Israël, la tentation populiste

Ethnocentrisme

Le contexte sécuritaire conduit les Juifs israéliens à une méfiance instinctive vis-à-vis du monde arabe, et à soutenir toute initiative inspirée par un ethnocentrisme exacerbé. Ainsi, un vieux projet de législation dite « Loi sur la Nation » a fini par être adopté par la Knesset fin juillet 2018. Ce sera la treizième loi fondamentale d’un pays qui ne possède pas de constitution. Ce texte dispose notamment qu’Israël est l’État-Nation du peuple juif (article 1er) ; que la langue arabe n’est plus traitée comme l’hébreu (article 4) ; que « L’État considère le développement de la colonisation juive comme une valeur nationale et agira pour encourager et promouvoir sa création et sa consolidation » (article 7). L’adoption de cette loi a suscité de vives protestations, notamment au sein de la minorité arabe israélienne. Celle-ci représente plus de 20 % de la population du pays, soit près de deux millions de personnes. La sous-minorité druze (environ 150 000 personnes), en particulier, s’est dressée vent debout contre des dispositions qui freineront le développement de ses localités dans le Nord du pays. Plus fondamentalement, ce texte met en cause l’identification des Druzes israéliens à leur pays qu’ils servent fidèlement, notamment à l’armée et dans les services de sécurité, où nombre d’entre eux font carrière, y compris au plus haut niveau. Cette « révolte druze » fera sans doute perdre au Likoud des voix dans cette communauté… mais il en gagnera d’autres. En effet, Binyamin Netanyahou, en poussant à l’adoption de la loi dans une phase sécuritaire délicate, savait parfaitement ce qu’il faisait. Un sondage (10) montrait que ce texte était approuvé par 58 % des personnes interrogées contre 34 % (8 % étant sans opinion).

Israël et l’Internationale populiste

Dans le dispositif pré-électoral du Premier ministre sortant, les initiatives de ce type se multiplient qui permettent d’amalgamer la gauche, les Arabes, et les intellectuels, présentés comme des opposants irréductibles à la judéité de l’État (11). Ce discours entre en résonance avec ceux des populistes qui désormais dominent de grandes puissances (États-Unis et Russie), des pays émergents (Brésil, Inde, Turquie) et qui conquièrent des pays en Europe (le dernier en date étant l’Italie). Au sein de l’Union européenne, le Premier ministre israélien a observé avec intérêt les divisions apparues entre les États membres… et décidé de les utiliser. En 2017, il s’était rapproché des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République tchèque) et avait participé à l’une de leurs réunions. De façon très solennelle, il a reçu en juillet 2018 à Jérusalem le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pour emporter le soutien de ses nouveaux alliés, Binyamin Netanyahou joue sur plusieurs registres : le registre nationaliste de ces pays très critiques du fonctionnement d’une UE présentée comme hostile à Israël ; le registre économique en proposant de mettre à leur disposition les atouts de la high tech israélienne ; enfin le registre historique : il se déclare satisfait des déclarations contre l’antisémitisme de ses homologues des pays baltes. Il a même souscrit une déclaration commune avec le Premier ministre de Pologne qui dédouane ce pays de toute responsabilité dans la Shoah. Avec la Hongrie, il est allé plus loin, refusant de se solidariser avec le milliardaire américain George Soros, originaire de ce pays, où les autorités avaient mené une campagne antisémite contre lui. Les Israéliens du camp de la paix (il en reste) sont choqués par ces accointances avec l’Internationale populiste.

Mais le discours pacifiste est souvent rendu inaudible par le comportement d’un leadership palestinien en pleine décadence. Au printemps dernier, après avoir échoué pour la énième fois à se réconcilier avec le Hamas, le président de l’Autorité palestinienne a renoué avec la grande tradition antisémite du mouvement nationaliste arabe, en prononçant un discours-fleuve où tous les stéréotypes anti-juifs figuraient (12). Contraint de s’excuser (sous la pression de ses soutiens dans l’Union européenne), Mahmoud Abbas (Abou Mazen) n’est pas sorti grandi de cette séquence aux yeux des Israéliens. Tout au contraire, les déclarations de ce type renforcent une idée largement répandue dans l’opinion publique israélienne depuis la deuxième Intifada (2000) : « Il n’y a personne à qui parler » (ein im mi ledaber).

La droite israélienne attend les prochaines élections sans inquiétude. On peut la comprendre. Dans un Israël préoccupé par la montée de l’islamisme, miné par la corruption, découragé par la progression des inégalités, et en proie à un ethnocentrisme exacerbé par des politiciens sans scrupule, le populisme a de beaux jours devant lui.

Notes

(1) La prochaine compétition de l’Eurovision dont la finale aura lieu à Tel-Aviv le 18 mai 2019 fait déjà l’objet de consignes de boycott.

(2) Le Parlement israélien compte 120 membres élus sur des listes nationales à la représentation proportionnelle intégrale. Le seuil de représentativité a été relevé à 3,25 %. Un parti doit donc faire élire un minimum de 4 députés pour être représenté à la Knesset. Dans sa formation actuelle, le Parlement compte 10 groupes politiques : Likoud (droite, parti de Binyamin Netanyahou, 30 sièges) ; Koulanou (centre-droit, 10 sièges), le Foyer juif (extrême-droite sioniste-religieuse, 8 sièges), Israël Beïtenou (extrême-droite, proche des nouveaux immigrants russophones, 5 sièges depuis le départ d’une élue de ce groupe), Shas (ultra-orthodoxes séfarades, 7 sièges), Yaadout ha Thora (ultra-orthodoxes ashkénazes, 6 sièges). L’opposition est éclatée entre le Camp sioniste (Regroupement du Parti travailliste et d’un petit parti centriste, 24 sièges), Yesh Atid (centre, 11 sièges), Liste (arabe) unifiée (13 sièges), Meretz (extrême gauche, 5 sièges).

