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Techniques TOP : la sophrologie appliquée au combat

Encore largement méconnues, les techniques d’optimisation du potentiel se sont démocratisées au sein des Armées. Alors que l’ensemble de l’encadrement est désormais formé à ces outils inspirés de la sophrologie et appliqués aux opérations, les savoir-­faire français en la matière commencent à intéresser ailleurs. Les militaires ont commencé à transmettre leurs expériences à des pays alliés, aux forces de l’ordre et même dans certains milieux civils. Grâce à des méthodes de respiration, de relaxation et de projection, les soldats ont appris à mieux contrôler leur corps et leur esprit avant, pendant et après la mission.

La scène ne peut que surprendre. Elle se déroule en plein novembre lors d’une formation pour journalistes se rendant en zone de guerre, au Centre National d’Entraînement Commando (CNEC) à Collioure. Là, entre quelques bases de C4 (Combat Corps à Corps adapté au Combat de haute intensité), de tir et de parcours d’audace entre les mains d’instructeurs aussi physiques qu’affûtés, c’est l’étonnement : un officier initie les participants aux techniques TOP, pour « Techniques d’Optimisation du Potentiel », qu’il enseigne habituellement à des commandos et à des forces spéciales. Avec de faux airs de gourou en treillis et un ton qui n’aurait pas dissoné dans une soirée pour hippies, il propose différentes respirations tout en répétant d’une voix posée et rassérénante : « Je suis bien. Je me sens bien. Je parcours en pensée l’ensemble de mon corps. Je pense à mes muscles qui vont désormais pouvoir se reposer. » Ici et là, les plus sceptiques ne peuvent s’empêcher de pouffer de rire.

Et pourtant, ces techniques n’ont rien d’une farce et sont même de plus en plus démocratisées dans les rangs. Les séances de TOP sont directement adaptées de méthodes qui ont progressivement émergé au cours des années 1990, dans le civil. Ce sont d’abord les sportifs de haut niveau qui y ont eu recours, pour améliorer leurs cycles de récupération, gérer leur stress et se préparer à des épreuves intenses. Ces techniques s’inspirent de la sophrologie, mêlant relaxation, méditation, imagerie mentale et exercices de respiration. L’objectif est, grâce à une meilleure maîtrise de son corps et de son esprit, d’optimiser ses capacités de mémorisation, de concentration, sa confiance en soi ou encore de diminuer son niveau de fatigue.

L’armée de Terre a commencé à s’approprier certaines techniques de gestion du stress des combattants dans les années 1980, qui avaient notamment donné lieu à la publication d’une plaquette intitulée « Force et calme des troupes ». C’est la docteure Édith Perreaut-­Pierre, ancien médecin-­chef du Service de Santé des Armées (SSA), qui commencera à décliner certaines méthodes de sophrologie sur demande du commandant de l’École interarmées des sports de Fontainebleau. Formée entre autres à l’hypnose, celle-ci testera différents formats et supports avant de commencer à approcher de ce que sont aujourd’hui les TOP (1), dans l’idée de fournir des solutions adaptées à l’ensemble des militaires, quels que soient leur spécialité ou leur grade, dans la logique d’une application opérationnelle.

D’abord qualifiées de « techniques de gestion du stress », ces méthodes deviennent officiellement des « TOP » en 1997. La majorité des outils employés aujourd’hui n’a d’ailleurs pas beaucoup évolué depuis cette époque. En ce qui concerne les militaires, c’est au Centre National des Sports et de la Défense (CNSD) et à l’Institut de Recherche Biomédicale des Armées (IRBA) que l’on continue à sérieusement les étudier. Dès 2009, des séances de TOP sont incluses dans les sas de décompression pour les retours d’opérations extérieures. En 2011, des moniteurs sont déployés en Afghanistan. En juillet de cette même année, l’enseignement des TOP devient obligatoire dans les formations d’officiers et de sous-officiers. Au CNEC, c’est l’ensemble des soldats suivant des formations commandos qui découvrent – ou redécouvrent – ces techniques.

