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L’intelligence économique, nerf de la guerre économique

L’encerclement est désormais effectif et se transforme en paralysie, dès lors que des avocats du grand groupe menacent la PME de l’attaquer en justice, une bataille juridique à venir au-dessus de ses capacités. Mais tout n’est pas perdu et le patron américain décide de raconter son histoire dans une prestigieuse revue de management et de demander l’aide de l’administration américaine. Cette analyse partagée d’un échec sera non seulement utile à ses homologues, mais elle lui permettra également de rebondir, car une bataille perdue hier peut déboucher sur une victoire demain. Plus globalement, on voit bien que c’est le croisement de l’information et de la stratégie qui donne un avantage à l’un ou l’autre des compétiteurs. La question n’est donc pas de savoir qui est le plus fort a priori, mais bien de voir qui sera finalement le plus intelligent à un moment donné dans une situation donnée…

Selon vous, la troisième guerre mondiale a déjà commencé, et elle est économique. Quels sont actuellement les pays les plus en pointe dans le domaine de l’intelligence économique, quels sont les plus redoutables adversaires, et pourquoi sont-ils si puissants ?

Les pays précurseurs – le Japon et l’Allemagne – restent en pointe, mais de manière le plus souvent feutrée. Leur force principale réside dans le collectif, qui donne à l’ensemble de la chaîne de l’intelligence économique sa valeur. L’air de rien, l’Allemagne déploie un lobbying impressionnant au niveau de l’Union européenne et a fini par adopter un dispositif de sécurité économique efficient afin de protéger ses secteurs stratégiques et contrecarrer certaines acquisitions d’entreprises nationales par des fonds étrangers. Comme souvent, les Allemands sont plus dans le faire que dans le dire et les entreprises françaises le savent bien, d’autant que les chiffres du commerce extérieur sont sans appel !

Mais depuis 20 ans, ce sont clairement les États-Unis qui sont en pointe dans ce domaine. Depuis Bill Clinton, ils ont mis en œuvre une politique de sécurité économique agressive, utilisant l’extraterritorialité du droit américain pour déstabiliser des entreprises étrangères, les sanctionner pour faits de corruption et parfois même les acquérir [voir l’entretien avec A. Laïdi p. 87]. En France, l’exemple le plus marquant est celui de la vente de la branche nucléaire d’Alstom à General Electric, une opération d’une rare violence (avec un cadre français jeté en prison aux États-Unis) et remarquable en termes d’intelligence économique avec une cartographie des acteurs qui permit au géant américain d’activer les bons leviers et de se servir des bonnes personnes (5). Résultat : la perte d’un fleuron de l’industrie française mais surtout de notre souveraineté nucléaire. Qui sera le prochain sur la liste ? Airbus ? Areva ? Mais le dispositif américain est bien plus large, incluant ses nombreux services de renseignement, les géants de l’Internet et toutes les organisations publiques comme privées qui assoient son soft power : universités américaines, think-tanks, Hollywood, CNN, etc. Les États-Unis disposent donc d’un dispositif intelligent piloté par une doctrine et appuyé par un discours. C’est non seulement remarquable, mais aussi parfaitement assumé et médiatisé… depuis longtemps. En 2000, James Woolsey, ancien directeur de la CIA, explique ainsi dans le Wall Street Journal que si l’Amérique espionne ses alliés, c’est pour rétablir une juste concurrence (6). En effet, certaines entreprises de pays alliés pratiquent la corruption pour battre leurs concurrentes américaines sur des marchés où elles ne peuvent évidemment pas l’emporter, étant technologiquement moins avancées. C’est donc à contrecœur mais pour que la liberté l’emporte, que les États-Unis déploient leurs grandes oreilles…

Côté chinois, on observe une stratégie plus subtile de jeu de go visant l’encerclement par des positions qui sont moins anodines qu’il n’y paraît de prime abord : rachat du port grec du Pirée, de l’aéroport de Toulouse qui jouxte la piste d’essai d’Airbus, de terres agricoles en France ou plus récemment de la première entreprise d’énergie du Portugal… Clairement, l’Europe devient le théâtre d’opération d’une guerre économique entre les États-Unis et la Chine, mais n’apparaît pas comme un acteur à part entière. L’Allemagne commence à réagir, la France s’inquiète. Mais le système des « États-Unis d’Europe » voulu par ses fondateurs montre qu’il n’est pas en mesure de peser dans cet affrontement qui ne se cache même plus.

Enfin, il ne faudrait pas croire que l’IE soit l’apanage des grandes puissances, car de petits pays tirent particulièrement bien leur épingle du jeu. Je pense notamment au Qatar ou à la Norvège. Dans tous les cas, c’est bien la synergie public-privé qui fait la différence, une vision de l’avenir partagée, une action en réseau et un triptyque dispositif-doctrine-discours effectif. En France, nous possédons de nombreuses pierres de l’édifice mais pas (encore) d’architecte pour les ordonner.

Vous avez consacré votre dernier ouvrage aux sentiers de la guerre économique, et en particulier aux « nouveaux espions ». L’espionnage économique, dont l’apparition des nouvelles technologies a révolutionné les pratiques et qui est a priori par nature illicite, constitue-t-il la face sombre de l’intelligence économique ? Chantage, pressions, vol d’informations… alors que certains disent que tous les moyens sont bons pour connaître les informations de ses partenaires ou adversaires, quelle est la réalité de ces pratiques ?

Ces pratiques ont toujours fait partie du monde des affaires, mais elles se diffusent et se raffinent pour au moins trois raisons. Tout d’abord, la pression concurrentielle incite les acteurs à franchir la ligne jaune avec des injonctions paradoxales : gagnez en compétitivité, soyez les meilleurs mais restez irréprochables sur le plan éthique. Deuxième raison : jouer à l’apprenti espion est désormais à la portée de tous. Ainsi, un key-logger (matériel ou logiciel permettant de récupérer les frappes clavier d’un utilisateur… même à distance) s’achète désormais en ligne sur des sites de e-commerce très connus pour quelques dizaines d’euros. Hier encore, ces technologies n’étaient accessibles qu’aux initiés. Troisième raison : à côté des pratiques illégales s’est développé le champ professionnel des spécialistes de l’information ouverte – l’IE – qui, en France, compte des milliers de professionnels, un syndicat et des formations de renommée internationale.

Vous avez récemment déclaré que le rôle de l’influence dans la guerre économique est majeur (7). Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistent les stratégies d’influence et de contre-influence, et en quoi elles sont stratégiques aujourd’hui ? 

À propos de l'auteur

Nicolas Moinet

Nicolas Moinet

Professeur des universités à l’Institut d’administration des entreprises de Poitiers et enseignant à l’École de guerre économique (EGE) et à l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI), chercheur en intelligence économique au Centre de recherche en gestion (CEREGE) et auteur de Les sentiers de la guerre économique, tome 1 : l’école des nouveaux « espions » (VA Press, février 2018).

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