Pour une analyse militaire de la guerre soviétique en Afghanistan

Si, effectivement, l’URSS avait mieux analysé la situation afin d’obtenir une décision, il eût fallu mettre en œuvre plus de moyens militaires spécialisés et adaptés, et cela dès le début du conflit. Il eût aussi fallu engager bien plus tôt les opérations qui furent menées pour bloquer les caravanes d’approvisionnement venant du Pakistan, car c’est là que se situait le centre de gravité du conflit. C’était une condition initiale pour obtenir le succès. Elle fut d’ailleurs bien identifiée par la direction politique et acceptée par le commandement soviétique. Mais cet objectif ne fut pas atteint dans la première phase, ce qui permit aux moudjahidines de constamment maintenir et assurer leur renforcement matériel.

Enfin, quels que fussent les moyens alloués, n’oublions pas que, jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev, la gérontocratie en place à Moscou se révéla incapable de durer et qu’une partie de la direction voulut même se retirer d’Afghanistan, en particulier quand Andropov arriva au pouvoir. Plus tard, au bout d’une année, la décision de Gorbatchev de renforcer l’action offensive des forces spéciales obtint effectivement un réel succès, mais elle conduisit au renforcement de l’aide américaine. Cela risquait de provoquer une escalade militaire incontrôlable au moment où il ne souhaitait que s’entendre avec Reagan, alors que celui-ci voulait en premier lieu mettre à genoux l’URSS, et ce par tous les moyens.

La place prise par les forces spéciales, les forces aéroportées et les capacités aériennes a été importante. De ces différents points de vue, est-ce que la doctrine soviétique, historiquement marquée par les engagements blindés/mécanisés, a été affectée par les opérations en Afghanistan ?

L’URSS, voire la Russie impériale, a toujours abordé la guerre irrégulière avec intérêt. Il suffit de se rappeler que les premières grandes formations aéroportées furent créées par l’URSS et que la Grande Armée souffrit des partisans en 1812. Bien plus, l’expansionnisme idéologique communiste a favorisé le développement de méthodes subversives appuyées sur des forces spéciales plus ou moins clandestines. Au-delà, la stratégie opérationnelle offensive soviétique issue de la guerre victorieuse contre l’Allemagne a confirmé le développement de doctrines d’emploi d’unités aéroportées, de « Spetznaz » et des hélicoptères de transport et d’attaque à tous les niveaux de la manœuvre opérationnelle.

C’était aussi un exemple de la richesse de la pensée militaire soviétique qui peut effectivement contraster avec l’image réductrice des lourdes divisions blindées dont le chemin était par ailleurs ouvert dans la profondeur par ces unités mobiles et audacieuses. L’opération de prise de contrôle de Kaboul de décembre 1979 fut le meilleur exemple de l’efficacité de la coopération de toutes ces forces spéciales issues de différents ministères. Mais cette forme d’esprit audacieux était déjà mise en valeur en URSS. J’en prendrai pour exemple le film Les officiers (Ofitsery, en russe), de Vladimir Rogovoy, vu par près de 60 millions de Soviétiques depuis sa sortie en 1971. Il raconte l’histoire d’une famille d’officiers sur plusieurs générations. À chaque époque, ils interviennent, homme ou femme d’ailleurs, dans tous les conflits de l’URSS, par exemple contre les Basmatchis d’Asie centrale ou lors de la guerre d’Espagne, et cela permet de mettre en valeur cette culture spécifique de l’action subversive, de la contre-­insurrection et enfin de l’action parachutiste. Il y a même aujourd’hui à Moscou un monument représentant la dernière scène regroupant toutes les générations des héros du film, ce qui montre bien que l’héritage existe. Il est bien sûr resté inconnu en Europe, mais il illustre parfaitement le fait que le rouleau compresseur blindé ne constitue qu’une facette de la stratégie opérationnelle russo-soviétique.