Une boîte à outils pour le soldat

« Les TOP sont une méthode intégrative qui est venue prendre ce qui existait dans le civil sur chaque technique de façon à pouvoir l’adapter à la contrainte du milieu opérationnel, résumait l’adjudant-­chef Pisani lors d’un point presse du ministère des Armées consacré à ce sujet en janvier 2018. Le but, c’est que ce soit applicable sur le terrain. Si ce n’est applicable que dans une salle et quand je suis en tenue légère à bonne température, c’est bien, ça fonctionne. Mais le militaire est en général dans d’autres conditions. Il fallait donc trouver quelque chose qui s’adapte, que je sois à + 50 °C ou à − 10 °C, avec 40 kg ou dans une salle de sport. » Un peu de méditation, de respiration, de projection mentale et d’exercices de mémorisation, mais qui puissent être mis en œuvre aussi bien au fin fond du désert ou de la jungle que dans une salle de sport ou un dojo.

Le but, explique ce sous-­officier, est de rendre les soldats formés « autonomes » afin qu’ils puissent utiliser les bons outils lorsqu’ils en ressentent le besoin, sur le terrain ou ailleurs. Chacun est ainsi amené à trouver les solutions qui lui correspondent. La formation aux techniques de base demande une dizaine d’heures de pratique. Jusqu’en 2010, le CNSD formait en moyenne une dizaine de moniteurs et d’instructeurs par an. En 2017, ils étaient 135 à suivre une telle formation, afin de pouvoir ensuite transmettre leurs savoirs dans diverses unités. Malgré cet effort, de nombreux militaires se plaignent encore que leurs unités ne comptent pas assez d’instructeurs et de moniteurs. Même dans des régiments très exposés, il n’est pas toujours possible de trouver les moyens et le temps nécessaires pour bien sensibiliser les compagnies avant un déploiement.

Les méthodes enseignées sont souvent présentées sous l’image d’une « boîte à outils », dans laquelle le soldat peut puiser en fonction de sa réactivité personnelle et de son besoin. Avant de partir en opération, il pourra avoir recours à des techniques de régulation afin de mieux préparer sa mission. Pendant, les techniques de dynamisation l’aideront à mieux se maîtriser, afin d’être plus efficace, notamment au combat. Enfin, au moment du retour, des techniques de récupération l’aideront à se remettre en condition plus rapidement et plus efficacement.

Les Armées françaises ont développé une expertise dans ce domaine qui a commencé à séduire certains partenaires. Les instructeurs français ont ainsi formé des militaires belges et luxembourgeois. Ils participent régulièrement à des colloques et des congrès. Paradoxalement, cette expérience des forces est aussi devenue un argument commercial pour des coachs en bien-être divers et variés, avides de ce label pour facturer leurs prestations à des cadres urbains en quête de nouveaux moyens de gérer la pression. Si cela marche pour un soldat dans la bande sahélo-­saharienne, pourquoi cela ne fonctionnerait-il pas pour un commercial éprouvé par le métro parisien et qui aurait envie d’arrêter de fumer ?

Du combat à la convalescence

Les techniques TOP peuvent être employées à différents moments de la mission, en fonction des besoins ressentis par les militaires. En anticipation, les techniques liées à la projection mentale sont conseillées. L’individu peut ainsi visualiser en esprit l’ensemble d’une mission ou un moment clé de celle-ci. Un moyen de favoriser la mémorisation des étapes à franchir, qui permettra de gagner en efficacité de réalisation, d’éviter les oublis ou encore de repérer immédiatement les cas non conformes qui pourraient se présenter. Si c’est un moment précis de la mission qui réclame une attention particulière, ces exercices de projection pourront faire gagner de la confiance. L’association entre cette pensée et un rythme de respiration précis pourra aider le soldat à accomplir sa tâche. Un officier explique que ces pratiques facilitent l’appropriation de la nouvelle arme de dotation de l’infanterie, le HK416, pour préparer le déploiement en opération extérieure avec un fusil différent de celui que les fantassins ont longtemps utilisé.

Pendant la mission, ce sont souvent des problématiques liées à la fatigue, physique et mentale, qui seront abordées. La pratique d’exercices de respiration peut contribuer à la récupération musculaire, surtout lorsqu’un soldat est exposé à un stress important. Elle peut aussi améliorer le niveau de conscience, en augmentant l’oxygénation du cerveau. Pendant une opération, un soldat pourra par exemple profiter d’un temps plus calme entre deux phases intenses pour pratiquer un mélange de respiration et de méditation, de la même façon que certains fumeront une cigarette. Toujours dans une logique d’endurance, une sentinelle, qu’elle surveille une base ou qu’elle soit de quart sur un navire, pourra contrôler sa respiration pour maintenir son attention et la stimuler.

