Magazine DSI

L’aéronavale indienne retrouve son souffle

MRCBF : de vraies chances pour le Rafale M en Inde ?

Lorsqu’elle annonce rejeter le LCA, au début de l’année 2017, la Navy émet également une demande d’information pour 57 nouveaux chasseurs multirôle embarqués, le programme MRCBF (Multi-­Role Carrier Borne Fighter). La lecture de ce document, particulièrement détaillé, réserve quelques surprises. Le futur chasseur doit notamment pouvoir être embarqué aussi bien sur le futur Vishal CATOBAR que sur le Vikrant et le Vikramaditya STOBAR. Cette décision s’explique principalement par les maigres performances opérationnelles des MiG‑29K, dont la chaîne logistique souffre des lenteurs administratives russes et indiennes, et qui semblent mal s’acclimater aux conditions tropicales. Mais le chasseur russe est surtout inadapté au lancement CATOBAR. Le MRCBF devrait voir s’opposer le Rafale M de Dassault Aviation, le Super Hornet de Boeing, une version modifiée du MiG‑29K, et un Gripen navalisé, très peu crédible. Et bien qu’il ne soit conçu que pour les opérations CATOBAR, le Rafale semble avoir aujourd’hui la préférence de l’Indian Navy, qui devrait émettre un appel d’offres très prochainement.

Sur le plan industriel, le GIE Rafale International est déjà très impliqué localement, le contrat Rafale pour l’Indian Air Force (IAF) donnant lieu à d’importantes retombées économiques. Le motoriste Safran Aircraft Engines a notamment été sollicité pour sauver le programme de réacteur indien Kaveri, techniquement et symboliquement stratégique. Initialement prévu pour le LCA, un Kaveri francisé pourrait ainsi, à terme, équiper une partie de la flotte de Rafale indiens, si les autorités en font le choix. De manière générale, le tissu industriel mis en place dans le cadre du contrat IAF profiterait pleinement de cette potentielle commande de 57 Rafale M, d’autant plus que Paris consent à de très larges transferts de technologies dont tireraient bénéfice les futurs programmes aéronautiques indiens.

Comparé au Super Hornet et au MiG‑29K, le Rafale se présente comme un compromis opérationnellement idéal. Contrairement au MiG‑29K, il peut opérer à pleine capacité depuis un porte-­avions CATOBAR, et emporte plus de charges que le Super Hornet. L’avion américain, plus lourd, devrait également être moins performant que le Rafale en mode STOBAR, le chasseur français présentant alors des capacités opérationnelles semblables à celles du MiG‑29K.

Bien entendu, les jeux ne sont pas faits pour le Rafale. L’avion serait trop encombrant pour les ascenseurs des porte-­avions indiens, dimensionnés pour le MiG‑29K. Plusieurs solutions pourraient être envisagées, en fonction des choix opérationnels de l’IN. Ainsi, les ascenseurs de l’IAC‑1 pourraient encore être modifiés dans les temps. Pour une utilisation sur le Vikramaditya, il serait sans doute nécessaire de modifier le Rafale lui-même, soit en rendant ses rails lance-­missiles amovibles, soit en le dotant d’ailes repliables. Une solution techniquement réalisable, mais coûteuse et contraignante. Enfin, l’IN pourrait choisir d’utiliser des escadrons différents pour chaque porte-­avions, MiG‑29K et Rafale ne se croisant qu’à bord du Vikrant, par exemple.

Mais le Rafale pourrait aussi être victime de son succès dans l’IAF. Les besoins de cette dernière sont en effet bien plus critiques que ceux de l’IN. À tel point que le ministère de la Défense pourrait décider qu’un achat de gouvernement à gouvernement autour du Rafale devrait profiter en priorité à l’IAF. Pour l’IN, une commande rapide permettrait surtout de planifier au mieux les modifications et les conceptions de ses porte-­avions autour du nouveau chasseur. Dans ce cas, indépendamment de l’attrait réel de l’IN pour le Rafale, un autre appareil pourrait très bien être acheté dans le cadre du MRCBF. Politiquement, une commande de Super Hornet pour la seule IN aurait pour avantage de diversifier les approvisionnements du pays en avions de chasse, sans ralentir ni menacer de nouveaux achats de Rafale pour l’IAF. D’un autre côté, l’achat de nouveaux MiG‑29K modernisés permettrait de choisir rapidement le nouvel appareil de l’IN, sans modifier les porte-­avions, tout en laissant le Rafale et le Super Hornet s’affronter commercialement pour l’équipement de l’IAF. Au risque, pour la Navy, de ne pas pouvoir profiter pleinement des caractéristiques CATOBAR de l’IAC‑2.

Ainsi, même si l’Indian Navy semble avoir retrouvé une forme d’indépendance décisionnelle en sortant du programme LCA, elle reste tributaire des contraintes étatiques, en matière de « Make in India » et d’accords intergouvernementaux notamment. Cependant, si le programme MRCBF est mené rapidement, il pourrait s’agir d’une petite révolution pour la marine indienne. Si cette dernière obtient l’avion qu’elle souhaite vraiment, indépendamment des tergiversations diplomatiques et industrielles, elle sera en mesure de construire l’aéronavale qui lui convient, adaptée à une vision opérationnelle réaliste. Pour les forces armées indiennes, au sens large, l’enjeu de la prochaine décennie est bien d’adapter la politique industrielle du pays, particulièrement inertielle, aux besoins opérationnels, par définition changeants. Et non l’inverse. Dans le cas contraire, le déclassement militaire de l’Inde à l’échelle régionale pourrait être tout bonnement impossible à endiguer.

Notes

(1)  Les avions de l’INS Vikrant ont ainsi mené plusieurs raids lors du conflit indo-pakistanais de 1971.

(2)  Short Take-Off But Arrested Recovery : décollage depuis un tremplin, appontage via des brins d’arrêt.

(3)  Catapult Assisted Take-Off But Arrested Recovery : décollage via une catapulte, appontage via des brins d’arrêt.

(4)  Voir à ce sujet « L’hélicoptère ASM à la croisée des chemins », Défense & Sécurité Inetrnationale, hors-série no 59, avril-mai 2018.

(5)  À ce sujet : « Déclin ou renaissance des ailes indiennes ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 54, juin-juillet 2017.

Légende de la photo en première page : Le Vikramaditya (ex-Gorshkov, avant-plan) et le Viraat, qui est sorti de service en mars 2017. (© Indian Navy)

Article paru dans la revue DSI n°135, « Face à la Chine : Les défis de la marine indienne », mai-juin 2018.

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