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Maldives : un archipel entre crise politique intérieure et crispations extérieures

En revanche, quel chemin parcouru depuis l’ouverture d’une ambassade chinoise à Malé en 2012… ! Deux ans plus tard (septembre 2014), le chef de l’État chinois Xi Jinping était en visite dans l’archipel – à la tête d’une délégation de 200 personnes. En décembre 2017, à l’occasion du séjour (de quatre jours) à Pékin du président Yameen, ce dernier paraphe avec son hôte chinois le tout premier accord de libre-échange de l’histoire maldivienne. Un an plus tôt (novembre 2016), Malé laissait pourtant entendre que la signature d’un accord de libre-échange avec l’Inde était en bonne voie… En retour à la conclusion de cet accord bilatéral, l’administration Yameen s’engage notamment à apporter son soutien total aux entreprises régionales de Pékin, en particulier pour le versant maritime de son ambitieuse « Belt and Road Initiative » (ou « nouvelles routes de la soie »).

Dans l’archipel, la Chine va également déployer ses ailes et réaliser divers projets d’infrastructures à haute valeur ajoutée politique, à l’image du China-Maldives Friendship Bridge reliant les îles Malé et Hulhumalé, financé par un prêt (à intérêt) chinois. Réalisé par China Harbour Engineering, pour un coût supérieur à 200 millions de dollars, sa construction s’est achevée à l’été 2018. En 2015, la présidence maldivienne est heureuse d’annoncer un accord avec l’Exim Bank chinoise pour financer, par un prêt, la modernisation et l’extension de l’aéroport international de Malé ; des travaux – réalisés là encore par une entreprise d’État chinoise – dont la facture pourrait atteindre les 800 millions de dollars (soit plus de trois fois la valeur du total des exportations du pays en 2016)…

Cette sinisation à marche rapide des grands chantiers d’infrastructure irrite une partie des Maldiviens, les chefs de l’opposition notamment, qui accusent Yameen d’ouvrir trop vite et trop grandes les portes aux investisseurs chinois, exposant les maigres finances nationales (7) à un possible Chinese Debt Trap et à une éventuelle érosion de la souveraineté nationale ; des phénomènes déjà observés puis – un peu tardivement… – débattus avec véhémence dans la région, au Sri Lanka (financement du très dispendieux port d’Hambantota) et plus récemment en Birmanie (port en eau profonde et zone économique spéciale de Kyaukphyu, en Arakan).

Pour New Delhi, ces incursions chinoises – diplomatiques, comptables et à grands renforts de millions de mètres cubes de béton – dans son pré carré ont tout du crime de lèse-majesté et de la défiance ; ce, d’autant plus que les stratèges et militaires indiens soupçonnent la Chine de vouloir traduire cette nouvelle proximité politique avec la présidence des Maldives en gains stratégiques, voire militaires. On prête en effet depuis des années à Pékin le souhait de disposer d’une base militaire navale dans l’archipel ; on murmure que les Chinois auraient jeté leur dévolu sur un atoll en particulier (atoll Marao). On disait même en 2016 que le gouvernement des Maldives avait cédé un atoll (Feydhoo Finolhu) à une société chinoise (bail de cinquante ans) en échange de quelques millions de dollars à peine. Disposer d’une assise navale permanente dans cette partie du monde (en plus de celle dont dispose déjà la Chine à Djibouti), à la périphérie du rival stratégique indien et des grands flux commerciaux maritimes, revêt bien des intérêts pour la Chine. Au grand dam de New Delhi, la Chine peut déjà se prévaloir d’un bouquet d’escales navales sur le pourtour de l’océan Indien concédées – par des gouvernements de plus en plus sinophiles… – à ses bâtiments de guerre : au Pakistan (Gwadar), au Sri Lanka (Hambantota), au Bangladesh (Chittagong), en Birmanie (Kyaukphyu), en Thaïlande…

… qui irrite New Delhi…

Les « mauvaises manières » du président Yameen à l’endroit de New Delhi et ce glissement préoccupant vers les intérêts chinois n’ont pas fini d’irriter l’Union indienne, puissance régionale traditionnelle et non disputée du sous-continent et de l’océan du même nom. Quatre ans après sa prise de fonction (printemps 2014), le très dynamique et itinérant Premier ministre Narendra Modi n’a pas encore daigné se rendre ès qualité à Malé ; la seule capitale régionale qu’il n’ait pas encore honoré de sa présence…

Au printemps 2018, l’humeur et la patience de Delhi se sont dégradées d’un cran : des restrictions aux exportations indiennes vers les Maldives sont décidées. Après le Népal en 2015, une autre nation voisine de la « plus grande démocratie du monde » fait les frais d’un blocus économique, auquel Malé répondra en réduisant le nombre des visas alloués aux travailleurs indiens. Plus tôt, le gouvernement maldivien avait suggéré aux autorités indiennes de reprendre les hélicoptères (surveillance et assistance maritime) offerts en de meilleurs temps… Qu’à cela ne tienne ; début juillet, revenant sur une promesse antérieure, l’Inde a soutenu la candidature de l’Indonésie au siège (tournant) de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, au détriment de celle autrefois promise aux Maldives, provoquant le courroux de Malé.

Les maux de tête actuels de New Delhi au sujet de son voisin archipélagique méridional ne reposent pas exclusivement sur les avancées de la République populaire de Chine dans la région. La Constitution des Maldives précise que seul un musulman sunnite peut prétendre accéder à la présidence de la République ; soupçonné par ses détracteurs d’être « partisan d’un islam moins tolérant », l’actuel chef de l’État a depuis son arrivée au pouvoir tissé des liens de plus en plus étroits avec la Chine, mais également avec le royaume saoudien et le « voisin » pakistanais. Au printemps 2017, la visite du souverain saoudien dans l’archipel déboucha entre autres suites sonnantes et trébuchantes sur l’annonce de projets d’investissements colossaux (de l’ordre de 10 milliards de dollars) ; ainsi, l’atoll de Faafu (une vingtaine d’îles ventilées à 120 km au sud de Malé) verrait à terme éclore ports modernes, aéroports, résidences de luxe et zone économique spéciale…

En « prime », le royaume saoudien octroie des bourses d’études (religieuses) à de nombreux jeunes Maldiviens – dans des universités aux cursus généralement très conservateurs –, finance la construction d’universités et de mosquées, diffusant les valeurs wahhabites dans l’archipel. Selon divers services de renseignements régionaux et occidentaux, plusieurs centaines de citoyens maldiviens auraient rejoint ces dernières années les rangs de l’État islamique en Syrie.

… et inquiète Washington

À propos de l'auteur

Olivier Guillard

Olivier Guillard

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM) et directeur de l’information de la société Crisis24 (GardaWorld).

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