Dans ce registre, il pourra être intéressant de suivre les recherches concernant la « méthode » Wim Hof (2). Personnalité emblématique des réflexions liées à ces pratiques, ce Néerlandais surnommé « Iceman » a fait la démonstration de capacités physiologiques hors norme, notamment grâce à des exercices de respiration et de projection mentale. Détenteur de multiples records, il est par exemple parvenu à rester plus d’une heure nu dans la glace, ou encore à terminer un semi-­marathon pieds nus le long du cercle polaire. Diverses expériences scientifiques ont montré que les personnes formées à ses pratiques, même brièvement, développent rapidement de meilleures capacités de résistance au froid… et même à certaines maladies.

Pris sous le feu, un militaire en proie à de fortes émotions pourra utiliser certains de ces outils pour reprendre le contrôle de son esprit. Comme lors d’un effort physique, la répétition de différents types de respirations adaptées à des problématiques spécifiques contribuera à des réflexes favorables. Un pratiquant régulier de ces techniques pourra par exemple associer un certain rythme respiratoire à l’accélération ou à la récupération dans l’effort, à la reprise de contrôle face à une situation de panique ou encore à la relaxation après une crise de stress.

Après une mission, certaines techniques permettent de décompresser et de contrôler sa fatigue et sa récupération. Se rapprochant de la méditation, leur pratique s’est systématisée dans une logique d’appui thérapeutique, notamment dans les fameux sas de décompression. Si rien de tout cela ne remplace un psychologue en cas de blessure psychologique, ces outils permettent parfois, notamment lorsqu’ils sont mis en œuvre collectivement, de contribuer à une guérison ou de faciliter le cheminement vers la médecine conventionnelle. Une tendance apparue dès les années 1990 dans les armées américaine et israélienne, déjà à l’époque pour faire face à des syndromes de stress post-­traumatique.

Depuis les attentats de 2015, les Armées ont été sollicitées par des unités d’intervention du ministère de l’Intérieur afin de bénéficier de retours d’expérience sur ces outils. Les TOP sont en effet utilisées depuis maintenant plusieurs années pour aider les militaires à faire face à la fatigue psychologique, voire à des traumatismes plus violents, en cas de blessures ou de la perte d’un camarade. Ces pratiques sont systématiquement employées dans les sas de décompression au retour d’opérations, y compris pour les forces spéciales qui n’ont pas toujours été incluses dans ce dispositif. Des outils devenus réflexes, dans des situations diverses, comme le soulève Marc, officier dans l’infanterie : « Il y a trois ans, un jeune sergent s’est suicidé à l’École Nationale des Sous-­Officiers d’Active (ENSOA). Le général commandant l’école a, en même temps que commençait l’enquête de gendarmerie, fait descendre trois moniteurs TOP pour accompagner les autres élèves. On voit que c’est pris en compte au plus haut niveau. »

La difficulté de la réceptivité

Certains militaires sont, lorsqu’ils découvrent ces techniques, particulièrement sceptiques, comme l’admet un instructeur du CNEC. « Parfois, il faut un peu de temps pour qu’ils y puisent quelque chose, explique-t‑il. Parfois, ils n’en tirent même rien. Mais l’important, c’est qu’ils sachent que ça existe et qu’ils puissent l’expérimenter. » Une réaction qui tendrait à disparaître, selon les divers témoignages que nous avons pu récolter. Pour être maîtrisées, les TOP demandent comme n’importe quelle technique ou équipement de pratiquer régulièrement, afin de pouvoir les mettre en application instinctivement lors d’une situation opérationnelle. Parmi ceux qui s’en servent, l’envie de poursuivre l’assimilation est majoritairement manifeste.

Un sous-officier d’une unité de combat confirme que les militaires ne se montrent pas tous réceptifs. Il relève, comme les instructeurs TOP, que la démarche doit aussi être entreprise par les soldats eux-­mêmes : « Dans l’armée de Terre, c’est en avant séance TOP de 7 h à 8 h. C’est un ordre. Forcément, ce n’est pas le bon moment pour tous. Mais comment se mettre au rythme de chacun ? Sur une population de 150 types, il y en a toujours qui trouvent ça nul et inutile. Peut-être cela serait plus utile de le réserver à des personnels qui ont des problèmes spécifiques, comme le sommeil ou le stress ? Mais il faudrait pouvoir les identifier et qu’ils soient volontaires. » Lui n’utilise pas toutes les techniques TOP. Il opte surtout pour celles qui facilitent la récupération sur des périodes de haute intensité : « C’est plutôt utile. Je m’en sers en solo pour faire des microsiestes sur des phases où l’on dort peu, au Centre d’Entraînement au Combat (CENTAC) ou au Centre d’Entraînement en Zone Urbaine (CENZUB) par exemple. Je l’utilise pour me mettre au calme et dormir 15-20 minutes. »

