Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Mercenaires et entreprises de sécurité : vers une privatisation de la guerre ?

Vers une régulation inégale

La crainte de voir ces « nouveaux mercenaires » imposer une privatisation de la guerre qui échapperait aux États entraîne des réajustements. Le risque que ces « entrepreneurs de guerre » nourrissent en réalité la continuation des conflits pour leurs propres intérêts est dénoncé dans la décennie 2000 (3). En conséquence, les contractors de ces sociétés sont écartés des actions de combat. Les activités non combattantes seules sont externalisées aujourd’hui. Quand elles relèvent de secteurs sensibles, les entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) choisies entretiennent souvent des liens plus étroits, même s’ils sont informels, avec l’administration (L 3-MPRI pour les États-Unis par exemple). Après avoir prospéré avec les guerres d’Irak et d’Afghanistan, les retraits américains ont entraîné de vastes fusions entre ESSD. Elles donnent naissance à des poids lourds aujourd’hui comme G4S, qui compte plus de 650 000 employés dans 90 pays. Son chiffre d’affaires atteint 7,8 milliards d’euros en 2017 (4).

G4S fait l’objet d’une campagne tentant de mettre en lumière son rôle dans les territoires occupés palestiniens (tenue des checkpoints du « mur de sécurité » israélien et gestion de camps de rétention ou prisons). Un de ses anciens employés a été condamné pour avoir tué deux autres contractors dans une rixe en Irak en 2009. La société décroche cependant toujours d’importants contrats comme la sécurisation de l’ambassade britannique en Afghanistan ou la surveillance des installations de la Basra Gas Company en Irak (5). En fait, un système à deux vitesses s’installe progressivement. Les entreprises américaines et britanniques remportent les plus gros contrats. Pour cela, elles s’engagent dans un processus de régulation de leurs activités concertée avec certains États. Un International Code Of Conduct a été mis en place, tout comme une réflexion sur la déontologie du secteur (Forum du document de Montreux).

Cependant, cet effort de régulation est principalement conduit par les commanditaires occidentaux ou internationaux et par les grandes sociétés anglo-saxonnes. Passe-droits et irrégularités sont plus difficiles à contrôler avec des sociétés sous-traitantes locales. Elles représentent pourtant peut-être 40 % des contractors au début des années 2010 en Afghanistan et travaillent selon des logiques politiques, voire personnelles : « Le frère et les cousins de Hamid Karzaï veulent accaparer le marché en prenant les dollars américains, mais en n’attribuant les licences qu’aux seuls Afghans appartenant à la bonne ethnie » explique ainsi un observateur (6). Le recours à ces « entrepreneurs de sécurité » n’exclut pas définitivement leur retour au cœur des combats. Même si elle semble pour l’instant rejetée, la proposition en 2017 d’Erik Prince – fondateur et ancien PDG de Blackwater – adressée à Donald Trump, en est une bonne illustration. Son plan consiste en un retrait quasi total des soldats américains (avec des économies à la clé et moins de risque de devoir rendre des comptes sur les morts devant l’opinion publique) pour les remplacer par 5000 contractors répartis dans les 91 bataillons de l’armée afghane. Ces « nouveaux mercenaires » les encadreraient et les conseilleraient, dans des schémas très proches des gardes présidentielles africaines des années 1960 à 1990. Une telle position laisserait la porte ouverte à un rôle militaire, voire politique, crucial de ces hommes.

Moins soumis à la nécessité de rendre des comptes dans un jeu démocratique, des commanditaires non occidentaux sont peu enclins à se soucier de la déontologie des ESSD. Pour mener leur guerre au Yémen, les États de la péninsule Arabique n’hésitent pas non plus à avoir recours à des sociétés sud-américaines (Global Enterprises en Colombie) pour envoyer leurs contractors au cœur des combats au Yémen. Bien que bénéficiant d’un statut potentiellement officiel, ces contractors peuvent, par ailleurs, exercer des formes de violence illégitimes concertées avec des organisations criminelles. De ce point de vue, le démantèlement ces dernières années de milices paramilitaires précédemment associées au trafic de cocaïne laisse craindre que les mêmes hommes entrés dans des « sociétés de sécurité » participent à nouveau au narcotrafic.

La question de la privatisation de la sécurité se pose également sur les espaces maritimes. Certaines zones sont touchées par une forte recrudescence de la piraterie à partir des années 2000. La Corne de l’Afrique est particulièrement concernée en lien avec la situation en Somalie. Malgré le déploiement de forces étatiques internationales dans le monde, notamment l’opération « Atalante », de nombreux États autorisent l’embarquement de gardes privés sur les navires qui traversent la zone. Même les plus réticents à l’origine, comme la France, s’y résolvent.

Des formes artisanales et/ou « idéologisées » de mercenaires 

Aux marges des sociétés officielles et dans des proportions moindres que dans les années 1960 à 1990, le mercenariat artisanal continue d’exister. Patron d’une ESSD basée à Carcassonne, Secopex, Pierre Marziali fournit des notes aux services français sur les islamistes associés au Conseil national de transition opposé à Kadhafi en Libye en 2011. Il est tué par des miliciens anti-Kadhafi près de Benghazi d’une balle dans le dos au cours d’un contrôle d’identité ; les raisons de cette issue ne sont pas complètement éclaircies (7). De ce fait, comme pour un Bob Denard dans la période précédente, l’activité mercenaire n’est sans doute pas sans lien avec les services secrets (8). En raison du rôle très actif de la Russie ces dernières années, le cas du « groupe Wagner » retient particulièrement l’attention. Il est à l’origine formé à partir d’une SMP basée à Hong Kong, Slavonic Corps. Son dirigeant, Wagner, est en fait le pseudonyme de Dimitri Ytkine, ancien commandant du 700e bataillon des forces spéciales du renseignement militaire, le GRU. Ses hommes font d’abord parler d’eux, en 2014, comme l’un des groupes d’« hommes verts » russes venus appuyer les sécessionnistes du Donbass en Ukraine. Ils sont sans doute 3000 à passer sur un camp d’entraînement du GRU dans la région de Krasnodar. Alors qu’officiellement le mercenariat tombe sous le coup de la loi russe et que Wagner n’est plus à la tête d’une ESSD enregistrée, le groupe serait largement financé par un oligarque proche du Kremlin, Evgenij Prigozin.

Plusieurs centaines de mercenaires russes sont ainsi déployés en Syrie et participent à l’offensive pour la reprise de Palmyre (printemps 2016 puis janvier 2017). Ils sont également vus aux côtés des forces du régime dans la région de Deir Ez-Zor en 2018 (9). Leur passage est également signalé au Soudan. La Russie investit à nouveau le continent africain. Récemment, la Centrafrique semble le lieu de déploiement du groupe Wagner. Trois journalistes russes y sont assassinés, alors que le Kremlin s’est rapproché du gouvernement centrafricain autour d’un échange formation militaire et approvisionnement en armes par la Russie contre accès privilégié aux ressources naturelles du pays. Pourtant en proie à une guerre civile mal éteinte, la Centrafrique bruisse de cette présence mercenaire russe (10).

À propos de l'auteur

Walter Bruyère-Ostells

Walter Bruyère-Ostells

Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Aix et auteur de Dans l’ombre de Bob Denard : les mercenaires français de 1960 à 1989 et Volontaires armés : ces Français engagés pour des causes étrangères depuis 1945 (Nouveau Monde éditions, 2014 et 2018).

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