Magazine Moyen-Orient

Gouverner les anciens territoires djihadistes : l’avortement géopolitique d’une utopie autogestionnaire

Face à une société qu’il connaît mal, le mouvement öcalanien n’a guère de moyens de filtrer l’information et tergiverse. D’un côté, les politiques veulent s’assurer l’allégeance des populations qu’ils vont devoir administrer. De l’autre, les sécuritaires redoutent les cellules dormantes. Des attaques sur les checkpoints vont faire prévaloir leur point de vue et ils se livrent à des arrestations en masse. Les organisations de Droits de l’homme s’alarment ; l’opposition en Turquie ainsi que certains diplomates parlent alors de nettoyage ethnique. Finalement, il faudra plus d’un an pour que la population de Suluk puisse revenir, qu’une administration se mette en place et que la situation se normalise (accès aux services, remise en route minimum de l’économie).

Peu à peu, notamment au cours de la bataille de Manbij (mai-août 2016), la « recette » s’affine. Progressant d’abord dans les campagnes, l’avancée des troupes kurdes toujours plus secondées par des forces arabes recrutées localement est lente, ce qui facilite les opérations de filtrage des populations. Dans chaque village repris et, dans les villes, dans chaque quartier récupéré, des « kommun » assurent un minimum de services. Pain, gaz, mazout sont distribués à bas prix alors que les comités du pain enregistrent les détails des familles à approvisionner sur des listes servant également à des fins sécuritaires.

Les administrations sont sommaires, composées d’un conseil local chapeautant des comités spécialisés chargés principalement de la distribution des services de base ou de la paix sociale. Les communes sont la cellule de base de l’administration. Les conseils sont contrôlés par des commissaires politiques formés souvent à l’école du PKK en Syrie ou ailleurs. Chaque ville a son commissaire, lequel peut compter par ailleurs sur des « camarades » présents dans les comités clés comme ceux du pain ou du mazout. C’est le commissaire politique, épaulé par des conseillers locaux, en coopération souvent avec les bureaux des relations publiques des YPG, puis des FDS, qui créent les collèges électoraux qui désigneront les conseils locaux. Le budget des administrations est assuré par le Conseil syrien démocratique.

Avantages et défauts d’une structure de parti

Encadrée de près par les commissaires politiques, financée directement par le mouvement öcalanien, l’administration ainsi mise en place est de nature partisane. « Donner un rôle prépondérant à une avant-garde révolutionnaire capable d’organiser des populations anomiques était le seul moyen d’éviter le chaos qui aurait immanquablement suivi la libération des populations alors sous le joug de EI », rappelle l’un de ces commissaires chargé de la ville de Manbij.

À court terme, ce constat est exact : une structure semi-autoritaire régie par une logique de parti dominant est sans doute la meilleure manière d’assurer la mise en place d’une administration d’urgence capable de stabiliser les populations sur les terres reprises à l’EI et de faciliter le retour des déplacés. Sur ces bases, l’encadrement des populations a ainsi permis d’assurer l’essentiel : des services et un minimum de sécurité. En effet, dans l’ensemble de l’arc arabe désormais sous contrôle des FDS, à l’exception d’une attaque massive contre Tal Abyad par l’EI en février 2016, aucun attentat majeur n’a eu lieu. L’autoritarisme reste – selon la norme syrienne – relativement mesuré. Les vagues d’emprisonnement qui ont suivi les premières batailles en zones urbaines (Tal Abyad, Suluk) n’ont plus eu lieu par la suite. Les arrestations arbitraires continuent, mais les médiations des notabilités tribales, souvent soutenues par les commissaires politiques, auprès des services de sécurité permettent la plupart du temps de faire libérer les détenus. Les cas de disparus existent, mais sont relativement rares. Quant aux services, le minimum vital est assuré : pain à bon marché, mazout pour l’hiver et enseignement – même si la qualité de ce dernier laisse à désirer.

Cela dit, la « recette » souffre de deux problèmes centraux, tous deux liés à sa nature partisane. D’abord, le flirt avec les édiles tribaux, nécessaire dans un premier temps d’un point de vue sécuritaire (il fallait de l’information et des capacités de recrutement), a débouché sur une forme de clientélisme où les élus sont désignés, où les conseils sont parfois confisqués par certains clans, où ces conseils sont vus comme étant contrôlés en sous-main par des commissaires politiques liés au mouvement öcalanien, soumis à l’ingérence des responsables locaux des services de renseignement, ou, simplement, des collèges traditionalistes peu attirants pour les diplômés urbains.

Cette réalité a empêché, à ce jour, le ralliement des classes moyennes et des secteurs éduqués de la société. Ceux-ci se tiennent pour trois raisons principales à l’écart des structures administratives mises en place par le mouvement. En raison du contrôle exercé par les commissaires politiques, souvent peu compétents sur les dossiers que ces administrations sont appelées à gérer. Ensuite, ils ne s’engagent pas en raison du flou politique lié à l’avenir plus qu’incertain de cette administration contestée autant par Damas (le retour du régime à terme est jugé probable) que par la Turquie (dont une incursion n’est pas à exclure) et protégée par des États-Unis à la présidence plus qu’erratique. La désaffection des classes moyennes est enfin également le fait de la multiplication d’organisations soutenues par la communauté internationale payant des salaires de trois à quatre fois plus élevés. Le constat est tout aussi vrai dans les zones kurdes où les classes moyennes n’ont pas vraiment participé à la mise en place des institutions de l’administration autonome.

On se retrouve finalement face à un binôme où se font face une administration clientélisée et largement – mais pas uniquement – de facture tribale, d’un côté, et une société civile réduite autant par les États engagés dans la stabilisation des territoires FDS que par les dirigeants redoutant les « entités parallèles » (selon le terme d’une officielle chargée des relations avec les organisations) à son rôle de distributeur de services, de l’autre. Le pouvoir local est alors dépolitisé, ce qui réduit ses capacités à produire de la représentation et à institutionnaliser la contestation.

En second lieu, l’affiliation partisane de ces administrations pose un problème géostratégique. Le maintien, à ce jour, d’une structure partisane adossée au réseau des commissaires politiques formés à l’école du PKK provoque l’ire de la Turquie. Pour elle, la coopération militaire entre la coalition et les YPG, devenues dès leur entrée en territoire arabe les FDS, revient à cautionner la constitution d’un « micro-État PKK » sur son flanc sud, ce qui est, de son point de vue, une « menace existentielle » pour reprendre les termes d’un officiel à Ankara.

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