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Maldives : un archipel entre crise politique intérieure et crispations extérieures

Le récent « pivot » de Malé vers Pékin et Riyad ne suscite pas seulement l’ire des autorités indiennes ; l’administration américaine, ses responsables militaires, observent avec circonspection la Chine étendre son influence dans la région et y jeter les bases d’une possible présence militaire ; les « projets » maldiviens de Pékin en ce sens ne font guère rire à Washington. Le Pentagone est contrarié par la perspective de devoir à terme composer non seulement avec une marine chinoise plus étoffée dans l’océan Indien, mais qui disposerait d’une base navale maldivienne au nord des installations stratégiques américaines (8) de Diego Garcia, dans l’archipel des Chagos (territoire britannique d’outre-mer, 1200 km au sud de Malé). Une configuration pour le moins particulière que les généraux et amiraux américains ne souhaitent pas voir se concrétiser de sitôt…

Début juillet, le porte-parole du ministère indien des Affaires étrangères transmettait aux autorités maldiviennes le souhait de New Delhi de voir Malé « reprendre le chemin de la démocratie, restaurer le processus politique et rétablir l’État de droit avant les prochaines élections » ; un souhait que l’on comprend sincère mais qui pour autant ne saurait être appliqué au pied de la lettre par l’administration maldivienne indo-sceptique du moment, encline à la défiance vis-à-vis du Big Brother indien, dont la diplomatie musclée (cf. réduction du format des exportations vers l’archipel) génère quelques réactions finalement contraires à ses intérêts.

Un pari géostratégique risqué à la veille d’élections sous tension

Confiante en la nature de ses (nouveaux) rapports avec des acteurs extrarégionaux majeurs – la Chine et l’Arabie saoudite –, aussi profitables économiquement que peu intrusifs en matière de règle démocratique et de respect des libertés publiques, l’administration Yameen s’estime à présent capable de résister aux pressions de New Delhi et aux appels à la raison de Washington.

Un pari stratégique hardi qui n’est pas sans risque pour la nation archipélagique. Économiquement tout d’abord, la République populaire de Chine ne constituant pas à ce jour le tout premier partenaire commercial (9) de Malé… mais se trouve déjà fort bien placée en sa qualité de créancier (et prêteur). Une situation périlleuse pour une économie en développement isolée au beau milieu de l’océan Indien ; et qui s’évertue ces dernières années à remodeler à la baisse les contours de sa relation bilatérale avec la puissance régionale géographiquement la plus proche (Inde).

En termes d’image et d’attractivité ensuite, l’orientation plus rigoriste d’une partie de la (petite) société maldivienne, sous l’action d’un prosélytisme wahhabite efficace, ne lui rapporte pas que des dividendes, alors même que l’instabilité intérieure et la crise politique de ces dernières années érodent d’une manière spectaculaire son crédit. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à observer la tendance depuis six ans, modélisée par la Banque mondiale dans son classement annuel Doing Business : en 2012, lorsque M. Nasheed est contraint de quitter prématurément ses fonctions, les Maldives occupent le 81e rang mondial du classement de la Banque mondiale ; six ans plus tard, elle a régressé au 136e rang (sur 190 pays étudiés).

Appelée aux urnes à l’automne (23 septembre 2018) pour désigner son prochain président de la République, la population de l’archipel aborde cette échéance électorale avec quelque légitime anxiété, eu égard au contexte domestique délétère du moment.

Le président Yameen semble en position confortable pour obtenir un second mandat, que ne manquerait pas de déplorer alors une opposition démocratique injustement muselée, laquelle pourrait décider de manifester à nouveau son courroux dans les rues de Malé – nonobstant la répression vraisemblable des forces de l’ordre. Une situation que peineraient probablement à accepter sans réagir les autorités indiennes, que l’opposition démocratique maldivienne (Maldivian Democratic Party de l’ancien président M. Nasheed) « invite » depuis des années à intervenir au nom du rétablissement de la démocratie, de la règle de droit et d’une meilleure gouvernance. Ce scénario pourrait à son tour amener la Chine à s’ingérer dans le dossier en soutien du président Yameen… ; une trame générale délicate qui augurerait alors quelques lendemains difficiles entre Malé, Delhi et Pékin.

Notes

(1) Londres conservera toutefois une base navale militaire sur l’île de Gan (Sud de l’archipel) jusqu’en 1976.

(2) Situé 800 km au sud-ouest de Colombo (capitale du Sri Lanka), 2800 km au sud de New Delhi (Inde) et 1300 km au nord de Diego Garcia (archipel des Chagos).

(3) Tout en garantissant une appréciable stabilité politique étirée sur 30 ans, le « règne » de l’ancien professeur d’université et ambassadeur des Maldives à l’ONU M. Abdul Gayoom a été entaché de diverses affaires d’abus de pouvoir, de corruption et d’entorses multiples à la protection des droits de l’homme et des libertés publiques.

(4) https://reliefweb.int/report/maldives/tsunami-impact-summary-maldives

(5) Et qui a accueilli 1,3 million de touristes étrangers en 2017, pour une population de 400 000 habitants !

(6) Suivie en 2015 d’une (nouvelle) condamnation à la prison (peine de 13 ans). En 2016, il est autorisé à gagner (pour raison médicale) le Royaume-Uni et à y demeurer en exil.

(7) Pour rappel, en 2017, le PIB maldivien avoisinait les 4,5 milliards de dollars.

(8) Une base navale militaire britannique louée (depuis 1966) à l’allié stratégique américain.

(9) Elle figurait en 2017 au 4e rang derrière la Thaïlande, les Émirats arabes unis et Singapour, quasi à égalité avec l’Inde.

Légende de la photo en première page : La construction du pont de l’Amitié sino-maldivienne reliant l’île de Malé, où se situe la capitale des Maldives, portant le même nom, à celle d’Hulhulé, entièrement occupée par l’aéroport international, s’est officiellement achevée le 10 juillet 2018. Lancé à la suite de la visite du président Xi Jinping aux Maldives en septembre 2014, ce projet de plus de 200 millions de dollars a été en grande partie financé par Pékin, nouveau partenaire privilégié du plus petit État de la région Indo-Pacifique. © Shutterstock/Markus Mainka)

Article paru dans la revue Diplomatie n°94, « Russie : le monde selon Poutine », septembre-octobre 2018.

À propos de l'auteur

Olivier Guillard

Olivier Guillard

Chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), chercheur au CERIAS (Université du Québec à Montréal – UQAM) et directeur de l’information de la société Crisis24 (GardaWorld).

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