Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’intelligence économique, nerf de la guerre économique

J’aime citer Jacqueline Russ, théoricienne du pouvoir qui écrivait au début des années 1990 : « Des normes, des pouvoirs, des systèmes d’information : le pouvoir contemporain dessine ses multiples figures sur fond de société ouverte, à l’intérieur d’un ensemble dynamique. (…) Le pouvoir contemporain gère, avec une subtilité extrême, le désordre qu’il prend en charge. Tout pouvoir, nous le savons, gère le désordre. Or cette gestion actuelle du désordre s’opère par des systèmes de communication, par des normes, par des stratégies ouvertes, par des dominations masquées et déguisées. » (8) Tout est déjà dit à une période marquée par la fin de la guerre froide, par l’ouverture des marchés (GATT puis OMC) et le développement de l’Internet. Depuis, l’évolution de nos sociétés post-modernes n’a fait que valider et renforcer cette analyse. L’usage de la force est difficilement accepté et les États développent tous leur soft power. Être à l’avant-garde de la créativité (stratégie d’engagement) et édicter des règles qui s’imposeront naturellement à tous (stratégie de contrôle) permettent de se placer au centre du jeu, à la fois acteur et arbitre. Dans une société de l’audit, où tout doit être mesuré et classé, cette évidence est particulièrement criante : nous avons parlé de l’usage du droit par les Américains pour bloquer des marchés, mais nous pourrions également évoquer les normes comptables internationales ou les classements totalement artificiels des grandes revues scientifiques avec l’aval, notons-le, de grands organismes nationaux comme le CNRS. Résultat : en contrôlant le système de publications scientifiques, les États-Unis s’arrogent un avantage stratégique dans la course à l’innovation. Et quand on connaît en plus l’attractivité de leurs universités et la puissance de leurs fonds d’investissements privés, on ne peut plus s’étonner de voir autant de nos compatriotes traverser l’Atlantique. Et ce n’est pas la morne plaine de Saclay qui suffira à inverser la tendance. Quant à la Chine, elle a, par exemple, décidé de prendre des postes à responsabilité au sein de l’ISO afin d’imposer, à terme, ses normes technologiques au monde entier, forte d’un grand marché intérieur et d’une véritable diplomatie économique.

Le lobbying a longtemps véhiculé une image négative dans notre pays. Parallèlement en 2014, l’ancien secrétaire américain à la Défense Robert Gates déclarait que les Français étaient considérés comme les pires espions après les Chinois. En juillet 2017, la France a pris la première place du classement des pays les plus influents au monde en matière de soft power, détrônant les USA. Tout cela n’est-il pas paradoxal ? Comment se situe la France dans le domaine de l’intelligence économique ? Est-elle « armée » pour faire face à la guerre économique mondiale ?

Les critiques américaines sur l’espionnage français ou leurs louanges sur notre soft power sont logiques et représentent les deux faces d’une même pièce. Même si la France ne joue évidemment pas au même niveau que les États-Unis sur le terrain économique, nous leur faisons de l’ombre sur la question de la liberté universelle. C’est le syndrome La Fayette. Comment un si petit pays en forme d’hexagone peut-il autant faire parler de lui avec son discours sur les droits de l’homme, mais aussi, il est vrai, fort d’un espace maritime conséquent, d’un réseau diplomatique d’envergure et d’un dynamisme culturel et intellectuel reconnu ? La France intrigue et agace l’hyperpuissance avec cette arrogance tout hexagonale que l’on nous reproche souvent. Néanmoins, comme il est difficile d’attaquer la France sur ces questions, les autorités américaines préfèrent pointer du doigt les vilains espions français. Mais qui peut sérieusement croire de telles sornettes ? Surtout quand on sait que les services français restent sous-dotés et que l’administration française est loin d’être en ordre de bataille dans la guerre économique mondiale. Non que nous manquions de personnes compétentes, loin s’en faut. Mais c’est le collectif qui nous fait défaut, le morcellement et l’inertie d’un système administratif d’un autre âge, où le statut l’emporte sur la compétence et où la synergie public-privé reste encore faible. Pourtant, la croissance économique ne reviendra pas si nous ne nous donnons pas les moyens de nos concurrents pour conquérir les marchés, innover ou influencer les règles et les normes. Mais rien n’est perdu. Sous Jacques Chirac avait été mise en place une politique publique d’intelligence économique pilotée au niveau du Premier ministre par Alain Juillet et relayée sur le terrain par les Préfectures de Région. Mais la bureaucratie a fini par l’emporter, un peu sous Sarkozy et définitivement sous Hollande. Un peu d’optimisme tout de même. La période actuelle pourrait être favorable à un redémarrage de la dynamique d’IE car la philosophie d’action actuelle semble plus en phase avec les enjeux d’une guerre économique qui éclate au grand jour. Et les Régions pourraient prendre le leadership en la matière, car sur le terrain, les conséquences de la guerre économique ne peuvent plus être ignorées. Il y a dix ans, ceux qui osaient parler de cette réalité étaient raillés et voués aux gémonies. Aujourd’hui, ils sont écoutés et font même école (9). Seront-ils bientôt entendus ?

Entretien réalisé par Thomas Delage le 5 septembre 2018

Notes

(1) Voir à ce sujet Le Dossier 51, film de Michel Deville d’après l’ouvrage de Gilles Perrault, ou Les Patriotes d’Éric Rochant, qui décrit toute une opération d’approche et de recrutement d’un ingénieur français par les services secrets israéliens.

(2) Popularisé par les Japonais, ce document plus ou moins formaté permet aux collaborateurs de faire remonter des informations originales pouvant intéresser leur entreprise. Il est souvent demandé aux nouvelles recrues et permet de générer de nouvelles idées en « sortant du cadre ».

(3) Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft.

(4) Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

(5) Voir à ce sujet l’édifiant documentaire La guerre fantôme (https://www.guerrefantome.com/).

(6) James Woolsey, « Pourquoi l’Amérique espionne ses alliés », The Wall Street Journal Europe, 22 mars 2000.

(7) http://www.comes-communication.com/files/newsletter/Communication&

Influence_juillet_2018_Nicolas_Moinet.pdf

(8) J. Russ, Les théories du pouvoir, Paris, Le Livre de poche, 1994, p. 313-318. 

(9) NDLR : Christian Harbulot, Éric Delbecque, Ali Laïdi, Olivier de Maison Rouge et Nicolas Moinet viennent de lancer une école de pensée sur la guerre économique, un mouvement qui compte aller à la rencontre des citoyens français pour les sensibiliser à une réalité encore trop souvent ignorée.

À propos de l'auteur

Nicolas Moinet

Nicolas Moinet

Professeur des universités à l’Institut d’administration des entreprises de Poitiers et enseignant à l’École de guerre économique (EGE) et à l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI), chercheur en intelligence économique au Centre de recherche en gestion (CEREGE) et auteur de Les sentiers de la guerre économique, tome 1 : l’école des nouveaux « espions » (VA Press, février 2018).

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