(3) Shlomo Layani, maire de Bat-Yam, a purgé une peine de 8 mois de prison. Il rejoint ainsi sur la liste ses collègues Shimon Gabso (Nazareth), Tzvi Bar (Ramat-Gan), Nissim Malka (Kiriat-Shmona), Rahamim Melloul (Rehovot), etc. Ehoud Olmert, ancien Premier ministre, a été emprisonné pour plusieurs faits de corruption intervenus pendant la période où il était maire de Jérusalem. Source : Jacques Bendelac, « Corruption en Israël : pourquoi de nombreux maires sont corrompus », Israel Valley, 11 septembre 2016 (en français). Ces déboires judiciaires n’ont pas empêché plusieurs maires mis en cause d’être réélus le 30 octobre 2018, telle Myriam Fierberg à Netanya.

(4) https://​fr​.timesofisrael​.com/​1​8​-​m​i​l​l​i​o​n​-​d​i​s​r​a​e​l​i​e​n​s​-​d​o​n​t​-​8​4​2​-​0​0​0​-​e​n​f​a​n​t​s​-​s​o​u​s​-​l​e​-​s​e​u​i​l​-​d​e​-​p​a​u​v​r​e​t​e​-​r​a​p​p​o​rt/

(5) https://​data​.oecd​.org/​f​r​/​i​n​e​q​u​a​l​i​t​y​/​i​n​e​g​a​l​i​t​e​-​d​e​-​r​e​v​e​n​u​.​h​t​m​#​i​n​d​i​c​a​t​o​r​-​c​h​art ; https://​data​.oecd​.org/​f​r​/​i​n​e​q​u​a​l​i​t​y​/​t​a​u​x​-​d​e​-​p​a​u​v​r​e​t​e​.​htm.

(6) https://​fr​.timesofisrael​.com/​i​s​r​a​e​l​-​p​i​l​e​-​c​e​s​t​-​l​a​-​s​t​a​r​t​-​u​p​-​n​a​t​i​o​n​-​f​a​c​e​-​c​e​s​t​-​l​a​-​m​i​s​e​r​e​-​d​e​p​l​o​r​e​-​a​l​a​l​o​uf/

(7) http://​www​.oecd​.org/​f​r​/​e​c​o​/​e​t​u​d​e​s​/​I​S​R​A​E​L​-​2​0​1​8​-​O​C​D​E​-​E​t​u​d​e​s​-​E​c​o​n​o​m​i​q​u​e​s​-​S​y​n​t​h​e​s​e​.​pdf

(8) Les principales fortunes du pays sont détenues par Roman Abramovich (12,5 milliards de dollars – le propriétaire du club de Chelsea, en devenant israélien en 2018, a pris la tête du peloton des grosses fortunes du pays) ; Eyal Ofer (9,3 milliards, immobilier, transport maritime) ; Stef Wertheimer (9 milliards, métallurgie) ; Patrick Drahi (6,5 milliards – le patron d’Altice détient en Israël un groupe de télévision et la chaîne I24News) ; Shari Arison (5,5 milliards, banque, tourisme – est en train de se retirer des affaires) ; famille Azrieli (5 milliards, centres commerciaux) ; Gil Schwed (4,2 milliards, cybersécurité) ; Itzhak Tshuva (4,1 milliards, énergie) ; Haïm Saban (3,5 milliards, télévision) ; Arnon Milchen (cinéma, 3,5 milliards – il est aussi le principal protagoniste du dossier 1000 évoqué plus haut). Source : https://​fr​.timesofisrael​.com/​e​y​a​l​-​o​f​e​r​-​e​n​-​t​e​t​e​-​d​e​-​l​a​-​l​i​s​t​e​-​d​e​s​-​i​s​r​a​e​l​i​e​n​s​-​m​o​i​n​s​-​r​i​c​h​e​s​-​q​u​a​b​r​a​m​o​v​i​ch/

(9) Doron Tsabari, Magash Hakesef, 2015.

(10) Sondage Walla/Panel Politics du 30 juillet 2018.

(11) Voir notre article « Menaces contre la démocratie israélienne », Diplomatie, no 81, juillet-août 2016.

(12) Guillaume Gendron, « Mahmoud Abbas, dérapage antisémite et verrouillage politique », Libération, 2 mai 2018.

Légende de la photo ci-dessus : L’actuel Premier ministre israélien, Binyamin Netanyahou, est en poste depuis 2009, après avoir déjà occupé ces fonctions entre 1996 et 1999, détenant ainsi le record de longévité après David Ben Gourion. À la suite d’une crise au sein de la coalition de gouvernement qui a conduit en novembre 2018 à la démission du ministre de la Défense Avigdor Liberman, Binyamin Netanyahou a également récupéré le portefeuille de la Défense, pour éviter une dissolution du gouvernement qui aurait provoqué des élections législatives anticipées. (© Shutterstock/Alexandros Michailidis)

Article paru dans la revue Diplomatie n°96, « BREXIT : 90 jours avant la fin d’un monde », janvier-février 2019.

Philippe Velilla, Israël et ses conflits : des querelles et des rêves, Paris, Le Bord de l’eau, septembre 2017, 192 p.

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