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Côte d’Ivoire : le bilan inquiétant du « système Ouattara »

En ayant fait évoluer le climat des affaires et adopté un nouveau code des investissements en 2012 qui avantage plus encore les investisseurs étrangers, en poursuivant ses réformes et en promouvant les partenariats public-privé (PPP), la Côte d’Ivoire entend valoriser le travail réalisé depuis le premier mandat de Ouattara. Ce bilan a priori positif s’appuie sur une forte croissance du produit intérieur brut (PIB) qui dépasse les 8 % depuis 2012 et qui devrait être en moyenne de 7 % jusqu’en 2020. Mais, force est de constater qu’elle ne favorise pas les classes populaires et moyennes qui peinent à récolter les fruits de cette croissance économique inégalement répartie et distribuée.

L’inégale répartition des richesses, une bombe à retardement

Forte d’un capital et de ressources humaines enviés en Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire reste paradoxalement un pays et une économie extravertis, dépendants des capitaux étrangers et de marchés internationaux comme de conjonctures qu’elle ne contrôle pas (cacao). Classée au 171e rang de l’Indice de développement humain (IDH) en 2015, la Côte d’Ivoire reste profondément inégalitaire, comme en témoigne l’indice de Gini qui évalue l’inégalité des revenus : avec un indice de 41,5 en 2015 (0 étant l’égalité parfaite), elle se retrouve peu ou prou au même stade qu’en 2002 (41,3). Inégalitaire en termes de revenus, elle l’est également dans les relations hommes-femmes et plus largement à l’échelle nationale : plus de la moitié de la population vit encore sous le seuil de pauvreté (500 FCFA, soit moins de 1 euro par jour). Pourtant, là encore, Alassane Ouattara est actif : couverture maladie universelle pour les plus démunis, hausse du salaire minimum, dégel des salaires des fonctionnaires, augmentation du revenu des cacaoculteurs, etc. Mais, semble-t-il, les efforts ne sont pas suffisants, d’autant plus que les promesses répétées à l’envi ne se traduisent pas toujours dans les territoires, urbains comme ruraux : seulement 7000 classes ouvertes sur les 25 000 promises ; construction retardée et réhabilitation a minima des universités malgré une enveloppe de 150 millions d’euros principalement octroyée à la famille malienne Kagnassi, proche d’ADO et du gouvernement ; déficit en matériel dans les administrations ; déficit encore de 400 000 logements, dont la moitié à Abidjan malgré 60 000 en construction, etc.

Dans les universités (grèves des enseignants et des étudiants) et les secteurs des économies formelle comme informelle, le malaise est patent et devient un risque non négligeable pour le gouvernement. La surchauffe de l’économie ivoirienne pourrait impacter la fragile paix gagnée par les armes en 2011. Le système Ouattara et les dérives d’une administration s’accaparant pouvoirs, moyens et francs CFA pourraient ainsi balayer les efforts entrepris depuis 2011 : les affaires, avérées comme créées de toutes pièces par la presse d’opposition, grignotent le crédit gouvernemental déjà mis à mal par la stratégie Potemkine des ministres et notables locaux qui rénovent et embellissent à grands frais les édifices publics avant chaque tournée du président « à l’intérieur ». À moyen terme, cette politique économique n’est pas tenable et débouchera inévitablement sur une remise en cause conflictuelle de l’exercice du pouvoir, si ADO le quitte effectivement en 2020. D’autres défis attendent par ailleurs le chef de l’État et son vice-président, Daniel Kablan Duncan.

Bilan et défis ivoiriens aux échelles régionale et internationale

La Côte d’Ivoire est confrontée à de nombreux défis sécuritaires internes qui ont toujours eu une portée transfrontalière. Ils sont liés aux incursions de groupes armés frappant les positions de l’armée, à l’incomplète intégration des éléments supplétifs des forces pro-Ouattara et pro-Gbagbo de 2011, aux activités prédatrices des anciens Comzones ayant dorénavant étendu leurs champs d’action géographiques, aux rivalités ethnico-religieuses et communautaires, aux litiges et conflits fonciers, aux « microbes », ou à la radicalisation de mosquées wahhabites et salafistes. De même, le désarmement des Dozos (5) semble impossible, la sécurité de certains axes routiers reste problématique, à l’image des personnes déplacées devant encore rentrer du Libéria.

Mais les autorités sont aussi confrontées à de nombreuses menaces sous-régionales. Parmi elles, les attaques perpétrées au Mali et au Burkina Faso, au Nord (frontière malienne principalement) et à l’Ouest (conflits fonciers et liés aux ressources naturelles, exactions de miliciens et mercenaires), le rôle présumé de Guillaume Soro dans la tentative de coup d’État manqué au Burkina Faso en septembre 2015, la prolifération et la circulation incontrôlable d’armes de différents calibres (6), l’incursion de membres actifs d’Ansar Dine ainsi que les potentielles cellules dormantes djihadistes dans le Nord ivoirien. L’attentat de Grand-Bassam du 13 mars 2016, revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), en est l’incarnation matérielle. En collaboration avec Paris et Washington, Abidjan ouvrira d’ailleurs courant 2018 le premier centre régional de lutte antiterroriste. Indispensable dans une région tributaire des services de renseignement étrangers, il se veut l’une des manifestations de l’activisme ivoirien en matière de politique étrangère.

Dynamique à l’extérieur, ADO a bénéficié de la bienveillance occidentale à son égard, mais a également renforcé les relations ivoiriennes avec d’autres acteurs moins traditionnels (Japon, Turquie ou Égypte). Dans un contexte qui lui était plutôt favorable (présidence de la CEDEAO de 2012 à 2014, siège non permanent au Conseil de sécurité onusien depuis 2017), il a participé à la résolution de crises sous-régionales (Mali, Guinée-Bissau ou Burkina Faso) et a fait office de médiateur ou a été consulté au Togo, en Guinée, au Ghana ou au Libéria. Ayant par ailleurs participé aux discussions portant sur le retour du Maroc au sein de l’Union africaine (UA), ADO a accueilli les Jeux olympiques africains de 2014, le Sommet des villes et régions africaines pour le climat fin juin 2015, ainsi que le Sommet UA-UE de 2017. Enfin, Abidjan a vu le retour de la Banque africaine de développement (BAD) en 2014, et l’arrivée de l’Organisation internationale du cacao en 2017.

Sortie de l’isolement, la Côte d’Ivoire réactive un réseau diplomatique à l’échelle internationale sans pour autant mener une révolution brutale – nombre de diplomates conservant leurs postes à l’étranger. Ayant mobilisé son carnet d’adresses dans les milieux financiers, politiques et économiques, ADO a favorisé le déblocage de sommes substantielles, l’éligibilité ivoirienne au processus Millenium Challenge Corporation (MCC) et l’arrivée de capitaux étrangers dans les secteurs du pétrole, de la défense ou de l’énergie. Cette diplomatie économique permet certes d’alimenter projets et filières, mais elle reste peu encline à assurer à la Côte d’Ivoire un développement inclusif et une économie diversifiée, encore basée sur les rentes agricoles. C’est pourtant par le capital humain, un réseau de PMI-PME et une croissance durable, équilibrée et redistribuée au plus grand nombre que passeront l’indépendance économique de la Côte d’Ivoire et l’augmentation du pouvoir d’achat de ses habitants.

À propos de l'auteur

Xavier Aurégan

Xavier Aurégan

Chercheur indépendant affilié au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG) de l’Institut français de géopolitique (IFG, Paris 8) et associé au Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG) de l’Université Laval (Québec). Site internet : www.auregan.pro.

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