Ainsi, en Afghanistan, quand l’emploi de la 40e Armée révéla ses limites tant sur le plan de la qualité des personnels que sur celui de l’utilisation des matériels lourds, ce fut la quasi-­totalité des personnels appartenant aux Spetznaz, aux « bérets bleus » parachutistes et aux unités d’hélicoptères qui participa aux opérations. Ce fut alors l’« Heure d’or » des Spetznaz, ce qui entraîna par la suite des jalousies et une tendance des grands commandements russes à minimiser les enseignements de cette forme de guerre par rapport à la menace classique et prégnante de l’OTAN ou de la Chine. Cette erreur fut à l’origine des déboires initiaux que Moscou a connus en Tchétchénie. Depuis, l’emploi de ces méthodes asymétriques ou hybrides est devenu une référence pour l’état-­major général russe et l’expérience afghane est particulièrement bien mise en valeur tant sur le plan technique que sur le plan humain pour valoriser les combats conduits par les « Afgantsy ». Cela répond aussi bien à un besoin tactique et technique qu’à la nécessité politique de ne plus dévaloriser les anciens combattants et leurs combats.

Simple exemple anecdotique : quand les « petits hommes verts », selon le vocable occidental, prennent le contrôle de la Crimée, ils ne font que s’inscrire dans la lignée du bataillon musulman du GRU qui participa à la prise de Kaboul en étant vêtu d’uniformes (d’ailleurs par pure coïncidence, verts…) de l’armée afghane. À ce propos, en 1989, l’abandon des militaires afghans, surnommés les « Zilionis », les « Verts », par les Soviétiques, en raison de la couleur de leur uniforme, créa un réel malaise, en particulier dans les unités spéciales russes. Les forces aéroportées russes ont par ailleurs été rétablies, sous la présidence de Vladimir Poutine, à un niveau d’effectifs élevé et les forces spéciales ont été réorganisées et renforcées. Nul doute qu’elles ont déjà été employées au Donbass, en uniforme ou non, et dans des formes d’action de combat classiques ou irrégulières, mais en tout cas sans publicité.

De même, plusieurs raids de bombardiers Tu‑22 lançant leurs bombes à haute altitude ont été conduits. Ont-ils affecté les opérations ?

L’action de l’aviation tactique eut un réel effet sur les opérations. L’action au plus près des troupes au sol du Mi‑24 permit d’obtenir de réels succès tactiques et quand des unités furent anéanties ou mises en échec, c’est qu’elles se retrouvaient à armes égales « Kalachnikov contre Kalachnikov ». L’aviation d’attaque au sol, avec le Su‑25, fut tout aussi redoutable et c’est cet appareil que Massoud redoutait le plus. La résistance afghane disposa toujours d’une défense antiaérienne qui lui permit de disputer la supériorité aérienne aux Soviétiques.

L’introduction du Stinger qui suivit la fourniture de missiles moins performants et de canons mitrailleurs moins efficaces changea effectivement le rapport de forces. L’aviation soviétique fut alors contrainte d’accroître son plafond d’intervention, ce qui valut aux aviateurs le sobriquet de « cosmonautes » attribué par les combattants au sol. Cette nécessité était apparue parce que le taux de pertes des aéronefs soviétiques restait relativement élevé et régulier. L’emploi des bombardiers lourds à long rayon d’action s’est alors inscrit dans ce cadre. Plus tard, en novembre 2001, le binôme constitué par le guidage aérien des forces spéciales et l’action des B‑52 a permis d’annihiler des unités homogènes de talibans et de rompre leur front, ce qui rendit la chute de Kaboul imminente. Les bombardiers à long rayon d’action soviétiques furent effectivement détournés de leurs missions vers l’Europe ou la Chine pour apporter au contingent soviétique l’allonge, la puissance et la précision qui manquaient aux autres appareils. Généralement, les Tu‑16 et Tu‑22 étaient utilisés de façon ponctuelle, plutôt en harcèlement contre des positions éloignées et protégées, mais aussi contre des exploitations de pierres précieuses comme dans le Panchir. Ils opérèrent ainsi en complément efficace des autres moyens de frappe, en particulier lors de l’offensive contre le Panchir, en 1984, et pour couvrir des bases soviétiques éloignées. Dans ce cas, ils apportèrent effectivement une valeur ajoutée qui fut mise en relief.

