Le canon électromagnétique va-t-il changer l’artillerie navale ?

Vers une prolifération ?

Au-delà du cas américain, le railgun pourrait être appelé à devenir une norme dans l’artillerie navale. La Corée du Sud a ainsi indiqué par communiqué de presse en juin 2011 étudier la question (6). L’Agency for Defense Development (ADD) entamait alors ses travaux. L’objectif était de disposer d’un EMRG de pas moins de 64 MJ, destiné à équiper la prochaine classe de ce qui était présenté comme des « frégates ». En réalité, il pourrait s’agir de la deuxième série de destroyers KDX-III, qui doivent entrer en service dans les années 2020. Au-delà, il n’est pas interdit de penser que les travaux sud-coréens visent également à renforcer les capacités antibalistiques au regard de la Corée du Nord. Le statut précis du programme reste cependant difficile à évaluer.

Le Japon aussi a reconnu officiellement qu’il s’y intéressait et qu’il envisageait d’en équiper ses bâtiments. En juillet 2015, Tokyo révélait ainsi les premières images de son 27DD, une classe de deux destroyers constituant une évolution des Kongo et Atago, conçu afin de pouvoir accueillir des EMRG une fois qu’ils seraient disponibles (7). Entre-temps, le 30 juillet 2018, le Maya, tête de la classe, a été lancé. Au terme de son armement et de ses essais, il entrerait en service en 2020, son sister-ship devant suivre en 2021. On note que le Japon indiquait début août 2018 qu’il développait effectivement son railgun, mais ne donnait aucun détail concernant sa puissance ou son statut – prototype, démonstrateur ? Par ailleurs, les Maya bénéficieront d’un nouveau système de propulsion CODLAG (Combined Diesel-Electric And Gas), utile aussi bien aux railguns qu’au laser à l’état solide qui serait également installé. Pour l’heure, l’armement est identique à celui des Atago, avec 96 cellules de lancement verticales et, dans un premier temps, un canon de 127 mm. Les deux navires, comme les six autres destroyers Aegis en service au Japon, sont prioritairement destinés à la lutte antibalistique, de sorte qu’il n’est pas impossible d’imaginer que le futur railgun soit acquis pour ces missions.

Si le Japon a communiqué le premier, c’est la Chine qui semble avoir pris le plus d’avance, en dehors des États-Unis. En janvier 2018, des spotters publiaient ainsi sur les réseaux sociaux des images du départ à la mer d’un LST Type-072III doté à la proue d’une tourelle au design particulier. Difficile cependant de savoir si le système est destiné à des essais réels, des tests d’encombrement ou s’il constituait une simple manœuvre déclaratoire. En mars 2018, les médias officiels confirmaient que le système était bien un EMRG. Pratiquement, il semble que la Chine travaille sur les railguns depuis les années 1980 et il n’est pas impossible qu’elle puisse envisager des mises en service dans les années 2020, sans que l’on sache cependant sur quel type de bâtiments ; une autre option étant leur installation sur les îlots de mer de Chine méridionale, leur permettant de contribuer aux rationalités A2/AD (8). Reste qu’elle ferait, comme les États-Unis, également face à la question de la désignation de cible et du guidage.

La Turquie a conçu pour l’heure deux systèmes, déjà testés. Le premier est le Sapan, d’une puissance de 14 MJ, testé par Tubitak-Sage dès novembre 2016. Aselsan a quant à elle présenté le Tufan, qui a atteint une vitesse initiale de 3 000 m/s lors des derniers essais réalisés. La logique poursuivie semble la même qu’aux États-Unis, avec des tirs à longue portée (Sapan) et un système plutôt destiné à la défense rapprochée (Tufan), déjà présenté sur un premier salon (IDEF) en 2017, suscitant la curiosité des observateurs, mais pas encore de commande. Leur intégration sur des bâtiments et/ou des positions terrestres ne semble pas encore clarifiée. Par ailleurs, la Russie développe elle aussi de tels systèmes et annonçait début janvier 2017 avoir réalisé ses premiers tirs. Elle semblait alors avoir atteint une puissance d’un peu moins de 5 MJ. Concrètement, elle serait ainsi toujours dans une phase de R&T.

