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La Russie et la guerre de Syrie

Marginalisant les États-Unis, traitant subtilement avec toutes les parties prenantes du dossier syrien, la Russie est parvenue à imposer ses vues… sans toutefois réussir pour l’instant à faire émerger une solution viable au conflit.

Dès le fameux discours de Vladimir Poutine à l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2015, qui a marqué le début de l’intervention militaire directe de la Russie en Syrie, celle-ci a réussi à prendre le contrôle de l’agenda politique international pour empêcher l’effondrement du régime de Bachar el-Assad et surtout la fin de l’État syrien. C’est en faisant valoir les conséquences internationales d’une telle issue que la Russie a su faire renoncer les États occidentaux au départ du dictateur comme condition préalable à la recherche d’une solution politique au conflit. Si Moscou tient toujours les commandes dans le dossier syrien, les enjeux dans ce dernier ont beaucoup évolué.

Retour sur la difficile concertation avec les États-Unis

En 2016, la Russie était parvenue à mettre sur pied un vaste forum international, le processus de Vienne, regroupant les États impliqués directement ou indirectement dans le conflit pour tenter de trouver ne serait-ce que le plus petit dénominateur commun des conditions d’un règlement qui leur soit acceptable. Sous la pression américaine, l’Arabie saoudite avait dû accepter de s’asseoir à la même table que l’Iran. Le processus de Vienne résultait bien sûr de la volonté de concertation entre Moscou et Washington, qui tenait essentiellement à leur objectif commun de détruire les forces de l’État islamique (EI). Mais sa pierre d’achoppement a toujours été la désignation par Washington des (nombreuses) autres forces rebelles qui ne devaient pas être bombardées par la Russie ou attaquées par les forces du régime syrien. Moscou considérait la plupart d’entre elles comme des organisations terroristes assimilables à celles de l’État islamique. Sur cet enjeu crucial, les États-Unis ont fait plusieurs concessions importantes à la Russie, jusqu’en septembre 2017, au grand mécontentement de l’Arabie saoudite et de ses alliés (1).

De son côté, la Russie donnait des gages à Washington pour préserver sa coopération. En décembre 2015, au grand dam du gouvernement El-Assad, elle avait souscrit à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU proposée par les États-Unis qui exigeait pour la fin du conflit une solution politique et « la formation d’un gouvernement de transition ». Moscou estimait alors – et probablement encore maintenant – que son soutien aérien ne serait pas suffisant pour permettre au régime la reprise de toute la Syrie.

Le 14 mars 2016, après la violation par les forces syriennes d’un cessez-le-feu péniblement négocié par des intermédiaires russes et américains aux portes d’Alep, la plus grande ville de Syrie, Poutine annonçait le début d’un retrait des forces d’intervention russes qui fut effectif pendant plusieurs jours. Le message fut clairement entendu à Damas et un nouveau cessez-le-feu intervint.

Six mois plus tard, en septembre, toujours à Alep, un autre cessez-le-feu, encore plus difficilement négocié par John Kerry et son homologue Sergueï Lavrov, fut compromis par un bombardement de l’aviation américaine sur des positions syriennes. Le Pentagone fit valoir qu’il s’agissait d’une erreur et s’en excusa. Mais cette fois, Moscou ne put ou ne voulut pas retenir son allié syrien et appuya totalement son offensive.

Avec la prise d’Alep, les États-Unis mirent fin à leur coopération avec la Russie, qui ne fit aucun effort particulier pour la préserver. On avait escompté à Moscou que cette coopération entraînerait un rapprochement politique sur d’autres enjeux majeurs, notamment celui du dossier ukrainien. Rien de tel ne s’était produit.

La marginalisation relative des États-Unis

La fin de cette coopération renforça considérablement la maîtrise du jeu politique international par la Russie. Le forum de Vienne fut remplacé au début de 2017 par celui d’Astana : un choix symbolique. Celui-ci se limite à la Russie, l’Iran et la Turquie. De ces trois partenaires, les deux premiers pèsent nettement plus lourd que le troisième. Si l’État syrien et son régime ne se sont pas effondrés et si ce dernier ne cesse de gagner du terrain depuis la prise d’Alep, ce n’est pas seulement en raison de l’appui des forces aériennes de la Russie. Les combattants et cadres militaires iraniens au sol, et ceux du Hezbollah libanais qu’ils coordonnent, ont joué et jouent encore un rôle tout aussi décisif. Parmi les trois d’Astana, seul l’Iran est clairement favorable à une reprise de l’ensemble du territoire syrien par le gouvernement de Bachar el-Assad. Au mécontentement parfois manifeste de ce dernier, la Russie s’en tient encore à la nécessité d’un gouvernement de coalition politique pour un règlement final du conflit. Beaucoup d’observateurs affirment qu’il s’agit là d’une posture de pure forme. C’est possible, mais ce n’est pas évident. Bien des raisons poussent Moscou à garder ses options ouvertes.

Tout d’abord, la Turquie n’a pour sa part toujours pas reconnu le gouvernement d’El-Assad. Même si elle a cessé de soutenir le combat des forces rebelles turkmènes contre ce dernier, elle conserve avec elles d’étroites relations. La raison principale de l’appartenance d’Ankara au trio d’Astana est sa capacité de nuisance dans le Nord de la Syrie et sa relation forte avec la Russie sur plusieurs dossiers. Elle maintient actuellement une présence militaire en Syrie sans l’accord de Damas. Son objectif central est d’empêcher l’unification des zones kurdes qui jouxtent ses frontières.

De son côté, la Russie préconise ouvertement un statut d’autonomie pour les Kurdes dont les termes resteraient à définir. Elle n’a jamais cessé d’entretenir de bonnes relations avec eux. Damas refuse pour l’instant de discuter d’une telle autonomie, même si les forces kurdes ont toujours évité d’attaquer celles du régime.

Enfin, la question kurde et son avenir nous ramènent au rôle des États-Unis dans le conflit syrien. Même s’ils se tiennent assez largement à l’écart de la gestion internationale du conflit, ils sont encore présents militairement en Syrie dans l’espace aérien avec, pour ce faire, des effectifs de 2000 hommes au sol. Ce sont les États-Unis qui ont conduit en octobre 2017 la prise de Raqqa, qui était la capitale de l’EI. Ils n’ont pu le faire qu’avec l’indispensable bataille au sol menée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), encadrées principalement par des commandants kurdes qui ont toujours été des combattants exceptionnels, aussi bien en Syrie qu’en Irak. Il y a là une pomme de discorde, parmi d’autres, entre Washington et le membre important de l’OTAN qu’est la Turquie. La Russie ne peut que vouloir en tirer profit. En février dernier, alors qu’Ankara menaçait d’attaquer des forces kurdes près de Manjib, le commandement américain a fait savoir qu’elle les défendrait (2).

À propos de l'auteur

Jacques Lévesque

Jacques Lévesque

Politologue, professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

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