L’intelligence économique, nerf de la guerre économique

Pouvez-vous commencer par définir en quoi consiste l’intelligence économique ?

N. Moinet  : L’intelligence économique (IE) est une dynamique collective qui vise à gagner en agilité par un usage stratégique de l’information. Ses mots-clés sont : renseignement ouvert (veille et management des connaissances), sécurité économique et influence. Il s’agit donc d’un sport d’équipe et, à l’instar du football ou du rugby, l’objectif est de marquer des points en faisant circuler le ballon – pardon, l’information – dans un jeu d’attaque-défense où la force et la ruse sont tout aussi importantes. « Intelligence » doit être comprise ici dans son sens originel, à savoir lire entre les lignes (en latin inter-legere), comprendre (le dessous des cartes) en recueillant et en assemblant (en grec lego) mais aussi surprendre (l’intelligence rusée de la déesse Métis). Un sens gardé par les Anglo-Saxons, qui parlent depuis longtemps d’Intelligence Service et, dans le domaine économique, de Business ou de Competitive Intelligence. L’IE est donc bien une culture du renseignement, dans le sens où il s’agit de fournir aux décideurs des connaissances opérationnelles à haute valeur ajoutée. Mais elle ne se confond aucunement avec l’espionnage, qui appelle des méthodes illégales de recueil d’informations.

Qui produit de l’intelligence économique ? Certains acteurs sont-ils plus essentiels ou stratégiques que d’autres ?

Tous les acteurs qui font partie du jeu économique peuvent mettre en œuvre des stratégies d’intelligence économique. En premier lieu les entreprises, les cabinets privés et, bien entendu, les États avec leurs services spécialisés. Mais n’oublions pas un second cercle qui voit son influence grandir dans un monde ouvert où la norme et l’influence deviennent majeures : les territoires (Régions notamment), les médias, les ONG et associations engagées ainsi que les citoyens « consom-acteurs », vigies et parfois même lanceurs d’alerte. Un seul homme n’a t-il pas réussi à faire trembler Monsanto ?

Quelles sont les différentes méthodes pour obtenir les informations ?

Question méthode, et pour faire simple, disons que les informations s’obtiennent de deux manières, formelle ou informelle. De manière formelle, en lisant la presse, en consultant des banques de données, des rapports internes ou en lançant des requêtes sur des moteurs de recherche (on parle de sources ouvertes et d’informations « blanches »). Sans oublier les réseaux sociaux, qui offrent des pépites à qui sait les exploiter : que de choses intéressantes sur un profil Facebook, Twitter ou Linkedin… Mais surtout, la multiplication des profils permet d’obtenir une méta-information. Là où chaque employé pense dévoiler peu de choses sur son entreprise, c’est la juxtaposition des données ou la cartographie des liens qui fait sens et permet de reconstituer un puzzle qui devient stratégique. Des outils à portée de tous et redoutables quand ils sont pilotés par des professionnels. Et le tout dans une société narcissique où l’on aime se dévoiler et (ra)conter son histoire. Imaginez… Du temps de la guerre froide ou même avant le Web 2.0, il fallait missionner toute une équipe pour connaître l’environnement d’une cible (1). Désormais, c’est la cible elle-même qui vous apporte sa vie professionnelle et privée sur un plateau. Quand elle n’offre pas ses données à Gmail ou des documents de travail confidentiels à Google Traduction ! C’est pourquoi beaucoup d’entreprises disposent aujourd’hui de services de veille qui automatisent en grande partie ce recueil au moyen de plateformes très puissantes tant en capacités de recueil qu’en possibilités de partage des résultats au sein de l’organisation. Notons d’ailleurs que la France dispose d’éditeurs d’outils de veille de grande qualité et qu’il n’est pas nécessaire d’aller taper à la porte des Américains…

Les informations s’obtiennent également de manière informelle, car l’IE est d’abord une affaire de management des réseaux humains, tant à l’intérieur de son organisation qu’à l’extérieur. Ainsi, visiter des salons professionnels ou participer à des colloques scientifiques peut permettre de recueillir des informations dites « grises », car non formalisées, sans franchir la ligne jaune de l’illégalité (informations « noires »). Mais il y a une condition et non des moindres : être « intelligence-minded », c’est-à-dire avoir une organisation et une culture du recueil, du partage et de l’analyse de l’information. Et ceci n’est pas une mince affaire. J’ai ainsi pu assister à un salon professionnel en compagnie d’un grand groupe français qui venait de doter ses cadres d’une application sur leur smartphone permettant de réaliser en un clin d’œil des rapports d’étonnement (2). En deux clics, la note accompagnée d’une photo se retrouvait sur la plateforme d’échange de la veille stratégique du groupe. Résultat : une poignée de rapports seulement pour la centaine de collaborateurs présents sur le salon. À l’inverse, j’ai pu participer au débriefing du plus grand salon de l’agro-alimentaire par un réseau breton composé d’industriels et d’experts sous la houlette des CCI de la Région. L’information échangée en visioconférence depuis les quatre coins de la Bretagne put ainsi se transformer en connaissances partagées puis, plus tard, en décisions et finalement en parts de marchés gagnées. On le voit bien : si la compétence est individuelle, l’intelligence est collective.