Les opérations soviétiques sont aussi un cas de figure de contre-­insurrection/guérilla. Des leçons sont-­elles à en tirer pour nos armées ?

Je pense que nous avions tiré les meilleures leçons pour conduire une contre-­insurrection après les guerres d’Indochine et surtout d’Algérie. Les meilleurs enseignements et les principes les plus clairs peuvent se trouver en particulier, sous une forme pratique, dans les mémoires du général Bigeard : Pour une parcelle de gloire. Mais si des insurrections ont pu être vaincues, elles le furent d’abord quand des forces policières ou militaires étaient issues du territoire à reconquérir et pouvaient ainsi contribuer à faire basculer une part importante de la population.

Bien plus, il apparaît indispensable que la direction politique démontre son intention de ne jamais céder, parce qu’elle lie son existence territoriale et politique à la condition de réduire l’insurrection. Si les Soviétiques sont effectivement parvenus à réduire les insurrections issues de la guerre civile contre les Blancs et contre les Basmatchis en Asie centrale, voire en Ukraine après 1945, mais aussi contre les Frères de la forêt dans les pays baltes et enfin lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, c’est en raison de ce postulat.

Si, en Algérie, des succès opérationnels furent effectivement atteints, ce fut grâce à de très bonnes troupes de terrain, qu’elles fussent métropolitaines ou locales, voire mixtes comme c’était la tradition dans l’armée française, mais aussi, bien sûr, grâce aux outils adaptés que furent les commandos de chasse, les manœuvres héliportées et les barrages aux frontières. Ainsi, les succès obtenus par les Soviétiques le furent en coopération étroite avec les forces afghanes et parce qu’il y avait une prise de risque majeure quand les unités d’infanterie légère ou de Spetznaz s’engageaient contre les moudjahidines. Des détachements entiers disparurent alors au cours de ces actions, avec des pertes comparables à ce que nous avions connu en Algérie. Ces succès furent réels, certes nombreux, mais ils restèrent ponctuels et ils ne cherchaient qu’à offrir une situation tactique favorable pour le pouvoir de Kaboul, ce qui permettait de se retirer. Le retrait devenait ainsi l’objectif politique principal à travers quelques succès tactiques. L’objectif de l’OTAN fut d’ailleurs le même. Massoud, lui, pourtant présenté comme victorieux des Soviétiques, fut contraint de négocier des cessez-­le-feu en raison du succès d’opérations géographiquement localisées, répétitives et conduites avec des moyens massifs et qui amélioraient constamment leur efficacité. Mais, c’est sans jamais avoir été totalement neutralisés que, plus tard, les Russes et Massoud établirent une forme d’alliance contre le fanatisme des talibans et parce que l’Afghano-­Tadjik Massoud pouvait utiliser le Tadjikistan indépendant comme base arrière et bénéficier du soutien technique des Russes. Lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, Poutine sut aussi s’allier à d’anciens adversaires pour établir une forme de stabilisation de la région tout en ayant posé, dès 1999, le postulat que la décomposition de la Russie était terminée.

À propos de l'auteur

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Philippe Sidos

Diplômé de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (1980-1982) et breveté de l'École de Guerre, le colonel Philippe Sidos est également docteur en histoire et diplômé de l'INALCO (russe).
Parmi ses nombreuses missions pour le MINDEF, il a notamment occupé des postes d'attaché militaire en Russie et en Asie centrale.
En 2016, il a publié La guerre soviétique en Afghanistan, coll. "campagnes et stratégies", chez Economica.

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