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Côte d’Ivoire : le bilan inquiétant du « système Ouattara »

Créée en 2012, l’Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration (ADDR) des ex-combattants regroupés au sein des Forces nouvelles (FN, civils) et des Forces armées des forces nouvelles (FAFN, militaires) est devenue Cellule de coordination de suivi et de réinsertion (CCSR) en 2015. Elle aurait officiellement réussi à démobiliser, à réinsérer et à réintégrer 55 000 ex-combattants sur un total initial de 74 000, 64 000 s’étant réellement présentés. Le taux de réinsertion de 85 % avancé par le gouvernement est certes flatteur, mais omet d’évoquer la dizaine de milliers d’ex-combattants « portés disparus » et non désarmés. Politiques, les évolutions de l’ADDR en CCSR et de la CDVR en CONARIV sont liées à la nécessité, pour l’État, de présenter un visage rassurant pour les investisseurs étrangers et les Institutions financières internationales (IFI). En réalité, au nord comme au sud de la Côte d’Ivoire, au Liberia comme au Ghana – voire au Burkina Faso –, de nombreux responsables des FN, des FAFN et des forces pro-Gbagbo n’ont pas adhéré au processus, comme l’affirme le rapport indépendant des Nations Unies d’avril 2016. Les récurrentes découvertes de caches d’armes, y compris celle de Souleymane Kamagaté Koné (alias « Soul to Soul »), le chef de protocole du président de l’Assemblée nationale Guillaume Kigbafori Soro, ne sont que la partie émergée d’un iceberg où s’enchevêtrent mutineries et actes de violence, mouvements d’humeur chez les Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI), enveloppes substantielles représentant plus de 1 % du budget national accordées aux ex-rebelles par un gouvernement affaibli et se dédisant, indiscipline, déficience dans la chaîne de commandement, et faible contrôle politique sur le(s) militaire(s) ; le tout révélant, in fine, une situation sécuritaire préoccupante.

Outre le contrôle trop lâche des armes en circulation, et donc des hommes armés, le gouvernement ivoirien doit également composer avec ce phénomène socio-sécuritaire des « microbes », ces gangs ultra-violents de mineurs qui se diffusent désormais à d’autres villes qu’Abidjan et qui met en exergue déstructuration sociale, oisiveté, faibles perspectives, appât du gain rapide, et instrumentalisation par les pro-Ouattara de ces enfants en 2011. Le retour de bâtons pourrait humainement comme politiquement coûter très cher à la société ivoirienne. Compte tenu des rancœurs, de la faible confiance entre les différents acteurs et de la guerre de succession qui se dessine depuis plusieurs années, l’échec de l’opération de désarmement était prévisible dans un pays où les forces, quelles qu’elles soient, voient l’arme comme une assurance-vie et un moyen de pression sur les pouvoirs. La perception selon laquelle la Côte d’Ivoire ne peut être prise qu’à travers les armes reste tenace, et le soupçon entourant le réarmement du clan Soro fait sens dans la perspective de l’élection présidentielle de 2020. Un bilan socio-économique positif ou vu comme tel serait de nature à fournir au gouvernement ivoirien et au successeur coopté d’ADO les arguments favorisant le déroulement serein de l’élection.

Les enjeux économiques et sociaux

Fortement attendu sur le volet économique, Alassane Ouattara n’est certainement pas arrivé au bout de ses ambitions et de celles de ses concitoyens. De fait, après deux décennies de crise, tout ou presque était à (re)faire. La Côte d’Ivoire se porte donc mieux. Le contraire aurait été étonnant, pour ne pas dire improbable. Cette dynamique positive se vérifiera en 2020, mais elle ne peut occulter la manière.

Quel bilan économique pour Ouattara ?