Marc, un autre terrien, officier dans l’infanterie, a de son côté le sentiment que la majorité est à l’écoute et plutôt demandeuse. « Les jeunes adhèrent tout de suite, assure-t‑il. Quand on a fait du VAB toute la journée, qu’on a bouffé du sable, les hommes apprécient qu’on prenne un moment pour utiliser ces techniques et récupérer physiquement en fin d’après-­midi. » Pour lui, les hésitations sont plutôt le fait d’anciens qui n’ont pas connu ces pratiques et qui peinent à se les approprier. De « vieux dinosaures » qui associent les TOP à de la psychologie, perçue comme tout aussi nuisible.

Dans la Marine nationale, où ces outils ne sont pas encore aussi répandus, un officier regrette que l’on ne fasse pas plus d’efforts pour les démocratiser : « C’est balbutiant. Une proportion non négligeable des moniteurs sportifs est formée, mais c’est la seule spécialité autorisée à passer les stages. Le problème, c’est qu’ils sont rarement sur les bateaux. Quand on a la chance d’avoir un EPMS [NDLR : instructeur d’entraînement physique militaire et sportif] à bord, il y a une réelle plus-­value sur la pratique du sport, ce qui est déjà des TOP. En revanche, les TOP telles que je les ai connues se cantonnent vraiment à la relaxation. » Lui aurait aimé que ces outils échappent à la simple pratique sportive et qu’ils profitent à son endurance opérationnelle : « Après six ans de quarts de nuit, il n’y a aucune séance de TOP qui puisse compenser ma fatigue. Dormir plus et mieux, ce sera souvent la clef. Et pour dormir mieux, je pense que les TOP aideront si les médecins s’en mêlent. »

Si les retours d’expériences que nous avons pu avoir sont majoritairement positifs, un pilote d’hélicoptère interrogé se montre tout de même moins convaincu. « J’ai fait des séances en groupe, avec moniteur, se souvient-il. En gros, il te fait maîtriser ta tension et tu finis en sieste. Alors oui, c’est agréable sur le moment, mais ça prend du temps et finalement, chacun a sa petite technique pour gérer son stress. Je trouve que c’est beaucoup trop vendeur pour ce que c’est. Ou alors je n’ai pas eu les bons moniteurs ! »

Ces différents ressentis montrent bien comment, en fonction des appréhensions, des pratiques et des expériences de chacun, les TOP peuvent être exploitées et comprises de bien des manières. Il est d’ailleurs surprenant de voir que, dans plusieurs témoignages, leur utilisation échappe au cadre purement opérationnel des Armées. Deux militaires évoquent spontanément des applications de TOP qui leur ont permis de gérer les transitions entre leur milieu professionnel et leur environnement personnel, en employant ces techniques pour canaliser leur stress et leur fatigue. Pour l’un d’eux, il s’est agi de pouvoir récupérer de nuits trop courtes du fait d’un nouveau-­né agité. Pour l’autre, de préserver ses nerfs dans « la gestion de deux monstres à la maison ». Des tracas en apparence anodins dont la bonne prise en compte est pourtant de plus en plus considérée, afin d’assurer une concentration et une efficacité optimales des personnels lorsqu’ils sont déployés en mission.

Notes

(1)  Édith Perreaut-Pierre, Comprendre et pratiquer les Techniques d’Optimisation du Potentiel », 2e éd., Dunod, Paris, 2016.

(2)  Matthijs Kox, Lucas T. van Eijk, Jelle Zwaag, et alii, « Voluntary activation of the sympathetic nervous system and attenuation of the innate immune response in humans », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 20, no 111, 2014.

Légende de la photo ci-dessus : Si le métier de soldat est naturellement stressant, la succession des opérations amplifie cet état. (© NeydtStock/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°136, « JLTV : le remplaçant du Humvee », juillet-août 2018.

 

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Journaliste indépendant spécialisé dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek travaille principalement pour les rédactions de Radio France Internationale (RFI), La Vie et du mensuel Défense et Sécurité Internationale (DSI). Doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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