Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le chaos vénézuelien peut-il embraser la région ?

Non seulement la gigantesque crise politique, économique et sociale du Vénézuéla s’éternise mais, depuis quelques mois, elle prend une tournure dramatique. Les conditions de vie sont devenues tellement difficiles – voire insupportables – que le désespoir pousse de plus en plus de Vénézuéliens – toutes classes d’âge et catégories sociales confondues – à s’enfuir comme ils le peuvent, laissant derrière eux les quelques biens qu’il leur reste encore. Les raisons de cet exode sont multiples quoique, de façon récurrente, les sondages mettent en avant l’insécurité et la violence – générant un important stress au quotidien pour les populations – et la pénurie de denrées élémentaires et de médicaments. Certaines maladies, telles que la malaria, réapparaissent.

Autrefois grand pays d’accueil, le Vénézuéla s’est transformé, depuis 2003, en un pays expulseur de sa propre population. Si au tout début, seules les catégories favorisées dotées de hauts diplômes prenaient le chemin de l’exil, depuis 2015 le profil des migrants a radicalement changé. Il touche désormais une population aux conditions extrêmement précaires, posant un problème d’intégration dans le pays récepteur. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), en deux ans le nombre de réfugiés vénézuéliens dans les pays voisins a augmenté de 900 % (1), ce qui a fait dire aux Nations Unies en janvier 2018 qu’il s’agit d’une « crise humanitaire » (2) qui, si la tendance se confirme, s’apparentera à celle que connaît la Méditerranée.

Bien évidemment ces déplacements massifs sont à l’origine de problèmes multiples, tant pour les migrants que pour les pays d’accueil, au plan santé, sécurité et emploi. Les voisins – la Colombie, le Pérou, le Brésil, l’Équateur et les îles proches des Caraïbes (Aruba, Curaçao ainsi que Trinidad et Tobago) – ne sont nullement préparés à recevoir cette gigantesque vague migratoire, et ce d’autant plus que la plupart d’entre eux ont à gérer de nombreux problèmes internes et qu’ils possèdent des économies déjà fragiles.

Comment ce régime, qui fut l’emblème de l’idyllique « Révolution bolivarienne », s’est-il transformé en pareil cauchemar ? Quelles tensions cette explosion migratoire suscite-t-elle chez les voisins latino-américains et quels sont les périls encourus par les uns et les autres ? Quels sont les termes du conflit au sein du Vénézuéla : une guerre civile est-elle envisageable ? Finalement, quelles sont à ce jour les issues possibles à la crise humanitaire et politique qui sévit au Vénézuéla ?

La décomposition du régime bolivarien

Graduellement, puis de façon accélérée après 2014, la décomposition des institutions vénézuéliennes s’est généralisée, l’économie a entamé une chute spectaculaire et le tissu social s’est déchiré. Sous l’égide de la Révolution bolivarienne, le régime a utilisé la société nationale – PdVSA (Petróleos de Venezuela) – et la rente pétrolière au service du clientélisme d’État. Cette politique a tenu grâce aux très hauts cours de l’or noir et à la faconde d’Hugo Chávez. Mais, à la mort du Caudillo et suite à l’effondrement brusque des prix du brut, les multiples déficiences ont brusquement fait surface. Pour tenir face à une opposition grandissante qui, de 2015 à 2017, a réussi à conquérir le pouvoir législatif, le gouvernement de Nicolás Maduro n’a pas rechigné à employer la répression. Les politiques gouvernementales, la corruption endémique et la mauvaise gestion des entreprises publiques ont détruit toute capacité à offrir les produits de base. Une inflation démentielle (1134 % en 2017, selon le FMI) et des dévaluations constantes ont miné ce qui pouvait subsister de l’économie familiale (3). Sans compter que la dette du pays est monumentale. Le gouvernement est véritablement dans une impasse. Il doit répondre aux obligations de prêts de PdVSA sous peine de voir ses deux alliés – la Chine et la Russie – confisquer les biens de la compagnie et même les envois de pétrole à l’étranger. Du coup, il ne peut utiliser les précieuses devises issues de l’or noir pour subvenir aux besoins de la population. Dans cette nation sans état de droit, la violence et la criminalité ont décuplé. Pour beaucoup de Vénézuéliens, la migration vers les pays voisins reste maintenant le seul espoir.

