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Le canon électromagnétique va-t-il changer l’artillerie navale ?

L’US Navy travaille également à des applications utiles à l’autoprotection des navires. Dans ce cadre, General Atomics a développé sur fonds propres le canon électromagnétique Blitzer et les munitions adaptées, destiné à la défense rapprochée des navires. Ici, le système serait capable de tirer une munition guidée par seconde. Elle expulserait ensuite un nuage de shrapnels (14 000 à la minute) devant déchiqueter tout système – obus ou missile – assaillant. L’avantage de la formule est double : premièrement, les munitions utilisées ont un coût inférieur à celui d’un missile ; deuxièmement, ce type de canon, parce qu’il autorise des vitesses initiales plus élevées, offre une portée plus importante. Le système, d’une puissance de 3 MJ, est toujours en cours de tests, mais ceux-ci s’avèrent concluants. De plus, comparativement aux EMRG plus lourds, son encombrement est moindre. Il reste toutefois à voir quelles sont les priorités l’US Navy en matière de protection de ses bâtiments : les EMRG légers le disputent en effet aux lasers ou à des systèmes plus conventionnels comme les missiles légers.

Se pose également la question d’une adaptation des EMRG aux frappes antinavires. Ils pourraient ainsi constituer un système d’armes hypersonique à bien meilleur coût que les missiles envisagés pour ces missions, et avec des portées équivalentes à celles des actuels missiles antinavires. S’en défendre serait aussi beaucoup plus difficile, du fait même de leur vitesse. La petite taille des projectiles, tout comme les matériaux utilisés, constituerait également un atout en matière de discrétion, avec une plus grande furtivité et des préavis d’alerte réduits.

Les obstacles, cependant, ne manquent pas. Si l’énergie cinétique terminale des projectiles est importante, couler ou endommager un navire adverse nécessiterait de multiples coups au but, ce qui pose deux problèmes principaux :

• le premier est l’efficacité de ces coups. Les vidéos d’essais disponibles montrent ainsi que si les projectiles parviennent à percer plusieurs centimètres de blindage, il n’est pas exclu qu’ils ne fassent que traverser les navires touchés, leur petit calibre et leur faible volume utile ne permettant guère d’emporter des charges explosives significatives ;

• le deuxième tient au ciblage et à la rectification continue de trajectoire face à des cibles mobiles. Or, là aussi, le faible volume intérieur exclut les complexes systèmes de guidage équipant actuellement les missiles. La solution pourrait être trouvée dans la saturation, mais on en revient alors aux questions de la gestion énergétique à bord, du nombre de canons disponibles et de la cadence de tir. Peut-être disposera-t-on de calibres plus importants à plus long terme.

De facto, l’embarquement des premiers EMRG est un défi en soi. La question se pose ainsi déjà pour les futurs Arleigh Burke Flight III, qui doivent être équipés non seulement d’un de ces canons, mais aussi de lasers et du nouveau radar SPY-6 AMDR (3), sollicitant beaucoup la production d’énergie à bord. En 2013, la direction du programme se montrait cependant optimiste, tout en restant prudente (4). C’est d’autant plus le cas que la marge d’évolution des bâtiments n’est pas atteinte. La possibilité d’ajouter un segment de coque de plus de 10 m est ainsi évoquée. En juin de cette année, elle indiquait que les nouvelles unités devraient disposer de plus de puissance électrique et que si cela ne posait pas de problème dans l’absolu, il était en revanche plus difficile d’envisager un rétrofit des plus anciennes. Équiper d’EMRG des bâtiments plus larges et de plus gros tonnage est également évoqué. C’est le cas au premier chef des destroyers de classe Zumwalt, dont les machines peuvent fournir jusqu’à 80 MW et dont il était annoncé en 2015 que le troisième pourrait en être doté nativement (5). In fine donc, l’installation de railguns de 2 MJ serait réservée à des bâtiments neufs.

Vers une prolifération ?

Au-delà du cas américain, le railgun pourrait être appelé à devenir une norme dans l’artillerie navale. La Corée du Sud a ainsi indiqué par communiqué de presse en juin 2011 étudier la question (6). L’Agency for Defense Development (ADD) entamait alors ses travaux. L’objectif était de disposer d’un EMRG de pas moins de 64 MJ, destiné à équiper la prochaine classe de ce qui était présenté comme des « frégates ». En réalité, il pourrait s’agir de la deuxième série de destroyers KDX-III, qui doivent entrer en service dans les années 2020. Au-delà, il n’est pas interdit de penser que les travaux sud-coréens visent également à renforcer les capacités antibalistiques au regard de la Corée du Nord. Le statut précis du programme reste cependant difficile à évaluer.

Le Japon aussi a reconnu officiellement qu’il s’y intéressait et qu’il envisageait d’en équiper ses bâtiments. En juillet 2015, Tokyo révélait ainsi les premières images de son 27DD, une classe de deux destroyers constituant une évolution des Kongo et Atago, conçu afin de pouvoir accueillir des EMRG une fois qu’ils seraient disponibles (7). Entre-temps, le 30 juillet 2018, le Maya, tête de la classe, a été lancé. Au terme de son armement et de ses essais, il entrerait en service en 2020, son sister-ship devant suivre en 2021. On note que le Japon indiquait début août 2018 qu’il développait effectivement son railgun, mais ne donnait aucun détail concernant sa puissance ou son statut – prototype, démonstrateur ? Par ailleurs, les Maya bénéficieront d’un nouveau système de propulsion CODLAG (Combined Diesel-Electric And Gas), utile aussi bien aux railguns qu’au laser à l’état solide qui serait également installé. Pour l’heure, l’armement est identique à celui des Atago, avec 96 cellules de lancement verticales et, dans un premier temps, un canon de 127 mm. Les deux navires, comme les six autres destroyers Aegis en service au Japon, sont prioritairement destinés à la lutte antibalistique, de sorte qu’il n’est pas impossible d’imaginer que le futur railgun soit acquis pour ces missions.

Si le Japon a communiqué le premier, c’est la Chine qui semble avoir pris le plus d’avance, en dehors des États-Unis. En janvier 2018, des spotters publiaient ainsi sur les réseaux sociaux des images du départ à la mer d’un LST Type-072III doté à la proue d’une tourelle au design particulier. Difficile cependant de savoir si le système est destiné à des essais réels, des tests d’encombrement ou s’il constituait une simple manœuvre déclaratoire. En mars 2018, les médias officiels confirmaient que le système était bien un EMRG. Pratiquement, il semble que la Chine travaille sur les railguns depuis les années 1980 et il n’est pas impossible qu’elle puisse envisager des mises en service dans les années 2020, sans que l’on sache cependant sur quel type de bâtiments ; une autre option étant leur installation sur les îlots de mer de Chine méridionale, leur permettant de contribuer aux rationalités A2/AD (8). Reste qu’elle ferait, comme les États-Unis, également face à la question de la désignation de cible et du guidage.

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