Le nationalisme italien, de la fierté européiste au nativisme eurosceptique ?

L’explosion d’une demande de protection de la part de la population italienne

Même si les dirigeants des partis de gouvernement considèrent qu’ils ont appliqué la seule politique économique possible vu l’endettement du pays, une majorité de la population, et donc des électeurs, ne sont plus du tout de cet avis à la fin des années 2010. Tous les indicateurs de la situation économique et sociale sont en effet des plus médiocres. Pour ne prendre que deux exemples, le nombre absolu de naissances sur le territoire italien connaît un point bas en 2015-2017, jamais vu depuis 1861 (3), et le PIB par tête est toujours environ 10 % moins élevé en 2017 qu’en 2007, soit au même niveau qu’en 1999 (4).

Par ailleurs, à compter des années 1990, l’Italie est devenue un pays d’immigration. En 2017, cinq millions d’étrangers résident en Italie, représentant pas moins de 8,5 % de la population (5). Dès sa création, la LN s’est emparée de cet enjeu. Les milieux régionalistes nordistes qu’elle mobilise passent sans difficulté de la dénonciation de l’immigration des Italiens du Sud dans le Nord du pays à celle des « immigrés extra-communautaires ». Le MSI se désintéresse d’abord du sujet, car son combat est alors de défendre les Italiens qui ont quitté la mère-patrie à la suite des politiques favorisant l’émigration italienne en Europe et dans le monde. AN finira par se vouloir lui aussi un parti de la maîtrise de l’immigration. La loi « Bossi-Fini » de 2002 destinée à réguler l’immigration en sera le symbole. Les crises dans les Balkans, puis au Moyen-Orient et en Afrique, vont faire au fil des années de l’Italie l’un des points d’entrée majeurs de l’immigration illégale sur le continent. Cette situation fait augmenter la demande de contrôle de l’immigration, particulièrement à compter du moment où, en 2015, la fermeture des frontières française et autrichienne fait de l’Italie une nasse pour les immigrés souhaitant poursuivre leur route vers le Nord de l’Europe.

Deux partis néo-nationalistes au pouvoir : la Ligue et le M5S

Deux partis vont profiter pleinement, lors des élections de mars 2018, de cette situation de crise économique et migratoire, liée à l’incapacité perçue des gouvernements précédents à défendre les intérêts des Italiens en Europe : la LN et le M5S.

La LN bénéficie d’abord de la stratégie de son dirigeant à compter de 2013, Matteo Salvini. Ce dernier, militant de la LN depuis son adolescence et n’y ayant occupé jusque-là que des postes électifs secondaires, va la révolutionner. Il va faire de ce parti des intérêts nordistes, affichant depuis toujours une xénophobie vis-à-vis des Italiens du Sud, un parti des intérêts italiens en général. Cette mutation se fonde essentiellement sur sa personne. Grâce à son art de la provocation, M. Salvini est omniprésent à la fois sur les réseaux sociaux et à la télévision. Quoique Milanais, il entend incarner l’Italien ordinaire en général, avec ses qualités et aussi ses défauts. Le discours contre l’immigration s’avère bien sûr d’une grande radicalité, tout comme celui contre l’état de l’Union européenne. Il défend un nativisme sans aucune retenue. Il appelle en effet à privilégier en toute chose les Italiens sur leur propre sol. Il se rapproche à cet effet des extrêmes droites européennes, comme le Rassemblement national (RN) français et le FPÖ autrichien. Il crée en 2015 avec eux le groupe Europe des Nations et des Libertés (ENL) au Parlement européen et le parti européen Mouvement de l’Europe des Nations et des Libertés (MENL). Au niveau italien, M. Salvini a commencé sa conquête de Rome et du Sud, en se rapprochant un temps d’un petit parti néofasciste, Casa Pound Italia (CPI). Ce parti, d’abord uniquement présent à Rome, veut représenter le « fascisme du XXIe siècle ». Créé à partir d’un centre social éponyme destiné à suppléer à un État social défaillant, il veut faire revivre l’esprit social du fascisme et ambitionne de former un homme nouveau.

La transformation de la LN en « Ligue nationale » ou en « Ligue Salvini » lui permet de passer d’un étiage de 4 % des voix aux élections de 2013 à un score improbable de 17 % aux élections de 2018 (6). L’attrait électoral de la LN couvre pour la première fois toute la péninsule et pas seulement le Nord profond de l’industrie diffuse. Le néofascisme de CPI, avec moins de 1 % des voix, s’en trouve étouffé électoralement, alors même que des militants néofascistes semblent se sentir autorisés par les propos de ce dernier à multiplier les actions directes contre les immigrés ou leurs soutiens italiens. Devenu vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur début juin 2018, les premiers pas gouvernementaux de M. Salvini se focalisent sur le refus d’accueillir en Italie les migrants sauvés par les navires d’ONG au large des côtes libyennes. Ces décisions font selon les sondages de l’été et du début de l’automne 2018 de sa Ligue le premier parti italien avec plus de 30 % des intentions de votes (7). La réponse de l’opinion publique aux premiers pas de M. Salvini aux affaires correspond bien à deux tendances longues que l’on pouvait observer dans les sondages : les Italiens étaient très majoritairement hostiles à l’immigration et ils avaient le sentiment que leur voix ne comptait pas en Europe (8). Le slogan de campagne de M. Salvini, Prima gli Italiani (D’abord les Italiens), a bien saisi l’ampleur de la demande de protection de la part des Italiens ordinaires, et l’application qu’il en donne, pour symbolique qu’elle soit, semble bien séduire la majorité d’entre eux.

