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Le Somaliland : trajectoire singulière d’une région somalie dans la guerre civile

D’abord, en termes de géographie humaine, le Somaliland est très différent du Sud de la Somalie. L’importance du pastoralisme fait que les populations vivent dans des zones relativement homogènes d’un point de vue clanique (on excepte ici les villes). Cela explique à la fois l’influence persistante des chefs coutumiers (sans même revenir au type de gestion coloniale) et la rareté des conflits sauf dans des zones spécifiques. Dans le Sud du pays, la situation est tout autre à cause de la présence de l’État colonial et postcolonial, des migrations internes, de l’urbanisation autrement plus importante et de la relative faiblesse du pastoralisme, eu égard aux services urbains et à l’agriculture.

Ensuite, les pays voisins ont joué systématiquement la carte de la paix, ce qui n’a pas été le cas au Sud de la Somalie. Djibouti a laissé ses grands commerçants d’origine isaaq réinvestir de l’autre côté de la frontière et contrôler jusqu’à aujourd’hui les importations de nourriture de base, tout en créant ainsi des milliers d’emplois au Somaliland. Ces commerçants ont soutenu financièrement le président Egal au sortir de la conférence de Boorama et ont payé le cantonnement des milices. Ils se sont certes remboursés avec des marges substantielles de profit, mais la paix a été gagnée grâce à eux. Rien de tel dans le Sud, où les commerçants n’avaient ni les capitaux, ni la vision pour financer une telle transformation. Surtout, l’Éthiopie a fait preuve d’une grande générosité. Elle a fait baisser à de multiples reprises les tensions, a empêché des dissidences armées de se sanctuariser sur son territoire. Elle a aussi pendant des années permis au Somaliland de commercer avec son hinterland sans payer de taxes ni utiliser des devises fortes. Ce n’est que dans les années 2010 qu’Addis-Abeba a revu ces conditions et les a durcies à son avantage. La raison de cette mansuétude initiale était de veiller à ne pas développer de troubles en Ogaden, région frontalière avec le Somaliland où des mouvements armés (dont le Front de libération nationale de l’Ogaden) tentaient de se développer. Elle était surtout, après 2005, d’éviter la contagion djihadiste qui avait déjà gagné le Sud.

La posture de la communauté internationale a beaucoup évolué depuis 1991. Jusqu’en 1998, elle estime que réussir à stabiliser Mogadiscio permettrait une issue nationale à la crise. Elle échoue et doit alors s’en remettre aux pays de la région, l’Éthiopie en tout premier lieu. C’est à partir de 1998 que de nouvelles relations sont établies avec les autorités du Somaliland : elles ne sont pas sans nuage, celles-ci expulsant plusieurs fois des personnels diplomatiques occidentaux (un souvenir du comportement de Siyaad Barre). Ce soutien est renforcé après 2006, lorsque la menace djihadiste devient patente. Même si la communauté internationale soutient à bout de bras le processus de Djibouti en 2008-2009 puis les nouveaux gouvernements à Mogadiscio (au point de le reconnaître en 2013), elle veille à ce que l’aide au Somaliland ne se négocie pas à Mogadiscio mais à Hargeysa directement.

Des relations compliquées avec l’ancienne Somalie

Pourtant, loin d’être linéaire, le processus d’institutionnalisation au Somaliland a connu des à-coups, voire des reculs depuis 2010.

L’une des principales difficultés du Somaliland à crédibiliser son appel à l’indépendance tient à sa structure économique et son insertion dans l’économie de la région. Les ovidés, marginalement le bétail et les camélidés, constituent la principale ressource d’exportation. Ce secteur est aujourd’hui sous le contrôle d’opérateurs saoudiens, ce qui affecte considérablement les marges bénéficiaires et modifie profondément la structure des milieux d’affaires somalilandais. De plus, ces ovins viennent pour l’essentiel de l’Éthiopie qui, depuis quelques années, entend limiter le commerce informel avec le Somaliland compte tenu des tensions sur son marché des devises fortes. Les grandes compagnies somalilandaises – à l’exception sans doute de Dahab Shil, la plus grande compagnie pour l’envoi d’argent – ont un actionnariat national et non somalilandais. Il faut donc s’interroger sur les conséquences qu’aurait l’accession au statut d’État du Somaliland. Il n’y aucune raison d’imaginer qu’il bénéficierait demain des mêmes avantages qu’hier. Ce sont les secteurs aujourd’hui politiquement marginalisés qui en souffriraient le plus.

D’un point de vue politique, la reconnaissance du gouvernement somalien par Washington en 2013 et l’appui renouvelé des organisations internationales (Ligue arabe, Union africaine et Nations Unies) à l’intégrité territoriale somalienne font que le Somaliland ne peut plus simplement évoquer la paix intérieure pour justifier son indépendance. Affirmer l’antériorité coloniale (7) ne dispense pas d’un référendum d’auto-détermination conduit avec l’assentiment de la capitale, ce à quoi se refusent les autorités somalilandaises, moins sûres de gagner demain ce qu’elles ont acquis hier (8). Le fédéralisme adopté par l’État somalien, quoi qu’on en pense par ailleurs, offre une réponse aux principales revendications des élites somalilandaises sans aller vers une indépendance. Les grands donateurs ne s’y sont pas trompés en invitant à des négociations directes par l’entremise de la Turquie et de Djibouti.

Enfin, Mogadiscio aujourd’hui n’est plus une ville en ruines, même si la sécurité y reste bien fragile. Le nationalisme somalilandais a prospéré sur l’absence de débats quant aux conditions de l’indépendance, quiconque discutant ce postulat étant emprisonné immédiatement. Mogadiscio reste encore un lieu où la libre expression est possible et beaucoup de Somalilandais font le voyage, certains pour récupérer leurs propriétés que le gouvernement leur restitue pour bien montrer qu’ils sont bienvenus, d’autres pour pouvoir dire tout le mal qu’ils trouvent aux autorités somalilandaises.

La détérioration du pluralisme politique

L’État au Somaliland ne gouverne que de façon approximative et négocie pour l’essentiel une grande part de ses activités (au-delà de la collecte des impôts) avec les grands opérateurs économiques et les chefs coutumiers, raison qui éclaire sans doute l’absence d’élections pour le Guurti depuis sa création en 1999. Il est plutôt l’expression d’un consensus politique sur le vivre-ensemble. Le problème est que ce consensus est en train de se désagréger à cause de la corruption et de la confiscation du pouvoir par une partie des élites isaaq.

S’il est d’usage de critiquer la corruption du gouvernement à Mogadiscio, on oublie trop souvent qu’elle joue également un rôle important au Somaliland. Les donateurs restent discrets sur les « coûts de transaction » avec les ministères et la présidence de la République à Hargeysa, mais les organisations de la société civile sont plus prolixes. Cette corruption, faite d’accaparement de terrains, de détournement des taxes et de dessous de tables d’opérateurs économiques, est devenue contre-productive politiquement. Auparavant, les ministres, représentants d’un certain clan ou sous-clan, se devaient de redistribuer une bonne part des ressources détournées. Désormais, seuls les ministres deviennent riches, ce qui dans la durée affaiblit la légitimité de l’État. Ce problème est encore plus aigu à Mogadiscio.

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