Magazine DSI

Pour une analyse militaire de la guerre soviétique en Afghanistan

N’oublions pas que le commandement militaire soviétique fut toujours réticent à s’engager sur ce théâtre d’opération. Les moyens matériels et humains restèrent limités, avec une force réellement combattante d’environ 30 000 hommes seulement face à une réserve de 250 000 moudjahidines largement soutenus par le monde presque entier et en particulier le Pakistan, mais aussi par les moyens techniques et l’argent fournis par la CIA et l’Arabie saoudite. L’OTAN, avec une abondance de moyens techniques sans aucune comparaison avec le contingent soviétique, a dû céder devant moins de 5 000 talibans sous-­équipés, mais qui multipliaient les bombes improvisées élaborées avec des engrais chimiques. On était loin du Stinger, mais le résultat fut le même.

En revanche, l’engagement soviétique fut réel et intense à travers une forte coopération militaire en faveur des forces de sécurité afghanes, mais aussi avec l’action des forces spéciales et d’une infanterie de qualité combinée au bon emploi des hélicoptères de transport, des Mi‑24 et des Su‑25. C’est un peu comme ce que nous avions fait en Algérie et ce qui a effectivement permis d’obtenir des résultats opérationnels significatifs. De 1985 à 1986, ce schéma fut effectivement très efficace, mais il conduisit par contrecoup à l’accroissement de l’aide américaine. Gorbatchev refusa d’affronter l’escalade qui en résultait, alors que la guerre froide en Europe mobilisait et mettait au défi de leur viabilité nombre de ressources matérielles et idéologiques soviétiques.

Face à ces résultats opérationnels, il existait cependant un gouffre culturel que les Russes pouvaient au moins appréhender et tenter de combler grâce à une culture acquise par leur présence séculaire en Asie centrale et à leur capacité traditionnelle à admettre la culture des peuples dominés. En revanche, l’action militaire résolue des Soviétiques en Afghanistan leur avait permis de se positionner pour engager des négociations locales avec certains adversaires. Ce fut le cas en particulier avec Massoud, alors que les États-Unis ont toujours couru après le début d’une illusion de contact avec les talibans. Cependant, il est vrai que l’opposition restait inconciliable avec la résistance fondamentaliste alimentée et conduite par le Pakistan, et en particulier ses services secrets, et ce sont leurs héritiers que l’Alliance du Nord puis l’OTAN durent combattre.

En ce qui concerne l’assistance économique, elle fut apportée par l’URSS bien avant 1979 et la formation technique tant civile qu’administrative ou sécuritaire a toujours été en Afghanistan un outil d’influence soviétique. C’est cet aspect qui autorise à dire que les Russes bénéficient encore d’une image positive en Afghanistan. Cependant, sauf à considérer le pays comme un territoire presque intégré à l’URSS, cette approche trouvait rapidement ses limites. Pourtant, le général Varennikov, « commandant en chef » en Afghanistan, suivit cette logique en proposant, vers la fin du conflit, de couper l’Afghanistan en deux et de s’appuyer sur la partie tadjike qui aurait ainsi été associée culturellement et économiquement au Tadjikistan soviétique. L’intérêt aurait ainsi été de créer une sorte de zone tampon protégeant les républiques d’Asie centrale de l’extrémisme islamique. Cette idée de partition réapparut aussi parfois sous la période otanienne.

Si, effectivement, l’URSS avait mieux analysé la situation afin d’obtenir une décision, il eût fallu mettre en œuvre plus de moyens militaires spécialisés et adaptés, et cela dès le début du conflit. Il eût aussi fallu engager bien plus tôt les opérations qui furent menées pour bloquer les caravanes d’approvisionnement venant du Pakistan, car c’est là que se situait le centre de gravité du conflit. C’était une condition initiale pour obtenir le succès. Elle fut d’ailleurs bien identifiée par la direction politique et acceptée par le commandement soviétique. Mais cet objectif ne fut pas atteint dans la première phase, ce qui permit aux moudjahidines de constamment maintenir et assurer leur renforcement matériel.

Enfin, quels que fussent les moyens alloués, n’oublions pas que, jusqu’à l’arrivée de Gorbatchev, la gérontocratie en place à Moscou se révéla incapable de durer et qu’une partie de la direction voulut même se retirer d’Afghanistan, en particulier quand Andropov arriva au pouvoir. Plus tard, au bout d’une année, la décision de Gorbatchev de renforcer l’action offensive des forces spéciales obtint effectivement un réel succès, mais elle conduisit au renforcement de l’aide américaine. Cela risquait de provoquer une escalade militaire incontrôlable au moment où il ne souhaitait que s’entendre avec Reagan, alors que celui-ci voulait en premier lieu mettre à genoux l’URSS, et ce par tous les moyens.

La place prise par les forces spéciales, les forces aéroportées et les capacités aériennes a été importante. De ces différents points de vue, est-ce que la doctrine soviétique, historiquement marquée par les engagements blindés/mécanisés, a été affectée par les opérations en Afghanistan ?

L’URSS, voire la Russie impériale, a toujours abordé la guerre irrégulière avec intérêt. Il suffit de se rappeler que les premières grandes formations aéroportées furent créées par l’URSS et que la Grande Armée souffrit des partisans en 1812. Bien plus, l’expansionnisme idéologique communiste a favorisé le développement de méthodes subversives appuyées sur des forces spéciales plus ou moins clandestines. Au-delà, la stratégie opérationnelle offensive soviétique issue de la guerre victorieuse contre l’Allemagne a confirmé le développement de doctrines d’emploi d’unités aéroportées, de « Spetznaz » et des hélicoptères de transport et d’attaque à tous les niveaux de la manœuvre opérationnelle.

C’était aussi un exemple de la richesse de la pensée militaire soviétique qui peut effectivement contraster avec l’image réductrice des lourdes divisions blindées dont le chemin était par ailleurs ouvert dans la profondeur par ces unités mobiles et audacieuses. L’opération de prise de contrôle de Kaboul de décembre 1979 fut le meilleur exemple de l’efficacité de la coopération de toutes ces forces spéciales issues de différents ministères. Mais cette forme d’esprit audacieux était déjà mise en valeur en URSS. J’en prendrai pour exemple le film Les officiers (Ofitsery, en russe), de Vladimir Rogovoy, vu par près de 60 millions de Soviétiques depuis sa sortie en 1971. Il raconte l’histoire d’une famille d’officiers sur plusieurs générations. À chaque époque, ils interviennent, homme ou femme d’ailleurs, dans tous les conflits de l’URSS, par exemple contre les Basmatchis d’Asie centrale ou lors de la guerre d’Espagne, et cela permet de mettre en valeur cette culture spécifique de l’action subversive, de la contre-­insurrection et enfin de l’action parachutiste. Il y a même aujourd’hui à Moscou un monument représentant la dernière scène regroupant toutes les générations des héros du film, ce qui montre bien que l’héritage existe. Il est bien sûr resté inconnu en Europe, mais il illustre parfaitement le fait que le rouleau compresseur blindé ne constitue qu’une facette de la stratégie opérationnelle russo-­soviétique.

À propos de l'auteur

Avatar

Philippe Sidos

Diplômé de l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr (1980-1982) et breveté de l'École de Guerre, le colonel Philippe Sidos est également docteur en histoire et diplômé de l'INALCO (russe).
Parmi ses nombreuses missions pour le MINDEF, il a notamment occupé des postes d'attaché militaire en Russie et en Asie centrale.
En 2016, il a publié La guerre soviétique en Afghanistan, coll. "campagnes et stratégies", chez Economica.

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR