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« La désunion kurde aide à comprendre pourquoi, encore au XXIe siècle, il n’y a pas de Kurdistan indépendant »

En outre, les autorités françaises accordèrent au parti Khoybun le droit de poursuivre ses activités hors de Syrie, et ce durant des années après sa création en 1927. De plus, les Kurdes qui avaient émigré de Turquie et qui étaient désormais établis en Syrie vivaient là depuis les années 1920, à l’époque où les Français leur avaient délivré des cartes d’identité. Ces Kurdes étaient donc déjà des citoyens syriens au moment de l’indépendance en 1946. Le fait de leur retirer le statut de citoyen pour les requalifier d’« ajanib » (étranger) ou de « maktoumeen » (caché, occulté) constituait dès lors une violation flagrante du droit international, en particulier en matière de nationalité et de succession, mais aussi au regard des conventions internationales.

Les Kurdes ont-ils toujours été marginalisés par le pouvoir syrien ?

Selon un recensement réalisé en 1962, le décret 93 classifiait environ 120 000 Kurdes, soit à l’époque environ 20 % de la population kurde de Syrie, comme « ajanib » ; dès lors, ils n’étaient pas autorisés à voter, ni à accéder à la propriété, ni à bénéficier d’emplois dans la fonction publique. On leur distribuait des cartes d’identité de couleur rouge, indiquant qu’ils n’étaient pas des citoyens syriens. Quelque 75 000 autres étaient des « maktoumeen », sans droits civiques. Le gouvernement syrien ayant arbitrairement constitué ces catégories, les proches d’une même famille, nés qui plus est dans un même village, pouvaient être classés différemment. Les pères, par exemple, étaient « ajanib », alors que leurs enfants restaient des citoyens à part entière. Ce phénomène a même concerné des personnalités – tel le général Tawfiq Nizam al-Din, jadis chef d’état-major de l’armée – à qui l’on a retiré le statut de citoyen et que l’on a, dès lors, condamnées à demeurer dans un vide juridique. Ces individus se sont alors retrouvés dans l’impossibilité de voyager légalement, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays (démarche qui requérait un passeport ou une carte d’identité), d’être propriétaires, de se marier, de participer aux élections…

Les enfants ont aussi fait les frais de ces mesures. Bien qu’ils aient officiellement accès à l’éducation – mais pas dans leur langue maternelle –, le statut d’apatride n’a fait que leur compliquer la tâche pour intégrer le lycée ou l’université. Ceux d’entre eux qui y sont parvenus n’arrivaient toutefois pas, ensuite, à trouver du travail dans leur domaine. Les enfants « maktoumeen » ne recevaient aucun diplôme du secondaire ; ils étaient donc de fait privés d’accès à des études supérieures. En conséquence, certains usèrent de subterfuges, comme utiliser le nom de leurs proches possédant une carte d’identité syrienne, pour passer outre ces obstacles. Le secteur de la santé publique leur était également fermé, les obligeant soit à payer des sommes exorbitantes auprès de prestataires privés, soit à s’en dispenser. Là aussi, de nombreux Kurdes se servaient de la carte d’identité d’amis.

Les choses changent-elles avec l’arrivée au pouvoir du Baas en 1963, puis avec le soulèvement de 2011 ?

Malgré des promesses de remédier à la situation, peu de choses avaient été entreprises jusqu’au déclenchement de la guerre civile en mars 2011, au moment où le gouvernement fut forcé de réévaluer son attitude envers les Kurdes et d’abolir certaines formes de marginalisation, sans garantie pour autant que celle-ci ne soit pas réinstaurée dès lors que Bachar al-Assad (depuis 2000) aurait remporté la guerre.

Après que le Baas a pris le pouvoir, le projet nationaliste arabe de restreindre les droits des Kurdes fut accentué par la création d’une « ceinture arabe », destinée à exproprier les Kurdes de leurs terres, le long de la frontière turco-irakienne, et de repeupler cette zone en y installant les Arabes qualifiés de « loyaux ». On notera à cet égard que la découverte, en septembre 1956, de ressources pétrolières dans la région, en particulier à Rumeilan, a probablement été une autre motivation. Ainsi dépossédés de leurs terres, les Kurdes étaient forcés soit de quitter la Syrie pour le Liban, soit de trouver un autre endroit en Syrie pour vivre. Une fois les zones kurdes évacuées, celles-ci étaient rebaptisées avec des noms arabes. Le plan ne fut mis à exécution qu’en 1973 en raison de problèmes techniques, et l’arabisation suspendue en 1976.

En 1967, les écoles commencèrent à omettre véritablement l’existence d’une identité kurde. Un décret de 1977 alla même plus loin en tentant d’effacer la présence historique des Kurdes en Syrie en remplaçant les noms non arabes de certains lieux : Kobané devint Aïn al-Arab, Serekaniye fut transformé en Ras al-Aïn, Derek en Al-Malikiyah, etc. Deux décrets en 1989 ont interdit l’usage du kurde sur le lieu de travail et lors de festivités, comme les mariages. En 1992, un autre décret interdisait l’enregistrement d’enfants portant un prénom kurde, politique qui était déjà officieusement pratiquée depuis des années. En mai 2000, la résolution 768 sommait les centres culturels kurdes, les librairies et toutes autres activités similaires impliquant l’usage de la langue kurde de fermer. Le 10 septembre 2008, le décret 49 entérina la loi 41 du 26 octobre 2004 qui avait pour but de réguler la possession, la vente et la location de terres en région frontalière. Ce décret fut perçu par les Kurdes comme un énième renforcement des politiques arabes pour les déposséder de ce qui leur revenait de plein droit.

Bien que ces mesures n’aient pas toujours été appliquées, et que les Kurdes soient parvenus à les contourner, l’existence de telles lois faisait écho aux politiques hostiles de l’État pour les marginaliser. Et peu de choses filtraient sur leur sort, comparé à leurs compatriotes vivant dans d’autres pays du Moyen-Orient ; ils ont ainsi été oubliés.

En outre, les articles 10, 11, 15 et 20 de la Constitution du Baas ont fourni un caractère exclusif au nationalisme arabe, écartant tout groupe social ou politique qui ne partagerait pas ses idées. Même si Michel Aflak (1910-1989), l’un des fondateurs du parti, a reconnu que des minorités ethniques existaient au sein de la nation arabe, il arguait du fait que les Kurdes souhaiteraient rester parmi la nation arabe, car cela assurerait leur bien-être. Les Kurdes étaient donc tolérés dès lors qu’ils acceptaient le principe du nationalisme arabe. En réalité, les baasistes vinrent à considérer les Kurdes comme des étrangers, donc comme une menace. Le parti lui-même fut progressivement réduit après novembre 1970, lors de l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad, qui en fit une simple façade destinée à la propriété personnelle de sa famille d’origine alaouite.

À propos de l'auteur

Michael M. Gunter

Michael M. Gunter

Historien, spécialiste du peuple kurde, professeur de science politique à la Tennessee Tech University ; auteur notamment d’Out of Nowhere : The Kurds of Syria in Peace and War (Hurst, 2014 ; non traduit) et de The Kurds: A Modern History (Markus Wiener, 2016 ; non traduit)

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