations ; déficit encore de 400 000 logements, dont la moitié à Abidjan malgré 60 000 en construction, etc.

Dans les universités (grèves des enseignants et des étudiants) et les secteurs des économies formelle comme informelle, le malaise est patent et devient un risque non négligeable pour le gouvernement. La surchauffe de l’économie ivoirienne pourrait impacter la fragile paix gagnée par les armes en 2011. Le système Ouattara et les dérives d’une administration s’accaparant pouvoirs, moyens et francs CFA pourraient ainsi balayer les efforts entrepris depuis 2011 : les affaires, avérées comme créées de toutes pièces par la presse d’opposition, grignotent le crédit gouvernemental déjà mis à mal par la stratégie Potemkine des ministres et notables locaux qui rénovent et embellissent à grands frais les édifices publics avant chaque tournée du président « à l’intérieur ». À moyen terme, cette politique économique n’est pas tenable et débouchera inévitablement sur une remise en cause conflictuelle de l’exercice du pouvoir, si ADO le quitte effectivement en 2020. D’autres défis attendent par ailleurs le chef de l’État et son vice-président, Daniel Kablan Duncan.

Bilan et défis ivoiriens aux échelles régionale et internationale

La Côte d’Ivoire est confrontée à de nombreux défis sécuritaires internes qui ont toujours eu une portée transfrontalière. Ils sont liés aux incursions de groupes armés frappant les positions de l’armée, à l’incomplète intégration des éléments supplétifs des forces pro-Ouattara et pro-Gbagbo de 2011, aux activités prédatrices des anciens Comzones ayant dorénavant étendu leurs champs d’action géographiques, aux rivalités ethnico-religieuses et communautaires, aux litiges et conflits fonciers, aux « microbes », ou à la radicalisation de mosquées wahhabites et salafistes. De même, le désarmement des Dozos (5) semble impossible, la sécurité de certains axes routiers reste problématique, à l’image des personnes déplacées devant encore rentrer du Libéria.

Mais les autorités sont aussi confrontées à de nombreuses menaces sous-régionales. Parmi elles, les attaques perpétrées au Mali et au Burkina Faso, au Nord (frontière malienne principalement) et à l’Ouest (conflits fonciers et liés aux ressources naturelles, exactions de miliciens et mercenaires), le rôle présumé de Guillaume Soro dans la tentative de coup d’État manqué au Burkina Faso en septembre 2015, la prolifération et la circulation incontrôlable d’armes de différents calibres (6), l’incursion de membres actifs d’Ansar Dine ainsi que les potentielles cellules dormantes djihadistes dans le Nord ivoirien. L’attentat de Grand-Bassam du 13 mars 2016, revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), en est l’incarnation matérielle. En collaboration avec Paris et Washington, Abidjan ouvrira d’ailleurs courant 2018 le premier centre régional de lutte antiterroriste. Indispensable dans une région tributaire des services de renseignement étrangers, il se veut l’une des manifestations de l’activisme ivoirien en matière de politique étrangère.

Dynamique à l’extérieur, ADO a bénéficié de la bienveillance occidentale à son égard, mais a également renforcé les relations ivoiriennes avec d’autres acteurs moins traditionnels (Japon, Turquie ou Égypte). Dans un contexte qui lui était plutôt favorable (présidence de la CEDEAO de 2012 à 2014, siège non permanent au Conseil de sécurité onusien depuis 2017), il a participé à la résolution de crises sous-régionales (Mali, Guinée-Bissau ou Burkina Faso) et a fait office de médiateur ou a été consulté au Togo, en Guinée, au Ghana ou au Libéria. Ayant par ailleurs participé aux discussions portant sur le retour du Maroc au sein de l’Union africaine (UA), ADO a accueilli les Jeux olympiques africains de 2014, le Sommet des villes et régions africaines pour le climat fin juin 2015, ainsi que le Sommet UA-UE de 2017. Enfin, Abidjan a vu le retour de la Banque africaine de développement (BAD) en 2014, et l’arrivée de l’Organisation internationale du cacao en 2017.

À propos de l'auteur

Xavier Aurégan

Xavier Aurégan

Chercheur indépendant affilié au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG) de l’Institut français de géopolitique (IFG, Paris 8) et associé au Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG) de l’Université Laval (Québec). Site internet : www.auregan.pro.

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