Alors que nous vivons actuellement dans un climat de vives tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, dans quelle mesure l’intelligence économique constitue-t-elle un enjeu stratégique dans la compétition commerciale internationale, et en particulier dans un contexte de guerre économique qui n’a pas attendu l’apparition de tensions entre Pékin et Washington pour exister ? Comment cela se traduit-il concrètement ?

La clé se trouve dans le couple agilité/paralysie : savoir avant l’autre, innover, verrouiller un marché, dicter la norme… Qui gagne aujourd’hui dans la compétition économique ? Celui qui est agile, prend l’initiative et donne le tempo : les GAFAM (3) en sont un exemple, aujourd’hui talonnés par les BATX (4). Mais cela ne se fait pas sans une forte synergie public-privé. J’aime à ce sujet prendre appui sur un cas d’école qui a opposé une PME américaine à un grand groupe japonais. La première a inventé un dispositif de lampe à ultra-violet et décide d’attaquer le marché japonais après avoir percé aux États-Unis. Première erreur : elle part la fleur au fusil sans politique du secret et décide de passer par des distributeurs locaux. L’information remonte alors à un grand groupe nippon qui, après une opération de rétro-ingénierie, dépose des brevets proches de celui de l’entreprise américaine. Deuxième erreur : pas de surveillance d’un environnement pourtant hostile.

L’encerclement est désormais effectif et se transforme en paralysie, dès lors que des avocats du grand groupe menacent la PME de l’attaquer en justice, une bataille juridique à venir au-dessus de ses capacités. Mais tout n’est pas perdu et le patron américain décide de raconter son histoire dans une prestigieuse revue de management et de demander l’aide de l’administration américaine. Cette analyse partagée d’un échec sera non seulement utile à ses homologues, mais elle lui permettra également de rebondir, car une bataille perdue hier peut déboucher sur une victoire demain. Plus globalement, on voit bien que c’est le croisement de l’information et de la stratégie qui donne un avantage à l’un ou l’autre des compétiteurs. La question n’est donc pas de savoir qui est le plus fort a priori, mais bien de voir qui sera finalement le plus intelligent à un moment donné dans une situation donnée…

Selon vous, la troisième guerre mondiale a déjà commencé, et elle est économique. Quels sont actuellement les pays les plus en pointe dans le domaine de l’intelligence économique, quels sont les plus redoutables adversaires, et pourquoi sont-ils si puissants ?

Les pays précurseurs – le Japon et l’Allemagne – restent en pointe, mais de manière le plus souvent feutrée. Leur force principale réside dans le collectif, qui donne à l’ensemble de la chaîne de l’intelligence économique sa valeur. L’air de rien, l’Allemagne déploie un lobbying impressionnant au niveau de l’Union européenne et a fini par adopter un dispositif de sécurité économique efficient afin de protéger ses secteurs stratégiques et contrecarrer certaines acquisitions d’entreprises nationales par des fonds étrangers. Comme souvent, les Allemands sont plus dans le faire que dans le dire et les entreprises françaises le savent bien, d’autant que les chiffres du commerce extérieur sont sans appel !

Mais depuis 20 ans, ce sont clairement les États-Unis qui sont en pointe dans ce domaine. Depuis Bill Clinton, ils ont mis en œuvre une politique de sécurité économique agressive, utilisant l’extraterritorialité du droit américain pour déstabiliser des entreprises étrangères, les sanctionner pour faits de corruption et parfois même les acquérir [voir l’entretien avec A. Laïdi p. 87]. En France, l’exemple le plus marquant est celui de la vente de la branche nucléaire d’Alstom à General Electric, une opération d’une rare violence (avec un cadre français jeté en prison aux États-Unis) et remarquable en termes d’intelligence économique avec une cartographie des acteurs qui permit au géant américain d’activer les bons leviers et de se servir des bonnes personnes (5). Résultat : la perte d’un fleuron de l’industrie française mais surtout de notre souveraineté nucléaire. Qui sera le prochain sur la liste ? Airbus ? Areva ? Mais le dispositif américain est bien plus large, incluant ses nombreux services de renseignement, les géants de l’Internet et toutes les organisations publiques comme privées qui assoient son soft power : universités américaines, think-tanks, Hollywood, CNN, etc. Les États-Unis disposent donc d’un dispositif intelligent piloté par une doctrine et appuyé par un discours. C’est non seulement remarquable, mais aussi parfaitement assumé et médiatisé… depuis longtemps. En 2000, James Woolsey, ancien directeur de la CIA, explique ainsi dans le Wall Street Journal que si l’Amérique espionne ses alliés, c’est pour rétablir une juste concurrence (6). En effet, certaines entreprises de pays alliés pratiquent la corruption pour battre leurs concurrentes américaines sur des marchés où elles ne peuvent évidemment pas l’emporter, étant technologiquement moins avancées. C’est donc à contrecœur mais pour que la liberté l’emporte, que les États-Unis déploient leurs grandes oreilles…

À propos de l'auteur

Nicolas Moinet

Nicolas Moinet

Professeur des universités à l’Institut d’administration des entreprises de Poitiers et enseignant à l’École de guerre économique (EGE) et à l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI), chercheur en intelligence économique au Centre de recherche en gestion (CEREGE) et auteur de Les sentiers de la guerre économique, tome 1 : l’école des nouveaux « espions » (VA Press, février 2018).

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