Les défis de l’immigration massive

Cette population en fuite se dirige principalement et naturellement vers la Colombie (4). Au cours de l’histoire, personnes et marchandises ont traversé librement la frontière commune, longue d’environ 2200 km (5). La double nationalité est de mise : plus de 40 % des migrants en sont nantis. Parmi les autres, 20 % sont des Colombiens de retour dans leur pays après avoir fui la violence liée à la guérilla et au trafic de drogue ou être partis en quête de meilleures opportunités de travail. La plupart s’installent autour des villes frontalières, en particulier Cúcuta et La Guajira (6). En 2015, le gouvernement colombien a créé un Système national de gestion des désastres, mais il est vraisemblable qu’il ne pourra pas faire face à cet exode massif. Sans compter que la violence en Colombie reste omniprésente. Catatumbo et le nord de la province de Santander abritent un foyer d’activités délinquantes et de terrorisme : le Clan del Golfo et l’Armée de Libération Nationale (ELN) s’empressent de remplir le vide laissé par les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), en pleine démobilisation suite au traité de paix (7). Les immigrants les plus récents encourent le risque de devenir soit des victimes soit des recrues aux mains de ces organisations. Par ailleurs, d’après les services de renseignement, le trafic d’armes à la frontière est une ressource majeure pour l’Armée et les autres groupes « paramilitaires » vénézuéliens. Le gouvernement colombien se trouve en mauvaise posture : il s’est engagé à assumer des obligations très lourdes envers les FARC et a vu, parallèlement, ses effectifs militaires baisser. Le manque de fonds est un problème réel. Iván Duque, le nouveau président, l’a souligné : l’impact fiscal de ce flux migratoire représente 0,5 % du PIB (1,526 milliard de dollars). Enfin, les Renseignements n’éliminent pas la possibilité que le gouvernement de Maduro, acculé et sans issue, ne provoque une guerre – une distraction opportune pour son peuple et pour la communauté internationale mais aussi un moyen de fédérer l’Armée autour d’un but commun. La Colombie est, par ailleurs, un passage pour rebondir ailleurs : en Équateur et surtout au Pérou – pays qui héberge le plus grand nombre de réfugiés vénézuéliens (environ 450 000) après la Colombie. Au Brésil, l’état frontalier de Roraima est, depuis trois ans, un passage assez recherché, favorisant mécaniquement la montée de la violence. Le gouvernement brésilien, avec l’aide de l’armée, du ministère de la Défense ainsi que les Nations Unies (principalement l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés–UNHCR, l’OIM et le Fonds des Nations Unies pour la population-UNFPA) a dû agir dans l’urgence pour sécuriser cette frontière, vacciner les réfugiés contre la malaria et diriger les Vénézuéliens consentants vers les trois principales villes du pays pour mieux les intégrer. Les îles caribéennes proches ne sont pas épargnées (8). La piraterie a repris ses droits du fait de la disparition quasi complète de l’ordre public au Vénézuéla. De leur côté, Trinidad et Tobago craignent également l’arrivée de gens liés aux groupes islamistes radicaux (le Hezbollah) (9). Submergés sous ce raz-de-marée et démunis au sens propre et figuré, ces pays montrent de plus en plus de réticence dans l’accueil des populations. Pour mieux pouvoir filtrer les arrivants, l’Équateur et le Pérou ont par exemple rendu obligatoire la possession d’un passeport – ce qui met en difficulté jeunes, vieillards et femmes enceintes, qui en sont souvent dépourvus.

Bien que l’Argentine, le Chili, le Mexique et l’Amérique centrale (Panamá et Costa Rica) – de même que les États-Unis et le Canada – restent des alternatives, le flux migratoire vénézuélien ne touche ces nations que de loin et n’est nullement une menace de déstabilisation.

Quels scénarios possibles ?

La résolution de cette crise politico-économique et sécuritaire est loin d’être simple. D’abord parce que le président Nicolás Maduro refuse toute présence étrangère au nom de l’aide humanitaire, considérant qu’il s’agirait d’une ingérence indue, menée en sous-main par les États-Unis et leurs alliés.

Les organismes internationaux de leur côté (UNHCR, UNFPA et OIM) ont commencé à mettre en place des mécanismes divers pour fournir aux pays récepteurs les données utiles pour mieux gérer et intégrer ces populations migrantes – et tout particulièrement les situations de vulnérabilité. Parallèlement, ces organismes aident à l’équipement nécessaire sur place pour favoriser le développement socio-économique des régions d’accueil et l’intégration culturelle des immigrés. On calcule qu’au total il faudra fournir à ces pays environ 32 millions de dollars en l’espace de deux ans.

Difficile d’anticiper quand et comment le régime de Maduro va s’effondrer ; il est évident qu’à terme il ne pourra survivre, ni économiquement ni politiquement. Néanmoins, la Chine – en continuant à l’alimenter financièrement – retarde sa chute (10). C’est un pari dangereux que joue la puissance asiatique (11) : avide de s’emparer des énormes gisements pétroliers de cette nation caribéenne totalement asphyxiée, l’empire du Milieu risque d’être en difficulté si l’opposition revient au pouvoir. En effet les champs de pétrole achetés au rabais ces derniers temps, de façon presque illégale, et l’énorme dette contractée par le Vénézuéla depuis le gouvernement d’Hugo Chávez, pourraient ne pas lui être reconnus.

Dans ce contexte incertain, les deux scénarios les plus improbables sont une guerre civile vénézuélienne ou une intervention militaire américaine. Improbable dans le premier cas, car l’opposition est extrêmement affaiblie et divisée depuis les élections du 30 juillet 2017, et la répression du régime, fonctionnant à plein, confond à dessein actes criminels et manifestations contre le régime. En outre l’émigration massive vide de son sang les forces vives du pays et donc la capacité de résistance intérieure. Le second cas est, lui aussi, peu envisageable en l’état, les États-Unis ne souhaitant plus payer le « prix fort » assumé dans le passé lors de leurs interventions diverses en Amérique latine. D’ailleurs, l’opposition vénézuélienne elle-même refuserait cette intervention.