La maîtrise des technologies nécessaires au développement des EMRG – et leur coût – reste un obstacle pour nombre d’États. L’artillerie électromagnétique ne comprendra donc pas une aussi grande variété de designs que l’artillerie navale classique, du moins dans un premier temps. En revanche, la maturation des programmes dans les années 2020 pourrait favoriser l’apparition de systèmes proposés sur les marchés export, ce qui permettrait à d’autres marines de s’en doter. Cependant, la nature même de l’arme et de ses performances n’est pas sans conséquence sur les stratégies des moyens nationales. L’usage d’ERMG dilate les espaces d’engagement en même temps qu’il compresse les délais de frappe et est susceptible de provoquer une accélération du tempo des opérations. Dans ce contexte, l’opérationnalisation de l’innovation qu’ils représentent implique des investissements majeurs dans les secteurs ISR, mais aussi du commandement/contrôle : l’efficacité militaire de ce type d’armement nécessite de voir plus loin et de communiquer et comprendre plus vite.Pour les marines faisant les investissements nécessaires, à commencer par la construction de navires adaptés (9), des perspectives intéressantes pourraient s’ouvrir avec des conséquences sur le processus décisionnel au niveau politique et sur la perception de la puissance navale qui ne sont pas minces. La portée de l’armement et un coût unitaire des projectiles réduit comparativement à celui de missiles de croisière, par exemple, pourraient bien, sans faciliter une entrée en guerre ou le lancement d’une opération (10), favoriser l’usage de frappes dans la profondeur adverse. Une diffusion des EMRG permettrait ainsi aux marines qui en sont dotées de mener des opérations bien plus complexes qu’auparavant, avec des effets potentiels non négligeables sur l’équilibre des puissances. 

Notes

(1) Ronald O’Rourke, Navy Lasers, Railgun and Gun-Launched Guided Projectiles : Background and Issues for the Congress, Congressional Research Service, Washington, 1er août 2018.

(2) Elle est estimée à 50 % environ de l’énergie à la sortie de la bouche.

(3) Toujours en cours de développement, le radar sera 30 fois plus sensible et pourra traiter 30 fois plus de contact que le SPY-1D(V) équipant les actuels Fligh IIA. La puissance du radar n’est pas la seule consommatrice en ressources. Les besoins en capacités de traitement informatique seront bien plus importants que par le passé. De facto, l’US Navy indiquait que les Flight III, dont la première unité devrait entrer en service en 2023, ont nécessité de revoir 45 % des équipements et des structures internes des Flight IIA.

(4) Alexandre Sheldon-Duplaix, « Quel futur pour le programme Arleigh Burke ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 33, décembre 2013-janvier 2014.

(5) Sam LaGrone, « Navy Considering Railgun for Third Zumwalt Destroyer », USNI News, 5 février 2015.

(6) « S. Korea to develop powerful electromagnetic railgun for Navy », Yonhap, 8 juin 2011.

(7) « Deux Aegis pour les 27DD », Défense & Sécurité Internationale, no 117, septembre 2015.

(8) Sur la combinaison dans son état actuel : Joseph Henrotin, « La maturation de la marine chinoise. Un exemple d’A2/AD », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 56, octobre-novembre 2017.

(9) Les progrès en matière de propulsion ont été nombreux et les marines tendent à acheter des bâtiments aux déplacements plus importants.

(10) Disposer d’un armement n’implique pas de manière déterministe son emploi effectif.

Légende de la photo en première page : Premier tir depuis le prototype d’EMRG développé par l’ONR américain, en 2008. La boule de feu est la conséquence de la combustion du sabot du projectile. (© US Navy)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°62, « Opérations navales : mutations dans l’équilibre des puissances », juin-juillet 2018.

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