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Israël, la tentation populiste

Cela n’empêche pas le chef du gouvernement israélien d’entonner à tout propos un des grands classiques du populisme : « le peuple contre les élites ». Il serait bien évidemment du côté du premier, alors qu’il aime fréquenter les milliardaires, on l’a vu. Plus encore, il a laissé s’opérer une mutation qui correspond à l’autre face cachée du miracle économique israélien : la constitution d’une oligarchie, qui, en cumulant monopoles et positions dominantes dans des secteurs-clés (télécommunications, énergie, banque, immobilier…), a amassé des fortunes considérables (8). Ces tycoons – une dizaine de familles – dominent désormais l’économie israélienne, et ils jouent de leur influence au niveau politique. Le gouvernement a fait adopter par la Knesset un cadre juridique sur l’exploitation du gaz au large des côtes qui protège très bien les intérêts du monopole détenu par Delek, la compagnie d’Itzak Tshuva, en partenariat avec la société américaine Noble Energy. Les propriétaires de chaînes de télévision se félicitent de la mise en coupe réglée du service public. Dans d’autres domaines, le lobbying des puissants fonctionne parfaitement, empêchant le plafonnement des frais bancaires qui ponctionnent lourdement le budget des ménages, par exemple. Un documentaire télévisé en trois épisodes (Le plateau d’argent) (9), plébiscité par le public, mettait en exergue ces pratiques anti-concurrentielles, l’idéologie qui les sous-tend et les liens entre leurs bénéficiaires dans le monde économique et les décideurs dans la sphère politique. Mais Binyamin Netanyahou n’en a cure, car pour consolider sa popularité, il sait jouer sur des réflexes bien ancrés dans une population qui craint d’abord pour sa sécurité dans une région en flammes.

Face à l’islamisme

La nouvelle donne régionale favorise la montée du populisme. Pourtant, Israël n’a plus de pays ennemi à ses frontières : l’Égypte et la Jordanie ont signé avec Israël des traités de paix qui fonctionnent bien. Sur la frontière nord, le gouvernement libanais n’a plus le monopole de la force qui est l’une des caractéristiques d’un État indépendant. Au nord-est, la Syrie existe encore, mais par la seule grâce de Vladimir Poutine, avec qui le gouvernement israélien avait su développer une concertation étroite, avant le grave incident qui devait conduire à la mort de 15 soldats russes, leur avion ayant été abattu dans des circonstances troubles le 16 septembre dernier. Au sud, l’Arabie saoudite a abandonné son statut d’ennemi juré de l’État juif au profit de celui de candidate à un partenariat privilégié : une coopération encore officieuse mais déjà importante dans les domaines de la technologie, de l’économie et des renseignements militaires dessine une alliance étroite qui change la donne sécuritaire dans la région. Au total, Israël ne connaît plus d’État fort et hostile à ses frontières, ce qui ne signifie pas que le pays soit hors de danger. La menace iranienne se fait plus pressante, avec l’installation de bases en Syrie, et deux puissantes milices, le Hezbollah au nord et le Hamas au sud, restent fidèles à leurs mentors de Téhéran. À Gaza, le Hamas a été à l’offensive pendant toute l’année 2018 et de graves incidents opposant Tsahal et ses sympathisants ont été à l’origine de plusieurs centaines de morts, de plus de dix mille blessés et de graves dégâts. Sur le front nord, la perspective d’une véritable guerre avec un Hezbollah doté d’une capacité de nuisance sans précédent ne peut plus être écartée. On peut imaginer que les Israéliens, avec leur puissante armée, ne vont pas rester éternellement indifférents à l’idéologie mortifère des derniers ennemis de leur pays. En tout état de cause, dans un contexte mondial où l’islam politique est à l’offensive, la population à Jérusalem, à Haïfa, ou à Tel-Aviv s’identifie à toutes les victimes du terrorisme… en s’octroyant parfois facilement une bonne conscience. Ainsi, ce fameux 14 mai 2018, les deux évènements célébrés en grande pompe – le transfert de l’Ambassade américaine à Jérusalem et le retour triomphal de la gagnante de l’Eurovision à Tel-Aviv – éclipsèrent un troisième titre de l’actualité : à la « frontière » entre Gaza et Israël, une manifestation organisée par le Hamas fut vivement réprimée par l’armée israélienne. Les tirs des soldats firent soixante-trois morts dans les rangs des manifestants. Le présentateur de la fête sur la place Rabin à Tel-Aviv y fit une rapide allusion (« Notre pays connaît aussi souvent des moments difficiles, mais cela ne doit pas nous empêcher de manifester notre joie lors de nos succès »). C’est dire si l’ethno-centrisme fonctionne. D’autant que le gouvernement sait le stimuler.