De façon à faire pression sur le gouvernement de Maduro en vue de restaurer un régime démocratique et réfuter la nouvelle Assemblée Constituante (2017) qui est illégale, les États-Unis appuient les efforts bilatéraux et multilatéraux – avec l’Union européenne, le groupe de Lima et l’Organisation des États d’Amérique (OEA) et son président Luis Almagro – en imposant, par exemple, des sanctions économiques ciblées, destinées à isoler et affecter le groupe de Maduro.

Il n’est pas impossible qu’en sourdine on affine en haut lieu une stratégie diplomatique : négocier avec Nicolás Maduro et les hauts cadres de son administration et de l’armée un sauf-conduit vers un pays tiers (la Turquie ?) avec, en contrepartie, la garantie d’installer un régime de transition intégrant quelques membres du pouvoir actuel. Ce serait en tout cas, une des seules solutions viables. Les autres scénarios, souvent affichés, sont des scénarios-catastrophes qui ne feraient qu’exacerber la violence.

Vénézuéla
Chef de l’État
Nicolás Maduro
(depuis le 8 mars 2013)
Superficie
916 445 km2
(33e rang mondial)
Capitale : Caracas
Population
31 millions d’habitants
Religion
Catholiques (73 %),
protestants (17 %).

Le conflit

Intensité
Niveau 3 (crise violente)
Objet
Système/idéologie, pouvoir national
Parties au conflit
Opposition (MUD : Table de l’Unité démocratique) VS Gouvernement
Durée : Depuis 1992
Victimes
Plus de 200 morts
Autres conflits
dans le pays : 4

Sources : HIIK, CIA, Council on Foreign Relations

Notes

(1) Le nombre d’immigrants vénézuéliens en Amérique latine est passé de 89 000 en 2015 à 900 000 personnes en 2017. Si on considère l’ensemble de l’immigration vénézuélienne dans le monde, elle est passée sur la même période de 700 000 à 1 500 000 personnes (https://news.un.org/es/story/2018/05/1432842).

(2) Ce que conteste vigoureusement le gouvernement de Nicolás Maduro qui déclare – contre toute évidence – que c’est un montage de toute pièce de la droite vénézuélienne et de ses alliés.

(3) Les files d’attente sont interminables pour obtenir dans les magasins d’État les denrées indispensables à la survie de chacun. De son côté, l’Armée distribue de façon sélective les denrées, selon l’appui politique apporté au gouvernement.

(4) Selon l’ONU, 1,6 million de personnes sont parties depuis 2015. La majorité s’est réfugiée dans les pays du Cône Sud (dont la Colombie, qui reçoit 90 % d’entre eux).

(5) La mère de Maduro est colombienne ; il semblerait que l’actuel président soit lui-même colombien de naissance.

(6) En 2016, on a enregistré plus de 150 000 nouveaux arrivants.

(7) Dr R. Evan Ellis, « El colapso de Venezuela y su impacto para la región », Military Review, premier trimestre 2018, Army University Press, Kansas.

(8) Quelques kilomètres seulement séparent ces îles de la côte vénézuélienne.

(9) Le Vénézuéla aurait accueilli des membres des forces iraniennes Qods (agents paramilitaires religieux) et les autorités de ce pays auraient vendu frauduleusement des passeports à des réfugiés syriens et autres pays du Moyen-Orient. Military Review, op. cit., p. 38.

(10) En septembre dernier, Nicolás Maduro est allé en Chine pour rencontrer le président Xi en vue d’obtenir un prêt de 250 millions de dollars pour mettre sur pied un programme social qui réponde aux premières nécessités de la population.

(11) Ainsi que la Russie. Pris à la gorge, Maduro a récemment bradé quelques gisements en faveur de Rosneft. Et le gouvernement russe ainsi que Rosneft ont prêté plus de 954 millions de dollars à PdVSA et au Vénézuéla. I. Rousseau, « Venezuela » in M.-A. Eyl-Mazzega (dir.), Navigating the Storm: “OPEC+” Producers Facing Lower Oil Prices, IFRI, Center for Energy, juin 2018, p. 97-103.

Légende de la photo en première page : Des migrants vénézuéliens traversent le pont international Simon Bolivar pour rejoindre la ville de Cucuta, en Colombie. Le 8 novembre 2018, le HCR et l’OIM annonçaient que le nombre de réfugiés et de migrants venant du Vénézuéla atteignait désormais 3 millions de personnes à travers le monde, dont plus d’un million en Colombie. (© UNHCR/Fabio Cuttica)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°48, « L’état des conflits dans le monde », Décembre 2018-Janvier 2019 .

À propos de l'auteur

Isabelle Rousseau

Isabelle Rousseau

Professeur au Colegio de México (Centro de Estudios Internacionales).

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