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Inde/Pakistan : la paix improbable ?

Il est coutumier, lorsque l’on aborde la question indo-pakistanaise, de réduire le conflit à un différend territorial au Cachemire sur lequel est venu se greffer, depuis 1998, la question nucléaire. En plus de simplifier la question à outrance, un tel réductionnisme masque de nombreux autres dossiers problématiques qui sont associés à la relation entre New Delhi et Islamabad. Lorsque le sous-continent indien a pris son indépendance en 1947, la partition a déclenché un mouvement de populations inégalé à ce jour (entre 12 et 14 millions de personnes déplacées selon les estimations) et de véritables pogroms. Immédiatement après, la première guerre indo-pakistanaise s’ouvre sur la question du Cachemire qui, à partir de ce moment, cristallisera toutes les tensions entre Karachi (alors capitale du Pakistan) et Delhi. Lorsque le conflit éclate à nouveau, d’abord en 1965 (aucun changement sur le terrain) puis à nouveau en 1970-1971 (aboutissant à l’indépendance du Bangladesh), la mémoire oppositionnelle des États en est alimentée et amplifiée. Depuis 1998, les situations qui auraient mené auparavant à une guerre ouverte demeurent au stade de crises, aucun des deux partis, sous la pression d’acteurs tiers (au premier rang desquels les États-Unis) ne risquant de s’engager dans la voie du conflit nucléaire. Alors qu’ont été célébrés, en 2017, les 70 ans d’indépendance des deux pays, le conflit s’enracine et se gèle, fermement ancré dans les psychologies nationales et étatiques, alimentées par les échos de la partition. La relation entre les deux pays demeure entachée par la mémoire de l’histoire, et chacune des tentatives de rapprochement doit faire face à cette construction oppositionnelle des États.

Comprendre le conflit pour ce qu’il est

Si l’on se penche davantage sur les facteurs du conflit, une dimension autre que géopolitique apparaît : celle d’un conflit socio-psychologique. Le Pakistan, convaincu que l’Inde veut le voir disparaître, ne peut se satisfaire d’une solution qui mettrait à mal son identité étatique et nationale. Souvenons-nous que le pays a perdu en 1971 un sixième de son territoire… Il a par ailleurs été construit autour du principe de regroupement des musulmans du sous-continent indien, objectif non atteint aux yeux des Pakistanais tant que le Cachemire n’est pas rattaché à leur pays. De son côté, l’Inde s’est construite dans une identité d’État séculier, l’inclusion des musulmans – plus grande minorité religieuse du pays – tenant alors un rôle central. Dès lors, le différend entre les deux États touche à leur identité étatique et menace la cohésion du projet national. Garder cet aspect de la relation à l’esprit est essentiel pour comprendre l’origine et l’enjeu des relations indo-pakistanaises.

Le cas complexe du Cachemire

Malgré l’existence d’autres questions sources de conflits, le Cachemire demeure le dossier le plus complexe, et le plus lourd en vies humaines. Chaque État campe sur ses positions, prenant les Cachemiris en étau. New Delhi, se fondant sur l’accession à l’Inde signée par le maharadjah Singh le 26 octobre 1947, considère que la situation au Cachemire – en particulier les évènements dans la vallée du Cachemire – relève de ses affaires intérieures et doit donc être gérée comme un problème d’ordre public. De son côté, le Pakistan considère le Cachemire comme sa « veine jugulaire », à la fois pour le symbole qu’il représente pour l’identité pakistanaise, et pour la réalité socio-économique de la région, laquelle est la source des trois grands fleuves qui coulent dans le pays, le Chenab, l’Indus et le Jhelum. Si la vallée du Cachemire représente la région la plus contestée, c’est bien l’ensemble de l’ancien État princier du Jammu-et-Cachemire qui est concerné. Islamabad et New Delhi se rejoignent toutefois sur leur opposition farouche à l’indépendance de la région ou d’une partie de celle-ci, malgré les mouvements indépendantistes au sein de la population cachemirie. Complexifiant la donne, d’autres régions ou mouvements défendent le rattachement à l’un ou l’autre État, s’attirant ainsi les faveurs des capitales. Le nouveau gouvernement pakistanais ne change pas la ligne de conduite du pays : le ministre des Affaires étrangères Qureshi a ainsi rappelé dans les médias que le Cachemire, pierre angulaire de la politique étrangère du pays, était illégalement occupé par l’Inde. De son côté, le gouvernement indien fait face régulièrement à des manifestations dans toute la région, et à Srinagar en particulier. Octobre 2018 est ainsi marqué par un regain des protestations, ces récents évènements survenant alors que l’Inde et le Pakistan sont déjà à couteaux tirés depuis la mort de Burhan Wani [commandant d’un groupe militant cachemiri] en juillet 2016, l’attaque d’Uri en septembre 2016, et l’attaque de Sunjuwan en février 2018.

Au-delà du Cachemire

D’autres problématiques, passant plus inaperçues sous le poids de la question cachemirie, nourrissent pourtant le conflit. Ainsi en est-il de l’indétermination de la frontière à Sir Creek, qui mène régulièrement les deux États à arrêter des pêcheurs qui auraient franchi les limites territoriales – récemment, l’Agence de sécurité maritime du Pakistan (PMSA) a ainsi arrêté 16 pêcheurs indiens. De même, le glacier de Siachen, tristement connu comme le champ de bataille le plus élevé au monde à plus de 6000 mètres d’altitude, reste un contentieux territorial ouvert. La plupart des décès (est. 97 %) sont causés par les conditions climatiques, et non par les combats. De nombreux analystes soulignent à ce titre l’absurdité de ce conflit, dont les enjeux géostratégiques semblent bien difficiles à discerner. Par ailleurs, malgré le traité sur les eaux de l’Indus de 1960, des tensions ont émergé concernant la gestion des eaux du bassin hydraulique, en particulier autour de deux projets hydroélectriques indiens sur le fleuve Chenab, accusés par le Pakistan de violer les termes du traité. Autre irritant de la relation, et pas des moindres, les suites des attentats de Mumbai en 2008, et la (non-)poursuite judiciaire des responsables par le Pakistan. Le cofondateur du Lashkar-e-Taiba, organisation responsable de l’attaque, et chef de sa vitrine le Jamaat-ud-Dawa, Hafiz Saeed, a été libéré en 2017 après avoir été assigné à résidence pendant dix mois. Sa liberté de circulation au Pakistan est un irritant majeur dans la relation avec New Delhi.

La situation en Afghanistan alimente également l’opposition du fait du rôle qu’y jouent les deux États. L’Inde accroît de plus en plus son rôle, et s’investit de manière importante pour aider à stabiliser le pays. New Delhi, numéro deux dans les destinataires des exports afghans (40 %) (1), pourrait bien surpasser Islamabad à moyen terme. Si l’assistance est pour le moment uniquement de l’ordre du civil, il est évident que le Pakistan verrait un versant militaire d’un très mauvais œil, Islamabad considérant depuis longtemps l’Afghanistan comme son pré-carré. Par ailleurs, les sanctuaires dont bénéficient les leaders talibans afghans au Pakistan augmentent les tensions, et amènent New Delhi (et Washington) à accuser le Pakistan de protéger des insurgés, ou tout au moins de leur offrir toute liberté d’action (2). L’Inde accuse ainsi le Pakistan d’utiliser ces insurgés contre New Delhi.

À propos de l'auteur

Dorothée Vandamme

Dorothée Vandamme

Docteure en sciences politiques, relations internationales, chercheure et chargée de cours à l’Université catholique de Louvain et à l’Université de Mons.

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