Ethnocentrisme

Le contexte sécuritaire conduit les Juifs israéliens à une méfiance instinctive vis-à-vis du monde arabe, et à soutenir toute initiative inspirée par un ethnocentrisme exacerbé. Ainsi, un vieux projet de législation dite « Loi sur la Nation » a fini par être adopté par la Knesset fin juillet 2018. Ce sera la treizième loi fondamentale d’un pays qui ne possède pas de constitution. Ce texte dispose notamment qu’Israël est l’État-Nation du peuple juif (article 1er) ; que la langue arabe n’est plus traitée comme l’hébreu (article 4) ; que « L’État considère le développement de la colonisation juive comme une valeur nationale et agira pour encourager et promouvoir sa création et sa consolidation » (article 7). L’adoption de cette loi a suscité de vives protestations, notamment au sein de la minorité arabe israélienne. Celle-ci représente plus de 20 % de la population du pays, soit près de deux millions de personnes. La sous-minorité druze (environ 150 000 personnes), en particulier, s’est dressée vent debout contre des dispositions qui freineront le développement de ses localités dans le Nord du pays. Plus fondamentalement, ce texte met en cause l’identification des Druzes israéliens à leur pays qu’ils servent fidèlement, notamment à l’armée et dans les services de sécurité, où nombre d’entre eux font carrière, y compris au plus haut niveau. Cette « révolte druze » fera sans doute perdre au Likoud des voix dans cette communauté… mais il en gagnera d’autres. En effet, Binyamin Netanyahou, en poussant à l’adoption de la loi dans une phase sécuritaire délicate, savait parfaitement ce qu’il faisait. Un sondage (10) montrait que ce texte était approuvé par 58 % des personnes interrogées contre 34 % (8 % étant sans opinion).

Israël et l’Internationale populiste

Dans le dispositif pré-électoral du Premier ministre sortant, les initiatives de ce type se multiplient qui permettent d’amalgamer la gauche, les Arabes, et les intellectuels, présentés comme des opposants irréductibles à la judéité de l’État (11). Ce discours entre en résonance avec ceux des populistes qui désormais dominent de grandes puissances (États-Unis et Russie), des pays émergents (Brésil, Inde, Turquie) et qui conquièrent des pays en Europe (le dernier en date étant l’Italie). Au sein de l’Union européenne, le Premier ministre israélien a observé avec intérêt les divisions apparues entre les États membres… et décidé de les utiliser. En 2017, il s’était rapproché des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque) et avait participé à l’une de leurs réunions. De façon très solennelle, il a reçu en juillet 2018 à Jérusalem le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pour emporter le soutien de ses nouveaux alliés, Binyamin Netanyahou joue sur plusieurs registres : le registre nationaliste de ces pays très critiques du fonctionnement d’une UE présentée comme hostile à Israël ; le registre économique en proposant de mettre à leur disposition les atouts de la high tech israélienne ; enfin le registre historique : il se déclare satisfait des déclarations contre l’antisémitisme de ses homologues des pays baltes. Il a même souscrit une déclaration commune avec le Premier ministre de Pologne qui dédouane ce pays de toute responsabilité dans la Shoah. Avec la Hongrie, il est allé plus loin, refusant de se solidariser avec le milliardaire américain George Soros, originaire de ce pays, où les autorités avaient mené une campagne antisémite contre lui. Les Israéliens du camp de la paix (il en reste) sont choqués par ces accointances avec l’Internationale populiste.

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