Ayant choisi de financer son programme présidentiel par l’endettement vis-à-vis de la Chine ou des Eurobonds et non par l’épargne domestique, ADO pourrait laisser un pays plus endetté qu’il ne l’a trouvé. De 12,7 milliards de dollars en 2011 et 9,5 milliards en 2012, année de l’achèvement de l’initiative Pays pauvre très endetté (PPTE), la dette extérieure ivoirienne a atteint 11,3 milliards en 2016 selon la Banque mondiale. Représentant le tiers du PIB ivoirien, l’endettement plombe la capacité de l’État ivoirien à investir dans les secteurs luttant contre la pauvreté (éducation, santé, eau, assainissement, agriculture). Les résultats liés à l’accès à l’eau potable et à l’énergie, au logement et à la mobilité tardent à se concrétiser dans les territoires. À l’image de l’Agence emploi jeunes (AEJ) créée en 2015, qui a pour mission d’occuper une jeunesse ivoirienne constituant la moitié des quelque 24 millions d’Ivoiriens – appelés à doubler d’ici 2050 –, les succès de la politique sociale ivoirienne ne seront peut-être pas tangibles avant la fin du second mandat présidentiel. Un secteur est néanmoins épargné, celui des infrastructures – de communication, sociales et de production.

Bénéficiant du travail réalisé avant 2011, ADO a lancé et/ou inauguré de vastes chantiers infrastructurels, dont le métro abidjanais. Les projets financés et/ou réalisés par des entreprises chinoises, ont, quant à eux, été négociés par Gbagbo (4) : autoroute Abidjan-Bassam, barrage hydroélectrique de Soubré, cité olympique d’Ébimpé (Anyama), château d’eau de Bonoua pour l’adduction en eau potable de la métropole abidjanaise, extension du Port autonome d’Abidjan (PAA), construction de lycées, rénovation du réseau routier, renforcement du réseau électrique, déploiement de la fibre optique, nouvelle zone industrielle d’Abidjan, ou encore réseau de vidéosurveillance abidjanais.

Estimé à environ 2,5 milliards de dollars, le montant total de ces prêts et de la dette détenue par la Chine impactent le budget ivoirien, d’autant plus que le gouvernement fait appel, de manière quasi exclusive, à des entreprises étrangères : marocaines, turques, françaises et, donc, chinoises. Véritable moteur de l’économie ivoirienne, la construction oublie globalement les opérateurs locaux… et la transparence dans l’attribution de ces marchés : les appels d’offres restreints et les contrats de gré-à-gré augmentent en proportion de la frénésie gouvernementale pour les infrastructures. Malgré tout, le secteur privé approuve la création de tribunaux de commerce (2012), de l’Autorité nationale de régulation des travaux publics (ANRMP, créée en 2009 et modifiée en 2013), ainsi que de la Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG, 2013). Ces mesures ont fait passer la Côte d’Ivoire du 154e rang, en 2012, au 103e en 2017 dans le classement Transparency International – qui déplore toutefois le manque global de pratiques concurrentielles, la dette contractée auprès des sociétés, la pression fiscale et la corruption généralisée chez les douaniers et le fisc. De même, depuis 2011, le gouvernement ivoirien mène de nombreuses réformes (environnement des affaires, assainissement des finances publiques, centralisation des services budgétaires pour limiter les « caisses noires » ministérielles, mise en place d’objectifs chiffrés dans les entreprises d’État, publication de bilans annuels pour les privées, etc.). Mais la vision court-termiste provoque des contrecoups imprévus tels que l’augmentation de 40 % du prix du ciment à la suite de la construction du barrage de Soubré, ou la carence en gaz naturel due à la réhabilitation des centrales thermiques d’Azito et de la Compagnie ivoirienne de production d’électricité (CIPREL).

À propos de l'auteur

Xavier Aurégan

Xavier Aurégan

Chercheur indépendant affilié au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG) de l’Institut français de géopolitique (IFG, Paris 8) et associé au Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG) de l’Université Laval (Québec). Site internet : www.auregan.pro.

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