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Mercenaires et entreprises de sécurité : vers une privatisation de la guerre ?

Au cours de l’Histoire, l’usage de mercenaires est récurrent et même régulier. Si le phénomène fut en recul dans la première moitié du XXe siècle, il a repris de l’essor au temps de la guerre froide et s’est très fortement transformé ces dernières décennies, en s’adaptant aux nouvelles façons de faire la guerre.

Mercenaire, c’est le deuxième plus vieux métier au monde » affirmait le Français Bob Denard qui savait de quoi il parlait. En effet, ce type d’acteurs s’inscrit dans la longue tradition guerrière occidentale (pour n’évoquer qu’elle) depuis l’Antiquité. Ainsi l’Athénien Xénophon relate-t-il les campagnes qu’il a menées à la tête de ses « 10 000 mercenaires » au Ve siècle avant J.-C. Selon le dictionnaire Gaffiot latin-français, le terme « mercenarius » désigne un « soldat loué contre de l’argent » ou un « domestique que l’on paie ». Pour garder une définition très générale et en même temps plus précise, il s’agit d’un combattant professionnel prestataire de service qui, au delà des causes, des motivations, des événements, des moyens de recrutement et de rétribution, met à disposition de son employeur (étatique ou privé) une force armée.

Mercenariat et transformation contemporaine des conflits

Depuis la décolonisation dans la seconde moitié du XXe siècle, la guerre a progressivement changé. Les conflits interétatiques laissent de plus en plus de place aux combattants irréguliers, à des combats de basse intensité dans le cadre infra-étatique. Certains parlent volontiers de « conflits de 4e génération » (1). Cette évolution s’est accélérée avec le « 4e âge de la mondialisation » depuis les années 1990. Pourtant, on peut encore y observer trois grands types de mercenaires qui ont traversé le temps long de l’Histoire : les mercenaires traditionnels pouvant répondre à des logiques idéologiques de leur temps (mercenaires du bloc occidental et néocolonial dans l’Afrique de la guerre froide), les formes intégrées aux armées (Gardes Suisses jusqu’au XIXe siècle), le mercenariat entrepreneurial (à l’instar des Condottiere italiens aux XVe et XVIe siècles).

Comme d’autres acteurs non étatiques, les mercenaires sont beaucoup plus impliqués dans les nouvelles conflictualités que dans les guerres traditionnelles, tels que les deux grands conflits mondiaux. Cependant, en raison de son rôle jugé néfaste, le mercenariat classique est progressivement criminalisé par des législations nationales ou internationales. Cette évolution correspond au constat du poids militaire des mercenaires dans des conflits infra-étatiques en Afrique depuis les années 1960 : crises congolaises de 1960 à 1967, guerre du Biafra (1967-1970), guerre civile angolaise de 1975 à 2003… On les associe également à des renversements de pouvoirs en place, qu’ils soient avortés (tentative de Mike Hoare aux Seychelles en 1981) ou réussis (coup d’État de Bob Denard aux Comores en 1978). Comme leurs actions dans des conflits à l’étranger se sont prolongées après la chute du mur de Berlin (Sierra Leone en 1994-1995, Côte d’Ivoire en 2003…), certains États particulièrement « exportateurs de mercenaires » ont construit un arsenal législatif répressif : Afrique du Sud en 1998 puis 2007, France en 2003… La mobilisation fut également internationale avec la convention de l’ONU contre l’utilisation de mercenaires adoptée en décembre 1989. Même imprécis et imparfaits, ces textes juridiques tendent à restreindre la définition du mercenaire à une personne qui prend part aux combats dans un conflit à l’étranger ou participe à la déstabilisation d’un État par la force en échange d’un avantage personnel conséquent.