L’autre parti de la coalition gouvernementale formée en juin 2018, le M5S, n’avait pas grand-chose à voir, à sa création en 2009 par le comique Beppe Grillo, avec le nationalisme, le néofascisme, ou le régionalisme nordiste (9). Il est alors essentiellement un parti anti-partis, qui critique la corruption de tous les politiciens, et réclame plus de démocratie directe. Il s’enracine dans les luttes locales contre des grands projets inutiles et il est le pourfendeur de l’abandon économique de la jeunesse par les autorités. C’est à compter de 2011, qu’il commence à s’opposer à la politique d’austérité menée « au nom de l’Europe » par le gouvernement Monti. Il devient dès 2013 le premier parti en nombre de voix, avec 25 % des suffrages, surtout acquis parmi les moins de 45 ans. En 2014, ses premiers élus au Parlement européen font alliance avec les Britanniques de l’UKIP pour pouvoir fonder un groupe au Parlement européen, Europe des Libertés et de la Démocratie Directe (ELDD). B. Grillo laisse la direction en 2016 à Luigi Di Maio, un trentenaire napolitain, qui incarne ce virage à droite d’un parti qui se veut pourtant depuis sa création ni de droite ni de gauche. Sous sa direction, le M5S recueille 33 % des suffrages, ce qui en fait de loin le premier parti italien. Il triomphe dans le Sud, en Sicile et en Sardaigne. Comme le M5S se veut le représentant de l’Italien moyen sur tous les sujets et que son pragmatisme proclamé consiste à suivre les volontés de l’opinion publique, il n’est guère étonnant de le voir se positionner de plus en plus nettement sur une posture d’orgueil national et de refus de tout sacrifice supplémentaire de la part des Italiens sur l’autel de l’austérité ou des réformes structurelles, voulues par la Commission européenne ou la Banque centrale européenne. Par ailleurs, même s’il ne développe pas un discours nativiste comme la Ligue ou les néofascistes, l’une de ses préoccupations majeures est de faire en sorte que les jeunes Italiens ne soient pas obligés d’émigrer pour trouver un travail. Au « faire des enfants pour sauver la race italienne » de ses alliés, il préfère le « vivre et travailler au pays » typique en Europe des mobilisations politiques dans les périphéries étatiques. Cela correspond à son succès électoral dans le Sud du pays en 2018, et, comme en 2013, parmi les diplômés d’universités qui ne trouvent pas un emploi à la mesure de leurs acquis académiques. Ses propres dirigeants font d’ailleurs partie pour la plupart de ce groupe social.

Des rapports nécessairement plus difficiles avec les partenaires européens

La Ligue, même si elle s’est nationalisée, reste donc le parti de la protestation du Nord productif du pays, et le M5S, même s’il demeure présent dans le Nord, tend à devenir le parti du désespoir méridional. Le point commun sur lequel se sont accordés les deux partis pour former un gouvernement a été une meilleure défense des intérêts des Italiens en Europe. Cependant, il faut bien considérer les limites de leur mandat populaire et de leurs aspirations. Loin de vouloir rompre avec l’Union européenne, M5S et la Ligue ne cherchent qu’un retour à la normale des années 1980, à enrayer un déclin largement perçu désormais et que toutes les autres formations malgré leurs intentions affichées ont échoué à enrayer. En raison de la très forte sanction électorale qu’ont connue les partis qui ont gouverné en respectant les demandes européennes, celles-ci ne sont plus perçues comme automatiquement légitimes par les nouveaux gouvernants. La Ligue et le M5S veulent se donner les moyens de relancer l’économie, malgré le poids de la dette publique, et ils n’entendent pas être empêchés par les règles européennes d’innover en la matière. Par contre, il n’y a pas de volonté majoritaire dans l’opinion publique italienne de sortir de la zone Euro, et encore moins de l’Union européenne. La volonté de M. Salvini d’unir les souverainistes de toute l’Europe à l’occasion de l’élection européenne de 2019 tient largement à ce dilemme : comment changer radicalement l’Europe sans la quitter, sinon en en prenant le contrôle, ou du moins en s’y rendant incontournable ?

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