Ces législations qui renvoient à l’image aujourd’hui communément admise de ce qu’est un « Affreux » écartent les formes intégrées aux armées (2). Bien qu’unités aujourd’hui très impliquées dans les opérations extérieures de la France ou de la Grande-Bretagne, la Légion étrangère ou les Gurkhas britanniques en sont exclues car elles répondent à une chaîne de commandement classique de l’armée et opèrent dans un total respect du droit international, et même souvent sous mandat onusien. Sur le plan sociologique ou anthropologique, elles génèrent pourtant des hommes susceptibles de rejoindre les autres formes de mercenariat après leur temps de service. En effet, ces combattants très aguerris sont particulièrement recherchés, notamment par les sociétés de sécurité privée. Par ailleurs, des réalités socioéconomiques (faire vivre leur famille pour des combattants sortant de conflits internes et disposant d’une compétence militaire), anthropologiques (désir d’aventure, image de virilité…) ou géopolitiques (situation de guerres par procuration) laissent à voir une place encore importante des mercenaires.

Les entreprises de sécurité : nouveaux mercenaires ?

Après la fin de la guerre froide, des changements très significatifs s’opèrent autour de deux évolutions. La première est la structuration entrepreneuriale qui permet d’échapper aux définitions internationales ou nationales du mercenariat. Toutefois, amorcée durant la guerre froide pour le compte des États-Unis, cette nouvelle forme répond toujours à la relation triangulaire historique du mercenariat : un commanditaire (État, ONG ou entreprise), un entrepreneur de guerre (désormais une société) et des employés aujourd’hui appelés contractors. Elle répond en réalité à la réorganisation du monde marquée par la diminution des longs conflits interétatiques au profit de multiples guerres de 4e génération. Les politiques publiques font alors évoluer les doctrines d’emploi de leurs outils militaires et la Défense glisse vers le concept englobant de Sécurité. Dans les pays les plus développés, les armées comprennent beaucoup moins d’hommes mais sont très fortement professionnalisées et spécialisées. Ces inflexions s’articulent sur une « technologisation » croissante (cf. Revolution in Military Affairs). Le poids des opinions publiques désormais convaincues que des victoires peuvent être acquises sans soldats morts accélère le phénomène. Dès lors, à commencer par les États-Unis, les armées ont de plus en plus recours à des formes d’externalisation. Après le pic lors de la guerre du Vietnam (1 contractor pour 5 combattants), le ratio était redevenu faible (1 pour 55 dans la guerre du Golfe). Il repart très fortement à la hausse lors du déploiement dans l’ex-Yougoslavie (1 contractor pour 1 combattant). Cette externalisation s’étend à tous les domaines, de la logistique (Dyncorps par exemple) au conseil militaire (la société MPRI conseille et forme l’état-major croate pour la mise en œuvre de la reconquête de la Krajina aux dépens des Serbes en 1995 par exemple).

Dans les années 1990, la société sud-africaine Executive Outcomes mène des opérations offensives. Alors que la communauté internationale ne parvient pas à mettre fin à la guerre civile en Sierra Leone, Executive Outcomes se met au service du gouvernement et son offensive militaire permet de reprendre le contrôle des régions diamantifères face aux rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) soutenus par le Libérien Charles Taylor. La décennie 2000 est marquée par l’apogée de ce poids des « nouveaux mercenaires » en zone de guerre. La présence de contractors de Blackwater dans la bataille de Falloujah en Irak en 2004, leurs bavures (place Nisour à Bagdad en 2006) ou encore leur participation supposée à la traque de Ben Laden au début de l’intervention en Afghanistan les placent dans le « cœur de métier » militaire. Ils sont désormais plus nombreux que les soldats occidentaux sous uniforme : 1,5 contractor pour 1 combattant en Irak et 1,4 pour 1 en Afghanistan en 2013.

À propos de l'auteur

Walter Bruyère-Ostells

Walter Bruyère-Ostells

Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Aix et auteur de Dans l’ombre de Bob Denard : les mercenaires français de 1960 à 1989 et Volontaires armés : ces Français engagés pour des causes étrangères depuis 1945 (Nouveau Monde éditions, 2014 et 2018).

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